Santé
Le syndrome d'alcoolisation foetale concerne chaque année une naissance sur mille. Ces bébés souffriront toute leur vie de déficiences intellectuelles provoquées par la consommation d'alcool durant la grossesse. Le Pr Philippe-Jean Parquet, président de l'Observatoire français des drogues et des toxicomanies, fut l'un des premiers à essayer de prévenir l'alcoolisation foetale. Il revient sur ce problème, encore loin d'être totalement reconnu.
Depuis quelle date connaît-on le syndrome dalcoolisation foetale ?
Pr Parquet : On le connaît depuis plus de trente ans grâce à un pédiatre nantais du nom de Lemoine qui lavait décrit sous le terme "dalcoolisme foetal". Ladage classique disait "les parents boivent, les enfants trinquent". On pensait auparavant que seules les conditions de léducation des enfants par des parents alcoolisés étaient susceptibles dinfliger des dommages aux enfants. Le rôle de lalcool nétait pas perçu.Lalcool consommé par la mère passe la barrière placentaire, il y a donc une exposition in utero à lalcool du foetus. Lemoine a décrit le grand syndrome dalcoolisme foetal quil convient de dénommer syndrome dalcoolisation foetale (SAF). Celui-ci est caractérisé par des modifications morphologiques de la face du nouveau-né, des malformations cardiaques et dautres organes mais surtout ultérieurement par un déficit intellectuel. Mais il existe aussi des formes mineures de ce syndrome caractérisées essentiellement par un retard du développement intra-utérin, une diminution des capacités intellectuelles, des aptitudes aux apprentissages et des troubles du comportement. Ces troubles ne sont pas anodins, ils font subir un préjudice grave à lenfant et au futur adulte. Le SAF, dans ses deux variantes, est plus fréquent quon ne le pense: pour un enfant trisomique, sept enfants présentant un déficit intellectuel lié à une exposition in utero à lalcool sont pris en charge dans les établissements spécialisés.
Lalcool est susceptible daltérer les cellules humaines en culture, il est donc tératogène. De plus, il perturbe les migrations cellulaires dans le cerveau pendant le développement intra-utérin et désorganise aussi larchitecture neuronale. Il est donc légitime de parler "dembryopathie foeto-alcoolique".
Pourquoi la France a-t-elle tant tardé à déceler le problème?
Les Français, lactualité le prouve, ont construit progressivement un véritable déni des méfaits des conduites dalcoolisation. Aborder la dangerosité des conduites dalcoolisation des femmes, et plus particulièrement des femmes enceintes, apparaît scandaleux et culpabilisant. La grossesse est une période tellement mythique, emblématique quil ne se pouvait pas quune mère ait une intention délibérée de nuire à son futur enfant. Une future mère ne pouvait être que parfaite.Si livresse, cest-à-dire leffet dune conduite dalcoolisation brève et importante, était bien identifiée, il nexistait dans lesprit des Français quune autre forme de conduite dalcoolisation que nous appelons maintenant "conduite de dépendance à lalcool" et qui correspond, dans les mentalités, à la figure de lalcoolique : un homme le plus souvent, une femme rarement. Et seules les femmes dépendantes mettaient au monde des enfants quelquefois appelés "dégénérés" et qui présentaient en fait un SAF. Seules les "grandes buveuses" étaient donc concernées. Or, à côté de la conduite de dépendance, il existe une conduite de consommation qui nest caractérisée que par des alcoolisations entraînant des dommages bio-psycho-sociaux plus ou moins sévères. Cette conduite dalcoolisation se nomme selon lOMS "lusage nocif". Ces femmes peuvent sarrêter de consommer de lalcool sans présenter un syndrome de sevrage, elles ne passent pas la plupart de leur temps à rechercher le produit, à consommer le produit, à jouir du produit, à se remettre des effets du produit... mais elles subissent des dommages induits par leurs consommations. Cest dans ce cas de figure que lon rencontre les formes incomplètes du SAF. Si les personnalités dépendantes représentent 2% à 5% de la population française, les personnes ayant un usage nocif représenteraient 35% à 45% de la population.
Malgré ce constat, vous vous êtes heurté à la rigidité des mentalités, qui ne voulaient pas ou ne pouvaient pas entendre votre discours. Pouvez-vous nous en dire plus ?
La singularité des conduites féminines dalcoolisation a toujours fait lobjet de débats contradictoires alors que les données épidémiologiques sont dune extrême clarté. Fréquence, prévalence, modalités cliniques diffèrent entre les sexes de manière évidente.Malgré cela, dire aux mères de bébés, futurs adultes souffrant de troubles entrant dans le cadre du SAF que leurs conduites dalcoolisation en étaient lorigine apparaissait, et apparaît encore, comme une attaque quil ne fallait pas envisager. Quand dans le Nord à partir de la maternité de Roubaix, de mon équipe daddictologie du CHRU, et avec le soutien du groupement régional dalcoologie et daddictologie Nord-Pas-de-Calais nous avons commencé à informer les femmes, la population et les acteurs sanitaires sociaux, nous avons essuyé des critiques majeures. Et ce, sous trois formes : "vous allez culpabiliser les mères qui ont consommé de lalcool pendant leur grossesse et pas seulement celles dont le bébé est en difficulté"; "vous allez, en menant une action en direction des femmes enceintes, stigmatiser la femme enceinte coupable" et enfin "vous allez vous ridiculiser car certaines conduites dalcoolisation pendant la grossesse nont pas, aux yeux de la population, déclenché à tout coup les troubles que vous décrivez."
