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SWAPS nº 39

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Dossier Crack

Petite histoire du crack

par Jimmy Kempfer

Comment est apparu le crack ? Quels événements ont entraîné l'explosion de sa consommation dans les années 1980 aux États-Unis ? La théorie du complot, impliquant la CIA, est-elle sérieuse ? De nombreuses rumeurs plus ou moins fondées entourent les origines de cette drogue. Swaps livre ici une histoire forcément partielle et subjective du crack.

1 - Illustration extraite de la une
du magazine “Cocaine Comix”, 1982
2 - Page de couverture d’une publication
parue en 1979 aux éditions Flash Post Express
3 - Publicité extraite du magazine “High Times”, 1976

L’histoire du crack commence au début des années 1970. La cocaïne est alors perçue dans l’univers de la contre-culture comme une drogue quasi douce, un truc à part, la "drug of choice" de l’élite du baby-boom. De nombreuses publications underground de l’époque, notamment Rolling Stone1, dénoncent les lois absurdes qui criminalisent un produit perçu comme inoffensif. Sur la côte Ouest, la coke est de toutes les soirées – et elle se propage peu à peu à travers l’Amérique. A ce régime, les narines sont mises à rude épreuve. Comment continuer à consommer avec la paroi nasale trouée, les sinus abîmés, sans pour autant injecter comme un vulgaire junkie ?

Fumer la cocaïne
Certains essayent alors de fumer la cocaïne. Quasiment en pure perte. La température élevée de la combustion détruit 99% de la cocaïne. Un célèbre anthropologue, Terry Williams, affirme pourtant dans Crack House2 que des cas de personnes "basant la cocaïne" étaient déjà connus à la fin des années 1960. Des consommateurs de cocaïne ayant des notions de chimie, mettent au point un procédé qui, au moyen d’éther, puis plus tard avec de l’ammoniaque, permet de transformer la cocaïne (chlorhydrate), libérée de ses sels de chlore, en un agglomérat solide et fumable : la "free-base" (ou base libre). Une publication underground de 1970, The Gourmet Cokebook3, explique déjà le procédé.

Epidémie dans les Andes
Ceux qui avaient voyagé au Pérou ou en Bolivie savaient qu’il existait des formes fumables de cocaïne. En 1974, deux psychiatres, le Dr Raul Jeri au Pérou et le Dr Nils Noya en Bolivie, publient justement des communications dans la presse professionnelle locale sur les conséquences d’une "épidémie" de "Pasta basica de cocaïna", partie des beaux quartiers de Lima vers 1966, qui se diffuse à travers les deux pays jusqu’en Equateur. Il s’agit de la consommation d’un produit apparenté à la cocaïne, inconnu six ans plus tôt. "Les patients sont amaigris, hâves, et leurs yeux aux pupilles démesurées sont pleins de suspicion. Ils sont paranoïaques, se sentent persécutés. (...) La rapidité de leur déchéance est spectaculaire quel que soit leur statut social. Certains ont tout vendu, tout perdu au bout de quelques semaines de consommation" soulignent les deux médecins4. Il s’agit de pâte base, un produit intermédiaire avant raffinage contenant 40% de cocaïne sous forme base, d’autres alcaloïdes, des solvants et divers résidus.
Sceptique mais intrigué, le Pr Robert Byck, de l’université de Yale, connu pour avoir rassemblé et édité les écrits de Freud sur la cocaïne, envoie au Pérou David Paly, un de ses meilleurs étudiants. Celui-ci, aidé par un médecin-général de l’armée péruvienne qui lui fait rencontrer de nombreux usagers, commence à mesurer l’ampleur du problème. Sur la base de son rapport, Byck s’adresse au Congrès, insistant sur la nécessité d’une vaste action de prévention. Le gouvernement fait la sourde oreille, préférant opter pour une tentative d’éradication des cultures de coca qui, bien sûr, échouera.

"Save your nose"
Un petit livret5 publié quelques années plus tard relate comment, lors d’une soirée hollywoodienne du début des années 1970, un "professeur" enseigne une méthode élaborée pour transformer la cocaïne en "free-base", présentée comme considérablement moins nocive. Le produit peut être fumé en joint, dans des pipes à eau, en "chassant le dragon" sur du papier aluminium, dans un simple tube creux, etc. Il en résulte une sensation de plaisir et d’hypervigilance très intense rapidement suivie d’une frustration proportionnelle à l’intensité du "flash" qui entraîne une incontrôlable envie de recommencer encore et encore... jusqu’à la dépression, l’épuisement total.
L’engouement pour cette nouvelle drogue aux effets si violents ne se fait pas attendre : en quelques années, la free-base est connue de toute la "hype" américaine. En 1975, Ronald K. Siegel, chercheur en psychologie et expert en drogues à l’Université de Californie, mène une étude longitudinale sur 99 usagers récréatifs de cocaïne issus des classes moyennes. Au moins 12% sont familiers de la consommation de free-base. Les parapharnelia shops6 californiens commencent à vendre des pipes en verre spécialement conçues pour fumer la free-base.
Dans les pages de magazines underground comme High Times, Head ou Flash, entièrement dédiés aux drogues, on trouve de plus en plus de publicités pour des kits et matériels divers pour "baser la coke". Certaines n’hésitent pas à affirmer que c’est un excellent moyen de réduire les risques de perforation de la cloison nasale : "Be nice to your nose" recommandent des publicités. Le Parapharnelia Digest7 de juillet 1979 signale fièrement que 300000 free-base kits et "base pipes" ont été écoulés en une année. Cela donne une idée de l’ampleur de la consommation. Début 1980, le L.A. Times met en garde contre les dangers de la free-base et publie des témoignages accablants sur les conséquences de son usage : problèmes cardiaques, paranoïa, troubles graves, pertes de contrôle, dépressions importantes...
Pendant ce temps-là, la production de cocaïne continue d’augmenter en Amérique du Sud, tandis qu’en France et en Europe, quelques personnes apprennent elles aussi à préparer la free-base.

