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Été 2004, les crackers sont expulsés du Squat de la Porte de la Chapelle, et les médias (re)découvrent ces consommateurs de "cailloux 1". L'association Espoir Goutte d'Or2 n'a pas attendu cet événement pour s'occuper des crackers et chasser les idées reçues. Depuis 20 ans, Ego les soutient, les conseille, les accueille et les aide à améliorer leurs conditions de vie et réduire les risques.
Espoir Goutte dOr est née un soir de 1985, lors dune fête de quartier dans le 18e arrondissement de Paris. Plusieurs habitants se sont demandés comment résoudre les problèmes de crack dans le quartier de la Goutte dOr. Ils décident alors de créer Ego. Lassociation réunit alors des professionnels de la santé ou du milieu social, des habitants de la Goutte dOr et des usagers. Le lieu : plusieurs pièces au 13 rue Saint-Luc, à quelques pas de léglise Saint-Bernard.
Une famille exceptionnelle
Le but dEgo? Améliorer les conditions de vie des crackers, réduire les risques liés à la consommation de crack, et essayer de faire cohabiter en bonne harmonie usagers et habitants du quartier. Tous se rencontrent au sein de lassociation, lors de visites spontanées ou de réunions programmées. Pour Lia Cavalcanti, directrice générale dEgo, cest le premier pas pour sortir de la routine liée au crack. On discute, on prend un café, on sinvestit... autant de premiers pas vers une réinsertion. Et le personnel de lassociation ny est certainement pas étranger: ouverture et disponibilité semblent être les qualités les mieux partagées au sein dEgo ! "Il faut établir un lien social positif et durable", souligne Lia. Et lalchimie semble se produire, car les usagers sont nombreux à revenir.
Pourtant au début de laventure, personne ne voulait y croire. "La première année, nous avons eu la visite dun groupe de professionnels de santé espagnols. Ils nous ont dit : ça ne va pas tenir plus dun an. Lannée daprès, ils sont revenus, et ils ont dit : un an peut-être, mais pas deux. La troisième année, ils se sont rendus à lévidence, et aujourdhui, ils nous citent en exemple." Dailleurs, certains observateurs extérieurs nhésitent pas à comparer Ego à une grande famille. Ce à quoi Lia répond régulièrement de manière assez désarçonnante quelle connait "de nombreuses familles où les choses ne se passent pas aussi bien quà Ego !".Trois fois plus dusagers
Point central dans laction dEgo, la réunion hebdomadaire permet de confronter les points de vue et de faire le bilan des progrès passés et des orientations futures. Pour la directrice, cette réunion est un "espace de rencontres impossibles". En effet, on y rencontre à la fois des usagers, des représentants des associations du quartier, des riverains, des bénévoles (dont une dame de 82 ans !), des commerçants, etc. Et tous échangent et débattent des meilleurs moyens davancer et de cohabiter (lire lencadré).
Outre ces réunions, Ego propose de plus en plus dinitiatives en matière de réduction des risques. Récemment, lassociation a mis au point un kit-base (voir Swaps n°37) destiné à réduire les risques liés au crack. Depuis quil est proposé, lassociation a multiplié par trois la file active de personnes qui passent chaque semaine ! "Cela nous a permis de toucher des gens que nous naurions jamais vu sinon", souligne Lia Cavalcanti. Ainsi, plus de 2500 personnes différentes sont passées à Ego en 2004. Mais il est difficile pour lassociation de trouver les financements nécessaires aux nombreuses actions quelle mène: alors que le nombre dusagers suivis a triplé, le budget, lui, na pas évolué.
Ego, cest aussi une formidable source dinformations et de documents sur le crack et la réduction des risques : rapports sur les usages de drogues en milieu festif, sur les pathologies associée au crack, etc. Lassociation est très prolixe. Elle édite également depuis 1990 un magazine trimestriel, Alter-Ego, qui aborde sujets de fond et conseils pratiques.Step : un grand pas pour la Goutte dOr
Step3, cest le nom du programme déchange de seringues mis en place par Ego en 1995. Placé en périphérie de la Goutte dOr, ses grandes vitrines donnent sur la rue et en font un lieu totalement ouvert. Cest certainement lune des raisons qui ont permis de faire accepter la structure dans le quartier : il ne sagit pas dune arrière-cour sombre, où seraient distribuées en cachette des seringues. Ici la volonté est clairement la transparence. A tel point que Step est aussi devenu une galerie dart, où sont exposés tableaux et dessins dusagers. Un pari qui semble fonctionner, attirant des gens de divers horizons qui repartent avec un nouveau regard sur les "toxicos", loin des images diffusées dordinaire par les médias.