Un projet de pédagogie de santé a néanmoins été mis en place dont les destinataires étaient les acteurs médico-sociaux dans un premier temps, la population en général dont les femmes dans un second temps.
Nous avons procédé par étapes :
- informer les personnels médico-sociaux de la réalité de lembryopathie foeto-alcoolique dans sa forme majeure, le SAF, et dans ses autres manifestations dès la naissance et à long terme ;
- faire savoir que des conduites dalcoolisation telles que lusage nocif pouvaient entraîner des dommages et pas seulement les conduites de dépendance ;
- faire savoir que cette pathologie était 100% évitable ;
- rendre les acteurs sociaux et médicaux capables de parler avec confiance et efficacité des conduites dalcoolisation et des autres conduites addictives avec les femmes enceintes et lensemble de la population. "Madame, vous êtes enceinte, pour le bien-être du bébé, futur adulte, pouvez-vous me dire quelles sont vos consommations de médicaments, de tabac, dalcool, de cannabis, dhéroïne, etc.?"
En ce qui concerne les femmes enceintes :
- informer sur les dommages à lenfant induits par les conduites dalcoolisation pendant la grossesse à court et à long terme ;
- informer que la barrière placentaire ne protège pas le bébé, que lalcool consommé par la mère est consommé par le bébé ;
- affirmer que, pendant la grossesse, la consommation zéro dalcool est nécessaire.
Car informer la population des dangers des conduites dalcoolisation notamment pendant la grossesse est indispensable afin quelle ne soit pas surprise lorsque la question de la consommation de substances psychoactives est abordée au cours dentretiens médicaux.
Nous avons réalisé en 1998 un dépliant soumis aux femmes consultantes des services dobstétrique et de gynécologie, les informant des dommages liés aux conduites dalcoolisation, leur conseillant labstinence et leur indiquant le centre dalcoologie et daddictologie le plus proche de leur domicile. Dans un second temps, un document télévisé a été inconstamment diffusé sur la chaîne régionale. Il était programmé pour des passages répétés, mais lindustrie de la bière est puissante dans notre région. Les diffusions ont été moindres que ce que nous souhaitions.
Donner les compétences en alcoologie aux acteurs médicaux sociaux nest pas simple. Nous avons poursuivi cet objectif général en parallèle aux formations "alcool, substances psychoactives et grossesses", en organisant de nombreuses séances de sensibilisation et de grandes journées nationales sur ce thème. Cette problématique, déclinée dans certaines régions Nord-Pas-de-Calais, Finistère, et île de la Réunion est devenue enfin une préoccupation nationale.
La dangerosité potentielle de lalcool durant la grossesse est-elle aujourdhui admise de manière unanime ?
La dangerosité des consommations dalcool nest pas reconnue par tous et plus particulièrement par les professions vini-viticoles. Nannoncent-elles pas avec une grande tranquillité que "le vin nest pas de lalcool" ? On peut répliquer à cela que "le vin nest pas que de lalcool". Lambivalence française quant à lalcool, le déni des dommages liés aux conduites dalcoolisation, le risque de lexposition in utero à lalcool doivent être constamment énoncés.
Nous avons à passer dune politique sanitaire qui prend en compte les dommages liés aux conduites addictives à une politique de prévention, déducation pour la santé et de responsabilisation qui dépasse ce cadre pour englober toute la santé. Ainsi chacun et plus particulièrement les femmes enceintes pourront faire valoir, de manière éclairée, leur droit en matière de santé.La polémique fait rage à propos de lapparition davertissements à destination des femmes enceintes sur les bouteilles de vin. Quen pensez-vous ?
Cela aurait sûrement un effet positif. Les femmes pourraient ainsi faire des choix plus éclairés en ce qui concerne leur santé et celle de leurs enfants. Cette efficacité a été démontrée dans de nombreux pays. Et pourquoi ces avertissements ne seraient-ils pas efficaces alors quils le sont pour le tabac et dautres objets de consommation courante ? Informer les consommateurs est un devoir.
Pourquoi les alcooliques et les professions vini-viticoles sy opposent ? Parce que cela affirmerait clairement la dangerosité des alcools et plus particulièrement dans une circonstance sensible pour lopinion.
Il faut répéter que si le vin et les produits contenant de lalcool sont des "produits économiques et marchands", ils doivent être protégés par une réglementation à ce titre. Mais sil sagit de produits susceptibles dinduire des dommages, une réglementation informative est nécessaire et légitime comme pour tout produit potentiellement dangereux.En ce qui concerne le syndrome dalcoolisation foetale, certains sénateurs, telle Anne-Marie Payet, parlent de maltraitance à enfant. Nest-ce pas un peu exagéré ?
Effectivement, Anne-Marie Payet a souligné que si une action des parents est susceptible de causer des dommages à lenfant, alors ces parents maltraitent lenfant. Si une maman sait que lalcool peut causer des dommages au cerveau de son futur enfant, il sagirait effectivement dune maltraitance. Cela peut choquer car on associe à la maltraitance la volonté délibérée de faire le mal: frapper son enfant, le secouer, etc. Mais il ne faut pas oublier que nombre de maltraitances sont plutôt la conséquence dune exaspération, dune négligence, qui nest pas liée à une intention mauvaise. Mais effectivement, si lon commence à parler de maltraitance, on entre dans une polémique sur les termes qui va être préjudiciable à la prévention. Selon moi, il faut en rester à laffirmation quune consommation même modérée chez la mère peut-être dommageable chez lenfant. Je ne dis pas quil y a faute, mais quun devoir de la mère na pas été rempli. Et pour lui permettre dexercer ses responsabilités, il faut linformer.