SantéRéduction des Risques Usages de Drogues |

Comment les médias traitent-ils des sujets de drogue ? C'est la question à laquelle a tenté de répondre la section "Veille média" du dispositif Trend*, en analysant pendant plus de trois ans les articles de sept magazines associés au milieu festif, aux jeunes et à la culture notamment musicale (surtout électronique), de Technikart à Max en passant par Têtu et Nova Mag. La presse se permet de nombreuses libertés en la matière.
Traitement médiatique de lusage
de drogue à travers sept magazines
(décembre 2000 - septembre 2003)
Astrid fontaine, Michel Gandilhon
OFDT, 120 p.
Août 2004
Décidément, être membre du dispositif Trend apporte quelques avantages : alors que certains doivent faire la fête à quelques rave-party, dautres sont "obligés" de lire des magazines branchés ! Car pour mieux découvrir quelle est limage des drogues aujourdhui, éplucher la presse spécialisée est une solution intéressante... à condition de choisir les bons magazines ! Car ce ne sont ni Pif Gadget ni La vie du rail qui permettront de déterminer les dernières tendances en matière de consommation de drogues. La cellule "Veille Média" du dispositif Trend a donc retenu plusieurs magazines, selon des critères précis: audience large, public entre 20 et 40 ans, etc. Les enquêteurs ont jugé pertinent de sélectionner notamment des magazines traitant des nouvelles musiques ou du milieu homo, très investi dans le clubbing. Ainsi, sept revues ont été retenues : LAffiche (hip-hop, rap), Max (masculin), Têtu (gay), Technikart (arts et tendances), CODA (techno), DS (féminin) et Trax (musiques électroniques).
Tous accros !
La première tendance qui semble se dégager des magazines est la place prépondérante des addictions au sens large. La notion de dépendance est galvaudée, utilisée dans de nombreux contextes. Par exemple, laddiction au sexe est un sujet vendeur qui est facilement employé (le sexe serait souvent mis au même plan que les opiacés). Mais les accros de la télé, du shopping sont aussi évoqués. Bref, tout le monde aurait sa drogue, ce qui aurait tendance à dédramatiser lutilisation de substances illicites.
De manière plus générale, ce nest pas uniquement la notion daddiction, mais une grande partie du vocabulaire lié à lusage des drogues qui est repris dans les titres et les articles, sous forme de jeux de mots et de métaphores variées : "shoot de livres", "des histoires piquantes à sinjecter", "aller se taper un rail de paëlla", etc.
Indépendamment du contenu éditorial, le rapport souligne lutilisation par la publicité des parallèles avec les substances illicites, comme pour rendre les gens "accros" aux produits vendus (lire à ce propos larticle de Jimmy Kempfer dans ce numéro).Revendiquer la drogue
Nombre de ces magazines ouvrent leurs pages à des musiciens et artistes daujourdhui. Ce qui est souvent loccasion de parler de la consommation de substances illicites. Les "stars" reconnaissent alors au détour des interviews quelles ont consommé ou consomment cannabis, ecstas et autres substances. Souvent, la drogue semble être un incontournable de la création artistique. Mais globalement, il ny a pas dans les magazines dapologie de la prise de substances illicites. En loccurrence, les titres savent certainement quils risquent gros : le simple fait pour un média de présenter sous un jour favorable les drogues est passible de cinq ans demprisonnement et de 75000 euros damende ! Comme le soulignent les rapporteurs du dispositif Trend, "un autre moyen pour les magazines de faire passer la revendication du "droit à la drogue" est de donner la parole à des artistes ou des personnalités reconnus dont on sait quils ont une position conforme aux attentes du lectorat sur la question. Ce procédé permet aussi de pouvoir sabriter derrière des déclarations qui ont le mérite déviter aux magazines de se mettre trop clairement en avant". Bref, les guillemets servent souvent de filtre pour distiller quelques bouffées de contestation. Seul Technikart semble jouer avec le feu, en revendiquant clairement la prise de drogue comme un choix de vie.