Ouvert de 17h30 à 22h30, Step propose bien sûr un échange de seringues, des kits-base et des préservatifs. Mais pas seulement. Autour dun café et dun peu de musique, des informations et des brochures sont échangées. Les animateurs (ils sont six à se relayer) distribuent ainsi des plaquettes sur la tuberculose, les infections sexuellement transmissibles ou des informations spécifiquement destinées aux femmes. Une assistance juridique est proposée, ainsi quun atelier dinformatique. Mais linitiative qui a le plus de succès est la "bobologie". Les soins des pieds (et des mains souvent) sont ainsi incontournables. "Pour ceux qui sont dans la rue, marcher, cest à peu près tout ce quil leur reste" souligne Alberto Torres, responsable de Step et "bobologue" officiel dans un petit cabinet vitré sous lescalier. "Coupures, brûlures, abcès, mycoses, plaies, etc. Nombreux sont les problèmes qui peuvent devenir handicapants et même graves sils ne sont pas soignés."
Cette "bobologie" est aussi un moyen de montrer aux usagers que lon sintéresse à eux, que lon soccupe deux. Un contact essentiel lorsque lon est totalement rejeté. Car soccuper des maux du corps est le premier pas à faire avant de soccuper des maux de la tête.
La prochaine étape pour Ego? Louverture en 2006 dun centre spécialisé de soins aux toxicomanes (CSST) qui associera médecins généralistes, psychiatres, psychologues et infirmiers, pour soigner les crackers et les aider à décrocher (lire "états généraux du crack à la recherche de réponses concrètes"). Cela passera notamment par des approches innovantes, telles que des thérapies comportementales et cognitives, des entretiens de motivation ou des techniques de relaxation. Face aux oppositions que génère ce projet, Ego devrait pouvoir sappuyer sur son implication locale, qui constitue sa force et sa légitimité.
Une soirée avec Ego et ses voisins
Il est 18h, mercredi soir, une vingtaine de personnes sont présentes pour la réunion hebdomadaire. Un petit tour de table permet de connaître chacun : usagers, membres de lassociation, etc. Deux jeunes sont là en observation pour monter une structure daccueil à Etampes, dans lEssonne. Dhabitude, il y a plus de monde, mais cest la veille dun jour férié... et le RMI vient tout juste de tomber !
Les débats souvrent sur lincident majeur de la semaine passée : un des usagers a tenté de sentailler les veines avec un cutter dans les locaux même de lassociation. Résultat : beaucoup de sang, une soirée aux urgences pour lintéressé et les membres dEgo qui laccompagnent, mais plus de peur que de mal. Usagers et membres, chacun essaie alors dexpliquer ce geste. Tous arrivent à un constat : il ne sagissait pas dun suicide mais dun appel au secours.
Alors que chacun parle de lincident, une petite fille dune dizaine dannées entre : elle a perdu sa maman alors quelles faisaient ensemble les courses dans le quartier. Heureusement, une des accompagnatrices dEgo est la voisine de la mère distraite. Un coup de fil et la famille est de nouveau réunie !
Fin de lintermède, la réunion aborde les problèmes de voisinage : des usagers squattent régulièrement le porche de lun des immeubles mitoyens du siège de lassociation, au grand dam des habitants. Ces derniers commencent dailleurs à mettre en cause Ego, jugée responsable dattirer les usagers. Malgré les interventions répétées des membres de lassociation, tant auprès des crackers que des habitants, la situation semble dans limpasse. Pour confirmer les problèmes de cohabitation, un usager signale une nouvelle pratique de certains commerçants du quartier : pour éviter les réunions sur le trottoir devant leurs boutiques, ceux-ci nhésitent pas à graisser les poteaux, barrières et autres éléments du mobilier urbain. Difficile de proposer des solutions qui satisfassent tout le monde. Lia souligne alors qu"il ny a pas de réponse simple à des problèmes complexes". Mais on prévoit de nouvelles réunions avec les habitants. Et on demande aux usagers de faire passer la consigne : éviter le porche coûte que coûte !
La réunion se termine avec des nouvelles danciens habitués, dont Moussa, qui a enfin accepté une opération du dos. Il vivait plié en deux depuis un accident de la circulation. Aujourdhui, il peut enfin se tenir debout, mais cela na pas été sans mal. En effet, la maison de repos censée laccueillir après lopération ne voulait pas dusagers de drogues : pas question de risquer la présence dun "toxico" ou de délivrer des médicaments de substitution. Lintervention dEgo a permis de faire rentrer les choses dans lordre.
1 - Le "caillou" est un morceau de crack qui est fumé dans une pipe.
2 - Ego
13, rue Saint-Luc, 75018 Paris
tél. : 01 53 09 99 40 /
fax : 01 53 09 99 44
mail : ego@club-internet.fr
3 - Step /
56, boulevard de la Chapelle, 75018 Paris /
tél. : 01 42 26 03 12