Haro sur l’éther
Les Etats-Unis, peu à peu, mesurent l’abondance des quantités de cocaïne qui arrivent dans le pays. Les fonds pour lutter contre le trafic ne cessent d’augmenter. En 1982, la police signale pour la première fois une "rock house" à Miami dans un quartier très "middle class"8. Les Américains contrôlent toutes les importations en Colombie de solvants servant au processus de fabrication de la drogue. Les trafiquants, qui ont de plus en plus de mal à s’en procurer, s’adaptent et envoient la pâte base directement aux Etats-Unis, où l’éther ne manque pas.
A Los Angeles9 en 1985, il est parfois difficile de trouver de la marijuana. Par contre, quelques dealers proposent des doses d’une espèce de cocaïne fumable à l’effet bref mais intense. C’est un produit brun clair qui crépite quand on le fume et qu’on appelle "crack". Dans la banlieue noire de Los Angeles, la drogue de prédilection est le PCP, un puissant anesthésiant vétérinaire aux effets redoutables. Les usagers aiment donc les drogues aux effets "intenses". Les dealers en concluent qu’ils apprécieront le crack.

Les ghettos "inondés"
A New York, les Dominicains, qui connaissent bien la free-base, ont récupéré des quantités de pâte base dont ils augmentent le volume avec de la levure, de la farine ou du bicarbonate avant de la transformer en "doses" vendues entre 3 et 5 dollars ou en "rocks" de 10 ou 20 dollars qui inondent Manhattan. Dans les ghettos, les exclus en redemandent. Enfin ils ont accès, pour quelques dollars, à la drogue de l’élite. En plus elle se fume, ce qui correspond à leur culture. Dans les grandes villes, les gangs tels les "Crips" ou les "Bloods" commencent à se disputer les territoires pour vendre leurs spécialités10 : "rock", "crack", "wash", "base", "free-base", etc. selon le procédé de fabrication11.

"L’engrenage vers la déchéance inéluctable"
Dans les grandes villes américaines, le nombre de consommateurs augmente rapidement et avec eux les délits, les accès de folie, les passages à l’acte et les demandes de soins. Les journaux commencent à parler d’"épidémie". A partir de l’été 1986, les titres sont de plus en plus alarmistes. Le crack est "la drogue la plus addictive jamais connue de l’homme"; "dès la première bouffée, c’est l’engrenage vers la déchéance inéluctable". D’aucuns affirment qu’ils avaient déjà entendu cela à propos du cannabis. Ce qui ne fait que les conforter dans leur désir d’essayer.
Dans de nombreux ghettos, le crack se vend partout, détruisant la cohésion sociale. La communauté noire paie le prix fort. Plus de 85% des dealers condamnés sont noirs. Des lois anti-crack sont promulguées. La détention de 50g de crack entraîne une condamnation plus sévère que pour 500g de cocaïne. Des brigades spéciales anti-crack sont créées dans les grandes villes où les crack houses fleurissent. A New York, le nombre de dealers de crack et/ou de cocaïne est estimé à la fin des années 1980 à 1500002.

Pas tous égaux devant les drogues

L’épidémie est attendue en Europe, mais elle n’y atteindra pas la même ampleur. En mai 1995, Impact Médecin titre : "La France au bord du crack". Si les plus grandes ville de Grande-Bretagne, de Suisse, des Pays-Bas et d’Allemagne connaissent des problèmes de crack, en France la drogue se limite longtemps essentiellement à la Guyane, aux Antilles et à la communauté afro-antillaise du 18e arrondissement de Paris. Mais le profil des consommateurs commence à s’élargir. La même drogue se diffuse sous l’appellation "free-base" dans des milieux festifs et apparaît ça et là en province.
La perception et le rapport au produit diffèrent totalement entre le cracker violemment stigmatisé du 18e et le jeune qui "tape la base" dans sa voiture sur le parking d’une "teuf". Pour le premier, le crack correspond parfois à une forme de spirale vers une déchéance qui semble le happer irrésistiblement alors que l’autre s’en sortira généralement avec une gueule de bois. Nous ne sommes pas tous égaux devant les drogues. Certains sont plus égaux que d’autres, comme l’ont dit Aldous Huxley12 ou Coluche...

