Santé
Si les conséquences du syndrome d'alcoolisation foetale ont été principalement observées chez les bébés, plusieurs études ont évalué son impact chez les jeunes adultes. Troubles mentaux, abus de substances psychoactives… Le Dr Thierry Danel, du service d'addictologie du centre hospitalier de Lille, détaille le devenir de ces personnes exposées à l'alcool in utero.
Que deviennent les bébés qui ont été exposés in utero à lalcool ? Plusieurs études ont souligné les effets délétères sur les fonctions cognitives.
Troubles mentaux et prise de substances psychoactives
Le devenir des personnes ayant subi une exposition prénatale à lalcool (EPA) est dabord marqué par lapparition de troubles mentaux1 dont la prévalence augmente avec lâge2. Ainsi, un diagnostic codifié dans le DSM3 est présent chez 60% à 90% des personnes ayant eu une EPA4,5.
Parmi ces troubles mentaux, lexistence de problèmes liés à lutilisation de substances psychoactives et en particulier la consommation dalcool est pressentie. En effet, lEPA a été associée à des comportements impulsifs et des déficits des fonctions exécutives, et ces troubles sont connus comme étant un facteur de risque pour le développement de problèmes liés à lalcool6. Dautre part, lEPA pourrait conduire à une sensibilisation aux drogues tels que le suggèrent les modèles animaux. Un lien entre EPA et utilisation de substances psychoactives chez ladolescent et ladulte est ainsi fortement suspecté et les suivis de cohortes sont particulièrement précieux pour apprécier au mieux ce lien.Exposition prénatale ou mauvaises conditions éducatives ?
Être né et avoir été élevé dans une famille présentant des problèmes dalcool expose à de hauts risques de développer des troubles psychopathologiques, neuropsychologiques et aux abus de substances. La discussion quant à lorigine de cette vulnérabilité sest longuement située entre les facteurs psychoaffectifs et éducatifs ayant présidé au développement dune part et les facteurs génétiquement transmissibles dautre part. Dans la première hypothèse, les troubles de la personnalité chez les parents et/ou les modifications psychocomportementales induites par leffet psychotrope de lalcool viennent perturber la relation parent-enfant et induire des troubles chez ce dernier. Dans la seconde hypothèse, on avance que la propension à labus de substances est en partie transmise par le génome. Ce qui est hérité pourrait être une vulnérabilité aux potentialités addictives des produits conduisant à la consommation de substances psychotropes et à laddiction. La découverte relativement récente des effets de lalcool sur le développement du système nerveux central introduit une notion nouvelle quest la tératogenèse comportementale et apporte une complexification supplémentaire. En effet, lexposition in utero à lalcool provoque des troubles neuropsychologiques dont ceux des fonctions exécutives qui vont hypothéquer gravement le devenir des personnes leur vie durant6,7. À lâge adulte, des tableaux cliniques déroutants conduisent bien souvent à des diagnostics hasardeux car les troubles lésionnels du cerveau sont à expression essentiellement sociale : difficultés à se conformer aux règles, comportement considéré comme antisocial, propension à lutilisation dommageable de substances psychoactives8. Faire la part de ce qui relève des conditions psychoaffectives et éducatives ayant présidé au développement et de ce qui relève des séquelles neuropsychologiques liées à laction tératogène de lalcool est souvent délicat.Léclairage des études prospectives
La cohorte dAnn Streissguth de Seattle apporte depuis sa constitution en 1972 un éclairage prospectif sur le devenir des personnes ayant été exposées à lalcool in utero. Lexpertise collective Inserm9 détaille que "cette étude (Seattle pregnancy and health study) a suivi une cohorte de 500 enfants de femmes blanches, de milieu plutôt favorisé, mariées, sélectionnées parmi 1529 femmes recrutées en consultation prénatale à Seattle en 1974-1975 et interrogées au 5e mois de grossesse. La consommation dalcool était mesurée par interrogatoire avant et pendant la grossesse. La cohorte a inclus toutes les femmes grandes consommatrices dalcool ou fumeuses, ainsi quun sous-échantillon de femmes non fumeuses, et non ou peu consommatrices dalcool. Les enfants ont été examinés à différents âges".
Les auteurs ont ainsi étudié le développement moteur et mental et le comportement à lâge de 8 mois, 18 mois, 7 ans, 11 ans, 14 ans. La consommation dalcool a été étudiée lorsque la cohorte a atteint lâge de 14 ans puis de 21 ans.
