Santé
Réduction des Risques
Usages de Drogues


Recherche dans SWAPS avec google
   

SWAPS nº 39

vers sommaire

Dossier Crack

Ego, une association en première ligne

par Alain Sousa

Été 2004, les crackers sont expulsés du Squat de la Porte de la Chapelle, et les médias (re)découvrent ces consommateurs de "cailloux 1". L'association Espoir Goutte d'Or2 n'a pas attendu cet événement pour s'occuper des crackers et chasser les idées reçues. Depuis 20 ans, Ego les soutient, les conseille, les accueille et les aide à améliorer leurs conditions de vie et réduire les risques.

Espoir Goutte d’Or est née un soir de 1985, lors d’une fête de quartier dans le 18e arrondissement de Paris. Plusieurs habitants se sont demandés comment résoudre les problèmes de crack dans le quartier de la Goutte d’Or. Ils décident alors de créer Ego. L’association réunit alors des professionnels de la santé ou du milieu social, des habitants de la Goutte d’Or et des usagers. Le lieu : plusieurs pièces au 13 rue Saint-Luc, à quelques pas de l’église Saint-Bernard.

Une famille exceptionnelle
Le but d’Ego? Améliorer les conditions de vie des crackers, réduire les risques liés à la consommation de crack, et essayer de faire cohabiter en bonne harmonie usagers et habitants du quartier. Tous se rencontrent au sein de l’association, lors de visites spontanées ou de réunions programmées. Pour Lia Cavalcanti, directrice générale d’Ego, c’est le premier pas pour sortir de la routine liée au crack. On discute, on prend un café, on s’investit... autant de premiers pas vers une réinsertion. Et le personnel de l’association n’y est certainement pas étranger: ouverture et disponibilité semblent être les qualités les mieux partagées au sein d’Ego ! "Il faut établir un lien social positif et durable", souligne Lia. Et l’alchimie semble se produire, car les usagers sont nombreux à revenir.
Pourtant au début de l’aventure, personne ne voulait y croire. "La première année, nous avons eu la visite d’un groupe de professionnels de santé espagnols. Ils nous ont dit : “ça ne va pas tenir plus d’un an”. L’année d’après, ils sont revenus, et ils ont dit : “un an peut-être, mais pas deux”. La troisième année, ils se sont rendus à l’évidence, et aujourd’hui, ils nous citent en exemple." D’ailleurs, certains observateurs extérieurs n’hésitent pas à comparer Ego à une grande famille. Ce à quoi Lia répond régulièrement de manière assez désarçonnante qu’elle connait "de nombreuses familles où les choses ne se passent pas aussi bien qu’à Ego !".

Trois fois plus d’usagers
Point central dans l’action d’Ego, la réunion hebdomadaire permet de confronter les points de vue et de faire le bilan des progrès passés et des orientations futures. Pour la directrice, cette réunion est un "espace de rencontres impossibles". En effet, on y rencontre à la fois des usagers, des représentants des associations du quartier, des riverains, des bénévoles (dont une dame de 82 ans !), des commerçants, etc. Et tous échangent et débattent des meilleurs moyens d’avancer et de cohabiter (lire l’encadré).
Outre ces réunions, Ego propose de plus en plus d’initiatives en matière de réduction des risques. Récemment, l’association a mis au point un kit-base (voir Swaps n°37) destiné à réduire les risques liés au crack. Depuis qu’il est proposé, l’association a multiplié par trois la file active de personnes qui passent chaque semaine ! "Cela nous a permis de toucher des gens que nous n’aurions jamais vu sinon", souligne Lia Cavalcanti. Ainsi, plus de 2500 personnes différentes sont passées à Ego en 2004. Mais il est difficile pour l’association de trouver les financements nécessaires aux nombreuses actions qu’elle mène: alors que le nombre d’usagers suivis a triplé, le budget, lui, n’a pas évolué.
Ego, c’est aussi une formidable source d’informations et de documents sur le crack et la réduction des risques : rapports sur les usages de drogues en milieu festif, sur les pathologies associée au crack, etc. L’association est très prolixe. Elle édite également depuis 1990 un magazine trimestriel, Alter-Ego, qui aborde sujets de fond et conseils pratiques.

