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Crack, free-base, cocaïne... Quels sont les liens entre ces différentes substances ? Les effets et les risques de dépendance sont-ils équivalents ? Le professeur Gilbert Fournier et le docteur Patrick Beauverie, de la faculté de pharmacie de Châtenay-Malabry, passent en revue poudres blanches et cailloux...
Le cocaier est un arbuste cultivé en Amérique du Sud. On le taille à une hauteur permettant une récolte aisée des feuilles : la coca. Localement, cette coca est mastiquée par les habitants des régions andines. Ce qui fait lintérêt de la coca cest la cocaïne quelle renferme. Il sagit dun alcaloïde spécifique dont la teneur dans les feuilles varie de 0,5% à 1% selon lespèce, la variété et lorigine géographique.
Une question de solvant
Avant dévoquer le protocole dextraction de cette substance, il convient den mentionner les propriétés physico-chimiques. Comme tous les alcaloïdes, la cocaïne à létat de sel (chlorhydrate ou sulfate par exemple) est soluble dans leau mais insoluble dans certains solvants organiques (hexane du laboratoire, essence ou kérosène des installations clandestines de brousse). A létat de base, cest le contraire : elle est insoluble dans leau mais soluble dans les solvants organiques. Ajoutons quà létat de base, la cocaïne est relativement volatile.
Aucune installation sophistiquée nest nécessaire pour extraire la cocaïne, mais la pureté du produit obtenu est, bien entendu, fonction des différents ingrédients utilisés.
Localement, les feuilles sont dabord mises à macérer dans une solution alcaline (de la potasse par exemple). La cocaïne est alors sous forme de base et extraite par du kérosène. Après filtration et évaporation du solvant, le résidu obtenu est appelé "pasta". Sur place, mais aussi en Amérique centrale et aux Antilles, cette cocaïne base impure est consommée fumée. Signalons que les résidus dévaporation du kérosène, ou des autres solvants utilisés, apportent leur propre toxicité à la préparation.
Lorsque la cocaïne base (la pasta) est traitée par un acide dilué, elle se transforme en un sel. Ainsi avec lacide chlorhydrique, on obtient le chlorhydrate de cocaïne : cest, plus simplement, la cocaïne. Cette transformation est en fait aussi un mode de purification car le produit ainsi obtenu contient moins de résidus.Crack et free-base : même combat ?
Lorsque le chlorhydrate de cocaïne (sel) est dissous dans leau, que du bicarbonate de sodium est ajouté dans des proportions identiques et que le mélange est légèrement chauffé, on obtient le crack. Cest de la cocaïne base.
Mais lorsque ce même chlorhydrate de cocaïne (sel) est mis en présence dun agent alcalin (ammoniaque par exemple) et déther, par évaporation de ce solvant, on obtient la free-base. Comme son nom lindique, il sagit ici encore de cocaïne base.
Crack et free-base se différencient en fait uniquement par leur mode de préparation. Etant préparées à partir de chlorhydrate de cocaïne déjà très pur, ces cocaïnes bases se présentent souvent à un degré de pureté très élevé.
La cocaïne base, quil sagisse de crack ou de free-base, étant insoluble dans leau, elle ne peut être directement injectée. Mais du fait de sa volatilité à haute température, son mode habituel de consommation est de la fumer. Toutefois, plus rarement, après acidification par des acides alimentaires (acide citrique par exemple) elle peut-être solubilisée dans leau puis injectée.
La cocaïne sous forme de sel est principalement sniffée ou, plus rarement, appliquée sur les muqueuses buccales ou génitales. Mais, étant soluble dans leau, elle est parfois injectée (en intraveineuse ou en intramusculaire).Des propriétés distinctes
Lusage de lune ou de lautre de ces formes de cocaïne révèle des propriétés bien distinctes. Chacun saccorde à distinguer les effets des feuilles de coca mâchées en présence dalcali (usage local traditionnel), de ceux des sels ou des bases, et ce quel que soit le mode de consommation : sniffé, fumé ou injecté. Ainsi, il a été démontré que le potentiel addictif, selon les formes de cocaïne et les voies dadministration, décroît de la base injectée ou fumée au sel sniffé. On explique ces spécificités par différentes approches pharmacocinétiques et pharmacodynamiques.
Linjection, comparativement au sniff, se traduit par une forte biodisponibilité du principe actif, cest-à-dire que toute la cocaïne présente dans la "drogue" passe dans la circulation sanguine, puis vers le cerveau.
Linhalation, comparativement à linjection, présente une plus grande variabilité puisquelle nécessite un apprentissage. Quoi quil en soit, après cette phase dapprentissage, la biodisponibilité est légèrement inférieure à celle obtenue par injection et nettement supérieure à celle obtenue par sniff. En résumé : la biodisponibilité par voie intraveineuse est supérieure à la biodisponibilité par voie pulmonaire, cette dernière étant supérieure à la biodisponibilité par voie nasale. Car la quantité de principe actif "perdue" lors de la prise est plus importante par voie nasale que par voie pulmonaire ou intraveineuse. De manière pragmatique, il est donc plus "économique" dutiliser ces deux dernières voies dadministrationEffet immédiat ou retardé ?
Linjection ou linhalation se traduisent par un effet rapide, intense et de courte durée. Comparativement, la prise par voie nasale se traduit par un effet retardé, de moindre intensité, mais prolongé. Or, plus les effets sont immédiats, intenses et de courte durée, plus le pouvoir "addictif" de la substance croît. Cette propriété nest pas spécifique à la cocaïne, elle est commune à toutes les "drogues" ou médicaments psychotropes.
A ces données il faut ajouter limpact de lalcool sur les effets de la cocaïne sel ou base. Lalcool, pris par voie orale avant la prise de cocaïne, majore les effets sur les fonctions vitales ainsi que la stimulation psychique. En effet, lalcool favorise la production par lorganisme dun métabolite actif de la cocaïne.
Mais ces éléments pharmacologiques ne peuvent suffire à expliquer les variabilités deffets entre ces différentes formes et modalités de prise de cocaïne. En particulier, lapproche pharmacologique ne permet pas dexpliquer une éventuelle différence deffet entre free-base du "teufeur" et "crack des Antilles" ou "crack de Paris". Pour ce faire, il faudrait envisager les aspects culturels, environnementaux et sociaux. Et, plus que tout, sintéresser aux consommateurs, à leurs trajectoires et à leurs vulnérabilités. Car le produit ne fait pas tout.
Oxi, plus dangereux que le crack?
"Oxi"* (pour "oxidado", oxydé), un nouveau dérivé de la cocaïne, a été décrit récemment par Reard, une association de prévention contre le sida brésilienne. Celle-ci a découvert lors dune mission menée dans plusieurs villes proches de la frontière entre le Brésil et la Bolivie, dans la province dAcre, que cette variante du crack (dont lusage sest lui aussi répandu à louest et au sud-ouest du Brésil) a remplacé la "mescla", un dérivé plus rudimentaire de la cocaïne. Moins cher, "oxi" serait en revanche encore plus nocif : sur 75 consommateurs enrôlés dans létude menée par Reard, 13 sont morts avant la fin de la recherche. Cette nouvelle substance, qui proviendrait dun processus doxydation de la pâte de cocaïne obtenu par adjonction de chaux et de kérosène, rendrait dépendant extrêmement rapidement et causerait dimportants dommages au foie et au système nerveux.
* à ne pas confondre avec "oxy", diminutif de lOxycontin, un médicament antidouleur produit aux Etats-Unis dont le principe actif, loxycodon, est un dérivé synthétique de lopium.