La surproduction de cocaïne à l’origine du crack ?

Dans les années 1980, en Colombie, Pablo Escobar, Carlos Lehder et quelques autres sont les rois de la cocaïne. Celle-ci est fabriquée dans le pays avec de la pâte base venant de toute la zone andine. La production, énorme, dépasse la capacité de consommation des Etats-Unis, où les prix chutent. Carlos Lehder habite aux Caraïbes. La cocaïne y transite par dizaines de tonnes et y est parfois stockée. Peu à peu, cette cocaïne se diffuse aux Caraïbes et aux Bahamas, vendue au détail à prix très bas. Quelques malins se mettent à fabriquer de la free-base et s’aperçoivent que les clients reviennent beaucoup plus souvent. La nouvelle se répand dans toute la région et on en trouve rapidement dans de nombreuses îles jusqu’aux Antilles françaises. Certains dealers la préparent avec de l’éther mais d’autres utilisent le bicarbonate ou l’ammoniaque avec du rhum local, ce qui lui confère une touche exotique. Les "rocks" sont fumés dans des joints appelés "bazooka".

La "théorie du complot"

Et si derrière l’"épidémie" de crack aux Etats-Unis, il y avait une volonté concertée ? L’Amérique est mûre pour une de ces théories du complot dont elle a le secret. Fin août 1996, un journal de la côte Ouest, le San Jose Mercury News, publie une série d’articles intitulée “The Dark Alliance”. L’auteur, Gary Webb, établit un lien direct entre l’entrée du crack sur le marché de San Francisco et une opération de financement des contras anticommunistes nicaraguayens. Selon lui, la drogue pénétrait aux Etats-Unis avec la complicité de la CIA qui, avec les produits de la vente, procédait à l’achat d’armes destinées à renverser le gouvernement sandiniste. Deux dealers (dont le fameux "Freeway Rick" qui pouvait vendre 500000 doses de crack par jour), en cheville avec des trafiquants travaillant eux-mêmes pour la CIA, auraient ainsi écoulé entre 1984 et 1986 plus de 3000 kilos de cocaïne et gagné des centaines de millions de dollars. Les arguments sont solides, les preuves semblent irréfutables... il n’en faut pas plus pour que des leaders de la collectivité noire (dont Jesse Jackson), durement frappée par les proportions endémiques du problème du crack, demandent une enquête officielle.
De nombreuses enquêtes ont depuis démontré les multiples paramètres et leur enchevêtrement complexe qui ont permis l’émergence du crack et sa propagation dans la société américaine. Mais certains restent persuadés que Freeway Rick et ses acolytes ont été manipulés puis éliminés par la CIA dans le but de détruire dans l’oeuf l’émergence d’une classe moyenne noire-américaine.
Dernier rebondissement : le journaliste Gary Webb a été retrouvé à son domicile le 10 décembre 2004, tué d’une balle dans la tête. La police a conclu à un suicide.



1 - Perry C
"the Star spangled Powder. Or, history with coke and nasal spray"
Rolling Stone, 17 août 1972
2 - Williams T,
Crack House,
Dagorno, 1994
3 - Anonyme
The Gourmet Cokebook : a complete Guide to Cocaïne
New York ; White Mountain Press, 1972
4 - Jeri FR, Sanchez CC, Del Pozo T, Fernandez M, Carbajal C
"Further experience with the syndromes produced by coca paste smoking"
Bulletin on Narcotics, 1978, 3, 1-11
Jeri FR
"Coca-paste smoking in some Latin American countries : a severe and unabated form of addiction"
Bulletin on Narcotics, 1984, 2, 15-31
5 - Anvil MM
Attention Coke Lovers Free Base, The greatest thing since sex.
Flash Post Express,1979
6 - Equivalents des smartshops hollandais, il s’agit de magasins spécialisés où l’on trouve du matériel divers servant à consommer des drogues.
7 - magazine spécialisé destiné aux détaillants et magasins de matériel servant à consommer des drogues
8 - Inciardi J
"Crack Cocaine in Miami"
The Epidemiology of Cocaine Use and Abuse, NIDA Research Monograph, at 265, 1991
9 - Klein MW, Maxson CL
"Rock sales in south Los Angeles"
Sociology and Social Research vol. 561, 1985
10 - Inciardi J
"Beyond cocaine : Basuco, crack, and other coca products"
Contemporary Drug Problems, Fall, 461-494, 1987
11 - Les variétés de crack très bon marché dans certaines villes sont souvent faites avec le basuco, voire la pasta, mélangé avec de la levure, de la farine, du soda... et préparées au micro-ondes dans des moules à gâteau. (Source : Bulletins on Narcotics, D.I.BIBLE)
12 - "La Ferme des animaux"
Aldous Huxley