Lhypothèse était quune exposition prénatale à lalcool est un facteur de risque dapparition de troubles liés à lalcool. Les auteurs ont pu montrer que la consommation maternelle, telle que rapportée par les mères durant leur grossesse, était prédictive de la consommation dalcool et des problèmes en rapport avec lalcool chez ladolescent atteignant lâge de 14 ans10. Ainsi une EPA était associée à des problèmes dalcool à ladolescence et ce, même après ajustement avec lhistoire familiale dalcoolisme, lalcoolisation actuelle, le niveau de stress et lestime de soi. Cette consommation dalcool a ensuite été examinée 7 ans plus tard, soit lorsque la cohorte a atteint lâge de 21 ans11. Deux aspects ont été documentés et corrélés avec le degré dEPA. Le premier concernait le niveau dalcoolisation (fréquence de lalcoolisation, fréquence des ivresses, niveau de consommation mensuelle, quantité totale dalcool consommée par jour) et les problèmes rencontrés du fait de cette consommation dalcool (évalués avec une échelle à 25 items, lAlcohol Dependence Scale). Un traitement statistique sophistiqué montre que lexposition prénatale à lalcool est significativement associée à des conséquences négatives de la consommation dalcool, donc des problèmes en rapport avec lalcoolisation et que cette relation reste significative après avoir pris en considération le sexe, les problèmes démographiques, lhistoire familiale dalcoolisme, une exposition prénatale à la nicotine ou aux drogues. Par contre, le niveau de consommation à lâge de 21 ans nest pas significativement corrélé à lalcoolisation maternelle durant la grossesse et ce, après ajustement avec les facteurs démographiques et les autres types dexposition prénatale. Ainsi il est probable que les problèmes liés à lalcoolisation sont favorisés par la préexistence de déficits neuropsychologiques, et en particulier de troubles des fonctions exécutives, qui sont classiquement des séquelles neurologiques dune exposition prénatale à lalcool.Lampleur des dommages chez ladulte
Les études prospectives de cohorte ont débuté à partir du moment où les séquelles dexposition ont été connues chez le nouveau-né, cest-à-dire les années 1970. Il a fallu attendre les années 1990 pour prendre la mesure de lampleur des dommages induits par une EPA sur le devenir des personnes devenues adultes. Ainsi les troubles liés à lutilisation des substances et lexistence concomitante daltérations des fonctions exécutives, séquelle habituelle des lésions du système nerveux secondaire à une EPA, vont conduire à des troubles cliniques graves responsables de dysfonctionnement social. Déjà en 1991 il était pressenti par Streissguth que "le syndrome dalcoolisme foetal nest pas seulement un trouble de lenfance : il y a un devenir prévisible à lâge adulte dans lequel les troubles du comportement représentent le plus grand défi dans la prise en charge10.
1 Kelly SJ, Day N, Streissguth AP.
Effects of prenatal alcohol exposure on social behavior in humans and other species.
Neurotoxicol Teratol. 2000;22:143-9.
2 Steinhausen HC, Spohr HL.
Long-term outcome of children with fetal alcohol syndrome : psychopathology, behavior, and intelligence.
Alcohol Clin Exp Res. 1998;22:334-8
3 Diagnostic and statistical manual of mental disorders, manuel diagnostique et statistique des principaux troubles mentaux,
publié par lAmerican Psychiatric Association et régulièrement mis à jour.
4 Famy C, Streissguth AP, Unis AS.
Mental illness in adults with fetal alcohol syndrome or fetal alcohol effects.
Am J Psychiatry. 1998;155:552-4.
5 Burd L, Klug MG, Martsolf JT, Kerbeshian J.
Fetal alcohol syndrome : neuropsychiatric phenomics.
Neurotoxicol Teratol. 2003;25:697-705
6 Connor PD, Sampson PD, Bookstein FL, Barr HM, Streissguth AP.
Direct and indirect effects of prenatal alcohol damage on executive function.
Dev Neuropsychol. 2000;18:331-54
7 Kodituwakku PW, Kalberg W, May PA.
The effects of prenatal alcohol exposure on executive functioning.
Alcohol Res Health. 2001;25:192-8
8 Mattson SN, Schoenfeld AM, Riley EP.
Teratogenic effects of alcohol on brain and behavior.
Alcohol Res Health. 2001;25:185-91
9 Expertise collective Inserm.
Alcool. Effets sur la santé.
Les éditions Inserm. 2001.
10 Streissguth AP, Aase JM, Clarren SK, Randels SP, LaDue RA, Smith DF.
Fetal alcohol syndrome in adolescents and adults.
JAMA. 1991;265:1961-7
11 Baer JS, Sampson PD, Barr HM, Connor PD, Streissguth AP.
A 21-year longitudinal analysis of the effects of prenatal alcohol exposure on young adult drinking.
Arch Gen Psychiatry. 2003;60:377-85