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SWAPS nº 37

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Publications

Pas de fêtes sans alcool pour les jeunes

par Lydie Desplanques

Quels sont les habitudes et discours sur l'alcool de la jeunesse actuelle ? Un ouvrage intitulé "L'alcool en fête : Manières de boire de la nouvelle jeunesse étudiante" aborde le sujet sous un angle socio-anthropologique.

L’alcool en fête : Manières de boire
de la nouvelle jeunesse étudiante
Jacqueline Freyssinet-Dominjon,
Anne-Catherine Wagner
L’Harmattan,
Collection Logiques sociales
2003, 273 pages

Les études quantitatives s’accordent à montrer une évolution des manières de consommer de l’alcool : la quantité moyenne par individu baisse ; les jeunes délaissent le vin au profit de la bière et des alcools forts ; les ivresses sont plus fréquentes. Pour autant, la consommation d’alcool parmi les jeunes n’avait pas encore donné lieu à une recherche qualitative approfondie. Réparation est faite avec cette publication qui rend compte d’une enquête menée par entretiens semi-directifs auprès de 226 étudiants de 18 à 29 ans et observations de soirées.
Les deux premières parties offrent un tableau riche des habitudes et des représentations en matière d’alcool de cette jeunesse étudiante. La troisième partie consacrée au "contenu et [à] l’impact du discours de la publicité et de la prévention" est cependant décevante.

Génération "VSD" (vendredi, samedi, dimanche)
Les auteurs dégagent à partir des entretiens quatre profils-types de consommateurs construits d’après leur discours sur la bonne manière de boire.
Le type I (36% de l’échantillon) comprend les non-buveurs et les "petits buveurs occasionnels" qui n’acceptent que rarement une coupe de champagne, un apéritif en famille, un verre de rosé au restaurant. Les femmes sont sur-représentées dans ce groupe, signe que l’alcoolisation féminine reste davantage réprouvée.
Le type II (4%) rassemble les "petit buveurs réguliers" ou "buveurs adultes". Atypiques dans la population étudiante, ces consommateurs privilégient l’usage quotidien et modéré. Ils apprécient le goût de l’alcool, en particulier du vin, et boivent plutôt pour accompagner les repas, suivant les habitudes de leurs parents.
Le type III (46%) regroupe les "buveurs du week-end". C’est le plus représentatif des manières de boire étudiantes. Ces jeunes ne boivent pas ou rarement en semaine mais consomment "généreusement" des boissons alcoolisées lors des soirées de fin de semaine. Ils estiment que l’alcool est nécessaire à la réussite d’une soirée mais condamnent le "boire pour boire" des étudiants du quatrième type. Les étudiants des deux sexes se répartissent de manière égale dans ce groupe. En revanche, les enfants de cadres supérieurs sont sur-représentés (59% contre 46% en moyenne).
Le type IV (14%) est le "boire pour boire". Comme dans le type III, les boissons sont associées aux fêtes entre amis mais les sorties sont plus fréquentes et plus explicitement organisées autour de l’alcool. L’ivresse est souvent le but de la soirée. Apparaissant comme une "recherche quasi-expérimentale de ses limites", le boire pour boire est associé au "lycéen prolongé" car pour les étudiants des autres catégories, il rappelle des expériences d’une période révolue. Les hommes sont sur-représentés dans ce groupe ainsi que les enfants d’ouvriers (pourtant globalement moins consommateurs) qui justifient alors leur pratique par le besoin de fuir un quotidien difficile.

Alcool = fête, et vice-versa
Les étudiants ont une conception binaire du temps, définie par l’opposition travail/sorties (année universitaire versus vacances, semaine versus week-end, journée versus soirée). L’alcoolisation souligne cette conception en restant circonscrite au temps des sorties qui sont l’occasion de "se lâcher", de se libérer, d’évacuer. "Boire est avant tout un acte festif. C’est la première norme et la plus importante dans la population étudiante." Une analyse lexicale des entretiens montre que les phrases évoquant la fête et la convivialité représentent 34% des phrases du corpus. Dans ce décor, les moyennes quotidiennes de quantités consommées n’ont guère de sens car cette manière de boire est justement caractérisée par l’irrégularité.
Les images de l’alcool quotidien sont sévèrement condamnées : le personnage de l’alcoolique, bien sûr, solitaire, accoudé au comptoir, ivre dès le matin, consommant principalement du vin rouge, mais aussi le consommateur modéré qui boit un verre de vin à chaque repas. Le bar PMU est un lieu repoussant. La quotidienneté effraie infiniment plus que les risques encourus avec l’ivresse.
Le vin rouge qui symbolise l’alcoolisation journalière est dénigré au profit d’autres boissons qui varient en fonction du lieu de sortie : souvent, les repas au restaurant sont accompagnés de vin rosé ; au pub c’est la bière qui prévaut et en discothèque les cocktails. Les choix sont conditionnés par des raisons financières. Il arrive à certains groupes d’acheter une bouteille d’alcool fort avant d’aller en discothèque et de retourner dans la voiture régulièrement au cours de la nuit pour boire un coup à moindres frais.

