Santé
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SWAPS nº 30

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Lettre ouverte

La question morale toujours et encore

par Fabrice Olivet

Asud n'a pas signé la plate-forme du Collectif toxicomanie d'Ile-de France (voir Swaps n° 29) principalement à cause de son refus de signer un document qui promeut la prévention de l'usage de drogues. Non pas que certains usages ne méritent pas d'être prévenus. L'usage pathologique de telle ou telle drogue, tout comme l'usage pathologique d'alcool, nécessitent d'être corrigés, y compris grâce aux méthodes empruntées à la réduction des risques. Mais la question est plus d'ordre philosophique. Affirmer qu'il est a priori bon de prévenir l'usage de drogues revient à qualifier l'usage de drogues comme un comportement a priori néfaste pour l'être humain, et donc qu'il vaut toujours mieux "essayer de faire sans". Or, c'est précisément avec ce type de discours que les gens qui pensent que l'usage de drogues n'est pas le problème mais une partie de la solution, essayent de rompre.

Si ce débat peut sembler secondaire face aux enjeux privilégiés par la plate-forme (soutien aux professionnels, demandes de subventions etc.), il s'agit en fait du cœur de notre stratégie de communication et de la manière dont nous désirons être perçus par le public.

Indépendamment de son efficacité dans le soin aux usagers de drogues, l'un des éléments du succès rencontré par la politique de réduction des risques (RdR) est son indéniable ouverture sur le monde social. En s'adressant au citoyen, avant de s'adresser au consommateur de telle ou telle substance ou à l'intervenant de tel ou tel champ, la RdR a œuvré pour sortir l'usage de drogues du ghetto de la criminalité et du soin.
Les réunions de "Limiter la casse" ont parfois réuni le juge, l'avocat, le riverain et le militant politique pour leur adresser un message de citoyenneté, pour leur rappeler que la question des drogues, ce n'est pas l'autre, mais chacun d'entre nous, et que notre façon de consommer de l'alcool ou de fumer du tabac influence notre manière de nous adresser aux usagers d'autres drogues. Bref, que pour agir sur la dangerosité de certains usages, il fallait cesser de considérer leurs auteurs comme des Martiens.

Ne faisant plus des drogues la chasse gardée des spécialistes, cette perspective nouvelle a libéré une énergie mobilisatrice qui a permis de changer le regard porté par la société sur les addictions. Cette énergie a rompu avec plusieurs décennies d'échecs dans la prise en charge des "toxicomanes" mais aussi dans la communication avec le reste de la société française. La posture de martyr n'a jamais servi ni les usagers de drogues ni les intervenants en toxicomanie. Pour la majorité de nos concitoyens, les premiers n'avaient que ce qu'ils méritaient jusqu'à ce que le sida les rendent potentiellement contaminants, voire dangeureux. Quant aux seconds, leur sempiternel discours sur le manque de moyens financiers a fini par devenir un marronnier comme on dit dans la presse.

Or, cette ouverture sur le monde est en fait un message révolutionnaire car elle sous-entend une chose à la fois attractive et dérangeante : nous sommes tous des drogués, chacun à sa façon, chacun à sa mesure, chacun avec la drogue de son choix... C'est au fond la ligne de faille essentielle, celle qui permet la rupture avec le passé. C'est à cause de cette ligne que Nicole Maestracci est -comme d'autres- quasiment passée en jugement lors d'une commission sénatoriale* pour les 3 mots fatidiques de son Savoir plus...: "Il n'y a pas de société sans drogues". Le rapporteur de ladite commission ne s'y est d'ailleurs pas trompé, rappelant que le titre de l'opuscule en lui-même recèlait un message subversif. Ne valait-il pas mieux "en savoir plus pour ne pas prendre de drogues" interrogea-t-il.
La rupture entre RdR et prévention traditionnelle est donc bien dans la ligne qui fait basculer les problèmes de drogues de l'extériorité à l'intériorité. C'est ce basculement qui permet de parler en même temps de l'alcoolisme et de l'héroïnomanie, de demander aux personnes sous substitution de payer leurs consultations comme tous les assurés sociaux, de faire des questionnaires d'auto-évaluation pour contrôler leur éventuel abus de cannabis.

En fait, pour parler crûment, au-delà d'une certaine ligne, on pense qu'il est inutile de prévenir l'usage des drogues parce que ce n'est pas le problème. Le problème, c'est l'usage pathologique, bien sûr, mais c'est aussi souvent l'accident dû au manque d'information sur les produits et leurs usages. Dans la plupart des cas, l'information, la responsabilisation et le recours aux techniques d'usages à risques réduits permettent d'améliorer sensiblement les choses.

Trois exemples pous conclure qui permettent d'affirmer que l'usage ne doit pas être prévenu dans tous les cas ou situations :
- L'usage récréatif d'abord. Pourquoi et comment devrait-on prévenir l'usage récréatif de telle ou telle drogue, y compris d'héroïne et de crack ? Comment et au nom de quoi penser qu'il vaut toujours mieux ne rien prendre plutôt que prendre de temps en temps ? Et si la pression exercée sur un candidat à la consommation récréative en direction de la non-consommation le poussait en fait à consommer plus et de manière plus dangereuse ?
- Quant aux potentialités d'usage pathologique chez un ado, comment les discerner avec certitude ?
- Et l'usage médical, qu'il s'agisse d'opiacés ou de cannabis, comment le prévenir ? On voit bien qu'il s'agit moins de l'usage que des usages, y compris chez les jeunes.

Enfermer la RdR dans le politiquement correct est sans doute une nécessité. La grande crainte, le péché capital, la haute trahison, c'est banaliser le cannabis, baisser les bras devant la drogue, faire du prosélytisme. Mais attention, revenir à une vision exogène de l'usage, à un diagnostic de professionnels qui réclament toujours plus de moyens pour venir en aide à une population de Martiens, c'est se couper de ce qui fait la force de notre mouvement : permettre à la société de conjuguer l'usage des drogues et les risques qui l'accompagnent à la première personne du singulier.


* Commission d'enquête sur la politique de lutte contre les drogues, www.senat.fr