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SWAPS nº 37

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Tribune

Narcoculture : sex, drug & religion

par Jimmy Kempfer

Les drogues sont-elles illégales ou tendance ? De quoi y perdre son latin, entre le discours de certains scientifiques, les dernières pubs façon "narcochic" et les cultes en l'honneur des trafiquants. Jimmy Kempfer nous dévoile son désarroi.

Schizophrénie
Ça y est, je me suis dit. Cette fois, je suis schizophrène. Les docteurs le disent. Le cannabis rend schizophrène. Elle me disait bien quelque chose cette fragrance que j’avais humée autrefois à Woodstock en 1969. Pourtant, à l’instar des relations de Bill Clinton, je n’avais pas avalé la fumée. Schizophrène ? A moins que ne ce soit autre chose. Des chercheurs en biologie de l’université de Carleton à Ottawa viennent de publier dans le très sérieux Canadian Medical Association Journal une étude démontrant les liens entre une consommation modérée de cannabis et une amélioration des résultats aux tests de QI1. Donc il pourrait rendre intelligent. En plus il pourrait développer le sens civique. La preuve : deux adolescents de Bay County, en Floride, ont été surnommés les "criminels les plus stupides d’Amérique" par la presse locale. Après s’être fait voler 700 grammes de marijuana, ils sont allés porter plainte au commissariat. Ils ont déclaré qu’ils avaient l’intention de vendre la drogue et ont été immédiatement arrêtés.
Mon état ne pouvait donc s’expliquer que par la théorie du relargage. A Woodstock, j’avais dû aspirer quelques molécules de cannabis, bien sûr à l’insu de mon plein gré, et ne voilà-t-il pas que je me retrouve complètement stoned 35 ans après. Un peu de THC avait dû se planquer dans un coin de la masse lipidique de mon cerveau puis, sous le coup d’une intense émotion, a sournoisement envahi mes neurones, comme le Dr Patrick Mura2 l’avait si scientifiquement expliqué aux sénateurs français le 12 février 2003.

Narcopub, narcosexe... narconnerie
Pensez donc ! Intense l’émotion. Je descends dans le métro et voilà qu’en face de moi, sur une affiche, deux jeunes femmes vantent "l’héroïne chic" de la collection automne-hiver du Printemps. Y’a plus d’saison ! Sur les quais, en attendant la rame, je n’ai pu m’empêcher de feuilleter le sémillant Voici (n°885) qui présente les nouveaux parfums "Fumerie turque", "Tubéreuse criminelle" et autres crèmes odorantes pour les mains, le tout à base de pavot. Celui-ci serait riche en acides gras favorisant le renouvellement cellulaire. Pour les pieds, ce serait plutôt le cannabis. Et d’expliquer comment cette cosmétologie transgressive permet de redécouvrir les vertus thérapeutiques (à 95 euros le flacon) des belles plantes vénéneuses avec un fort potentiel érotique et qu’à Voici on aime beaucoup ça.
Quelques stations plus loin, je frémis devant la sculpturale créature qui se pâme sur un panneau en s’adonnant à l’Opium d’Yves St Laurent. Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait "l’Yvresse".
J’arrive enfin chez mon coiffeur, où je me détends, tournant les pages d’un de nos plus célèbres magazines féminins. Sur une des pages, une très belle et capiteuse brune, toute moite, tente éperdument de s’arracher à la fascination de son propre reflet. Mais trop tard. Elle est "Addict" de Dior. "Admit-it!" recommande la pub. Comme chez les Narcotiques Anonymes. Page suivante, la troublante et sophistiquée Mila Jovovitch me somme de me pourvoir en "Hypnotic Poison", toujours du même Dior.

Narcoreligion
Les créatifs auraient-ils été visiter cet été la fameuse expo au Miam3 de Sète "Narcochic - Narcochoc" qui révélait au monde la narcoculture mexicaine ? J’avais de plus en plus de mal à comprendre. Là-bas, une ville devient de plus en plus célèbre par ses pèlerinages. Il s’agit de Culiucan, où, dans une chapelle, est vénéré celui qui est en train de devenir l’un des saints les plus honorés du pays : Jesus Malverde, un contrebandier pendu en 1909. Il est le très saint patron des trafiquants de drogues qu’il protège si on le prie avec ferveur. De très nombreuses "Narcocorridos", ces fameuses chansons à la gloire des "narcotraficantes" lui sont dédiées comme autant de cantiques. Les fidèles, de plus en plus nombreux, lui dédient offrandes et prières en faisant brûler des cônes de... chanvre.
Schizophrène, je pensais au début de l’article. Et si c’était l’image des drogues dans la société qui rendait schizophrène ?



1 CMAJ, avril 2002 ; vol. 166.
2 Président de la Société française de toxicologie analytique
3 Musée international des arts modestes,
23 quai du Maréchal-de-Lattre-de-Tassigny,
34200 Sète