Une fonction sociale
"Je bois n’importe quoi, mais pas avec n’importe qui." Cette affirmation d’une étudiante résume bien la fonction accordée à l’alcool, avant tout sociale. La majorité des jeunes n’apprécient pas le goût de l’alcool, d’où le succès des cocktails fruités, des "pré-mix" ou des "téquila-paf" et autres "shooters" à boire cul-sec. Les croyances sur les vertus intrinsèques de l’alcool (l’alcool qui réchauffe, qui aide à rester en bonne santé) sont d’un autre âge. La consommation solitaire est associée à la dépendance, la bière ayant un statut à part grâce à son potentiel désaltérant.
L’alcoolisation existe dans le cercle familial mais elle prend tout son sens dans le groupe d’amis au sein duquel elle permet de créer un état quasi fusionnel. "L’alcool libère non des autres mais au contraire de ses soucis ou des inhibitions, de tout ce qui est extérieur au groupe en fête. Il permet d’être plus pleinement et plus entièrement avec les autres." Le fait de se sentir dans le même état que ses pairs est primordial.
Malgré une vision magique selon laquelle l’alcool efface les barrières et différences sociales, les manières de boire et les discours changent, voire s’opposent, selon le milieu social. L’alcool peut avoir pour rôle de faciliter l’ouverture et la communication, de donner du cran pour partir à la "chasse" aux filles, d’animer l’esprit de compétition, etc. En distinguant un groupe d’un autre, les manières de boire participent ainsi à la construction et l’affirmation d’une identité sociale. Les opinions sur l’alcool sont d’ailleurs souvent énoncées sous une forme collective. Joshuah : "mon groupe, on n’est pas trop alcool"; Raph : "nous on aime bien être chauds. C’est le fil conducteur de nos soirées."

Les effets avant tout
L’alcool est apprécié par les jeunes pour ses effets bien plus que pour son goût, ce qui le rapproche des autres substances psychoactives. C’est ce qu’exprime Jojo : "Je préfère boire beaucoup une fois que de boire un petit peu tous les jours. C’est que pour moi, l’alcool c’est juste un moyen de s’amuser."
L’ivresse en elle-même est rarement condamnée. Au contraire, elle est souvent recherchée. Dans les récits des étudiants, l’ivresse peut être une expérience de jeunesse, amenée de manière volontaire (recherche initiatique pour connaître les effets de l’alcool) ou involontaire (jeux à boire, guet-apens). Parfois l’ivresse est recherchée pour marquer un sentiment de mal-être. Enfin et surtout, l’ivresse sert à se détendre, voire se "déchirer la gueule".
Chez les garçons surtout, l’ivresse est connotée positivement, contée comme une aventure héroïque et "décrite par un langage d’artificier ou d’artilleur" : être allumé, entamé, laminé, assommé, blindé, raide, torché, déchiré, pété, éclaté, percuté, fracassé, flingué, détruit, mort.
Il n’existe pas vraiment d’interdit lié à l’ivresse (au moins dans les discours) en dehors de la conduite automobile. Comme l’illustre Jean-Pat : "Si je ne conduis pas, alors tant que ça rentre, ça rentre, et tant que ça ne ressort pas, ça va !" Ces valeurs contrastent avec celles des parents qui privilégient la mesure et la maîtrise de soi. Les mauvaises expériences éventuelles (coma éthylique, accident de voiture, etc.) n’incitent pas forcément les jeunes à modérer leur consommation d’alcool.

Ce panorama des manières de boire étudiantes donne à réfléchir sur la façon d’aborder la prévention en direction des jeunes. Comment ne pas penser à l’actuelle campagne de la Sécurité routière et son slogan "celui qui conduit c’est celui qui ne boit pas". Quel impact un tel message peut-il avoir sur une population pour laquelle l’alcool est indissociable de la fête ?