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SWAPS nº 36

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Publications

Les nouveaux usages d'héroïne

par Aude Segond

Le rapport sur les nouveaux usages d'héroïne repose sur l'analyse qualitative de 40 entretiens semi-directifs. Elle avait pour objectif principal de décrire et de mieux comprendre les nouveaux usages de l'héroïne, les représentations qui conduisent et font perdurer sa pratique, les conséquences sociales et sanitaires que cet usage peut engendrer ainsi que les profils sociologiques des nouveaux consommateurs de cette substance.

Les nouveaux usages d’héroïne
Reynaud-Maurupt C., Verchère C.
Saint-Denis, OFDT, 2003, 117 p.,
ISBN 2 11 093494 8


L’héroïne brune, sous forme de poudre, est la plus fréquemment consommée. Elle semble relativement accessible et des stratégies sont mises en oeuvre pour réduire les coûts lorsque la consommation devient plus régulière. Les quantités consommées varient, de quelques grammes par an à plusieurs grammes par jour. Le contexte de la consommation semble revêtir de l’importance surtout aux yeux des utilisateurs conservant une fréquence d’usage occasionnelle et a un impact important sur le choix des voies d’administration. Ainsi, les contextes de consommation, les quantités consommées et les voies d’administration sont des notions liées entre elles.
L’injection est en effet rejetée par la majorité des consommateurs d’héroïne rencontrés. Elle reste pour beaucoup la dernière limite à ne pas franchir. Ceux qui l’ont pratiquée l’ont souvent fait sur de courtes durées, voire juste quelques fois. L’injection intervient généralement en fin de parcours, juste avant de bénéficier d’un traitement de substitution. L’usage d’héroïne se fait donc principalement par voie nasale et, dans une moindre mesure, en la fumant.
En termes d’image, les nouvelles représentations de l’héroïne dans l’échelle des valeurs des produits consommés constituent une donnée fondamentale, qui peut favoriser des désirs d’expérimentation puis des pertes de contrôle de la consommation. D’une part, l’héroïne est détrônée par la kétamine, considérée comme la substance la plus puissante ; d’autre part, l’effet doux et cotonneux de l’héroïne contraste avec les importantes distorsions du réel provoquées par les substances hallucinogènes. La puissance des effets de l’héroïne est relativisée par les consommateurs à l’aune de ces deux constats. La banalisation des pratiques de consommation, l’expérimentation de diverses substances modifiant fortement l’état de conscience ainsi que les voies d’administration diversifiées et déjà connues des individus jouent en faveur du développement des usages de l’héroïne.
La précocité des traitements de substitution prescrits dans le parcours des usagers d’héroïne est à noter. Ils permettent le plus souvent d’amorcer un processus de sortie de la toxicomanie, aident au maintien d’une insertion sociale et ont donc une dimension explicative de la courte durée de certaines pratiques de l’héroïne. Ces traitements peuvent néanmoins être détournés et semblent surtout efficaces chez les personnes qui n’ont pas connu d’autres usages compulsifs avant l’héroïne et/ou sont caractérisées par un entourage familial et relationnel dense.
Le rapport aux autres (groupes de pairs, familles, partenaires, etc.) est ambivalent. De même, le rapport au produit est ambigu puisque celui-ci soulage tout en accentuant la souffrance et le sentiment d’une dépendance grandissante. La perception du risque par les individus demeure variée, sans lien évident avec la fréquence de consommation et les quantités absorbées.
C’est au travers des significations accordées à leurs pratiques par les personnes elles-mêmes que six profils de consommateurs d’héroïne ont pu être établis : cette substance peut être un moyen d’accentuer l’expérience d’un temps de rupture ou au contraire s’inscrire dans la continuité, comme un mode de vie. Une confrontation de ces profils avec des critères objectifs, tels que les risques sanitaires et sociaux encourus et les fréquences de consommation, met en évidence des vulnérabilités. Ceux qui ont perdu le contrôle de leurs pratiques connaissent en effet plus de dommages liés à la consommation d’héroïne que leurs pairs qui ont su conserver une consommation occasionnelle.
Une typologie comme celle-ci peut sembler caricaturale et les histoires individuelles ne peuvent se réduire aux profils sociologiques mis en valeur. Cependant, ce travail interprétatif a le mérite de livrer des tendances qui, en prenant pour variable essentielle le sens investi dans la consommation, peuvent constituer un outil de travail et de réflexion pour la prévention des pratiques à risque et des conduites addictives.