Step : un grand pas pour la Goutte d’Or
Step3, c’est le nom du programme d’échange de seringues mis en place par Ego en 1995. Placé en périphérie de la Goutte d’Or, ses grandes vitrines donnent sur la rue et en font un lieu totalement ouvert. C’est certainement l’une des raisons qui ont permis de faire accepter la structure dans le quartier : il ne s’agit pas d’une arrière-cour sombre, où seraient distribuées en cachette des seringues. Ici la volonté est clairement la transparence. A tel point que Step est aussi devenu une galerie d’art, où sont exposés tableaux et dessins d’usagers. Un pari qui semble fonctionner, attirant des gens de divers horizons qui repartent avec un nouveau regard sur les "toxicos", loin des images diffusées d’ordinaire par les médias.
Ouvert de 17h30 à 22h30, Step propose bien sûr un échange de seringues, des kits-base et des préservatifs. Mais pas seulement. Autour d’un café et d’un peu de musique, des informations et des brochures sont échangées. Les animateurs (ils sont six à se relayer) distribuent ainsi des plaquettes sur la tuberculose, les infections sexuellement transmissibles ou des informations spécifiquement destinées aux femmes. Une assistance juridique est proposée, ainsi qu’un atelier d’informatique. Mais l’initiative qui a le plus de succès est la "bobologie". Les soins des pieds (et des mains souvent) sont ainsi incontournables. "Pour ceux qui sont dans la rue, marcher, c’est à peu près tout ce qu’il leur reste" souligne Alberto Torres, responsable de Step et "bobologue" officiel dans un petit cabinet vitré sous l’escalier. "Coupures, brûlures, abcès, mycoses, plaies, etc. Nombreux sont les problèmes qui peuvent devenir handicapants et même graves s’ils ne sont pas soignés."
Cette "bobologie" est aussi un moyen de montrer aux usagers que l’on s’intéresse à eux, que l’on s’occupe d’eux. Un contact essentiel lorsque l’on est totalement rejeté. Car s’occuper des maux du corps est le premier pas à faire avant de s’occuper des maux de la tête.
La prochaine étape pour Ego? L’ouverture en 2006 d’un centre spécialisé de soins aux toxicomanes (CSST) qui associera médecins généralistes, psychiatres, psychologues et infirmiers, pour soigner les crackers et les aider à décrocher (lire "états généraux du crack à la recherche de réponses concrètes"). Cela passera notamment par des approches innovantes, telles que des thérapies comportementales et cognitives, des entretiens de motivation ou des techniques de relaxation. Face aux oppositions que génère ce projet, Ego devrait pouvoir s’appuyer sur son implication locale, qui constitue sa force et sa légitimité.

Une soirée avec Ego et ses voisins

Il est 18h, mercredi soir, une vingtaine de personnes sont présentes pour la réunion hebdomadaire. Un petit tour de table permet de connaître chacun : usagers, membres de l’association, etc. Deux jeunes sont là en observation pour monter une structure d’accueil à Etampes, dans l’Essonne. D’habitude, il y a plus de monde, mais c’est la veille d’un jour férié... et le RMI vient tout juste de tomber !
Les débats s’ouvrent sur l’incident majeur de la semaine passée : un des usagers a tenté de s’entailler les veines avec un cutter dans les locaux même de l’association. Résultat : beaucoup de sang, une soirée aux urgences pour l’intéressé et les membres d’Ego qui l’accompagnent, mais plus de peur que de mal. Usagers et membres, chacun essaie alors d’expliquer ce geste. Tous arrivent à un constat : il ne s’agissait pas d’un suicide mais d’un appel au secours.
Alors que chacun parle de l’incident, une petite fille d’une dizaine d’années entre : elle a perdu sa maman alors qu’elles faisaient ensemble les courses dans le quartier. Heureusement, une des accompagnatrices d’Ego est la voisine de la mère distraite. Un coup de fil et la famille est de nouveau réunie !
Fin de l’intermède, la réunion aborde les problèmes de voisinage : des usagers squattent régulièrement le porche de l’un des immeubles mitoyens du siège de l’association, au grand dam des habitants. Ces derniers commencent d’ailleurs à mettre en cause Ego, jugée responsable d’attirer les usagers. Malgré les interventions répétées des membres de l’association, tant auprès des crackers que des habitants, la situation semble dans l’impasse. Pour confirmer les problèmes de cohabitation, un usager signale une nouvelle pratique de certains commerçants du quartier : pour éviter les réunions sur le trottoir devant leurs boutiques, ceux-ci n’hésitent pas à graisser les poteaux, barrières et autres éléments du mobilier urbain. Difficile de proposer des solutions qui satisfassent tout le monde. Lia souligne alors qu’"il n’y a pas de réponse simple à des problèmes complexes". Mais on prévoit de nouvelles réunions avec les habitants. Et on demande aux usagers de faire passer la consigne : éviter le porche coûte que coûte !
La réunion se termine avec des nouvelles d’anciens habitués, dont Moussa, qui a enfin accepté une opération du dos. Il vivait plié en deux depuis un accident de la circulation. Aujourd’hui, il peut enfin se tenir debout, mais cela n’a pas été sans mal. En effet, la maison de repos censée l’accueillir après l’opération ne voulait pas d’usagers de drogues : pas question de risquer la présence d’un "toxico" ou de délivrer des médicaments de substitution. L’intervention d’Ego a permis de faire rentrer les choses dans l’ordre.



1 - Le "caillou" est un morceau de crack qui est fumé dans une pipe.
2 - Ego
13, rue Saint-Luc, 75018 Paris
tél. : 01 53 09 99 40 /
fax : 01 53 09 99 44
mail : ego@club-internet.fr
3 - Step /
56, boulevard de la Chapelle, 75018 Paris /
tél. : 01 42 26 03 12