Néanmoins, les artistes interrogés ne sont pas tous des consommateurs actifs. Chez certains, les drogues sont présentées comme des erreurs de jeunesse. Certes, ils ont consommé des substances illicites par le passé mais ils ont fait "rédemption" en grandissant.A consommer avec modération
Les différents magazines étudiés ne sont pas uniquement neutres ou favorables aux drogues. Ainsi, ont remarqué les observateurs, "quand la consommation de substances psychoactives est lexpression dun processus incontrôlable de la part du sujet, elle est condamnée et stigmatisée". On retrouve ainsi des dossiers et des articles qui vont souligner les risques pour la santé de labus des drogues. Dans ce cas, des témoignages dusagers sont parfois mis en avant pour souligner les effets nocifs. Le magazine Trax, en mars 2003, évoquait même le mouvement Straight Edge, qui prône une abstinence absolue en matière de drogues. On pouvait lire qu"Il y a vingt ans, certains rockers ont même érigé ce principe en règle de vie. Un triple X tatoué sur la main, dans le dos, sur la nuque. Le signe du mouvement Straight Edge, no alcool, no smoking, no sex, pour certains, ni de viande pour dautres (il y a toujours plus intégriste que soi). A lorigine, les trois croix empêchaient les mineurs dêtre servis en alcool lors des concerts dans les bars aux USA."
Mais sans aller jusquà cette extrémité, la plupart des magazines parlent de manière libre des drogues. Une phrase du rapport permet de résumer la philosophie de cette presse : "La prise de drogues fait partie de la vie et il sagit non pas de la diaboliser, de la stigmatiser voire de linterdire mais de la domestiquer."Best sellers...
Outre le traitement des drogues de manière générale, le rapport du dispositif Trend a fait un focus sur quelques substances et le traitement dont elles font lobjet dans ces magazines. De manière synthétique, on y apprend que :
Le cannabis est la substance la plus souvent citée. Un magazine tel que Max a fait sept dossiers sur le sujet en moins de trois ans ! Chanteurs, sportifs, journalistes, etc. nhésitent pas à parler de leur consommation de haschich. A noter que les sept magazines de lenquête (et leurs lecteurs au travers des sondages) se prononcent pour une dépénalisation du cannabis.
Lecstasy est principalement citée dans les magazines Technikart, Max, Trax et Têtu. Cette substance reste bien sûr associée à la techno et au clubbing. Son image est plutôt ambivalente. Dun côté, elle peut-être considérée comme une drogue sûre, festive, "pilule de lamour". De lautre, il existe une réelle méfiance à propos des risques deffets secondaires à long terme.
La cocaïne, citée par tous les magazines sauf CODA, semble indissociable du milieu musical et des milieux branchés. Mais cette drogue est lobjet de nombreuses mises en garde de la part des magazines étudiés. Ses dangers et ses risques sont ainsi soulignés.
Les psychotropes sont également lobjet de nombreuses citations. Ainsi, ces substances sont évoquées comme des drogues permettant daffronter la pression professionnelle et un quotidien stressant. De manière plus large, les revues parlent souvent de toutes ces nouvelles "pilules du bonheur", devenues des drogues licites sur prescription.
Lhéroïne est quant à elle beaucoup plus rarement traitée. De même, les produits de substitution ne font que des apparitions ponctuelles.Hara-kiri, un rapport sans lendemain
Pour les investigateurs de la cellule média de Trend, cette étude montre sans détour la libération de la parole autour des drogues. Elle fait suite à une longue période dautocensure, où les substances psychoactives étaient un tabou encore fort. Aujourdhui, les médias semblent prôner une sorte de gestion contrôlée, avec une connaissance des risques associés à chaque substance. La politique de répression systématique de lEtat est souvent critiquée, et la contradiction liée à lexistence de drogues licites (alcool, tabac) est souvent signalée.
Mais ce type de travail, consistant à surveiller lapproche médiatique des drogues dans les magazines "tendance" est-il efficace pour déceler les nouveaux phénomènes ?
Non, répond de manière surprenante le rapport en guise de conclusion ! Car le dispositif Trend sur le terrain permet de déceler de manière plus fine et plus rapide ces évolutions. Les médias nen font que lécho avec un retard important. Cette remise en cause de lutilité de létude semble indiquer quil ne devrait pas y avoir de suite au prochain numéro.
* Tendances récentes et nouvelles drogues, dispositif comprenant plus de 500 observateurs répartis dans toute la France, mis en place par lObservatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT).