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SWAPS nº 2

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Enquête

Le Néocodion® ou " une substitution sauvage"

par Jimmy Kempfer

Qui n'a pas remarqué ces boîtes vertes qui jonchent parfois les trottoirs des pharmacies de garde le week-end ? Le Néocodion®, destiné à l'origine à calmer la toux, a toujours représenté une soupape de sécurité et un dépannage d'urgence pour les usagers d'héroïne du fait de la présence de codéine, alcaloïde de l'opium.

Une bonne part des utilisateurs de Néocodion® sont des consommateurs d'opiacés de longue date, souvent insérés socialement, qui gèrent leur dépendance avec ce produit.
Consommant, par exemple, de l'héroïne une ou deux fois par semaine, ils prennent entre 20 et 40 comprimés par jour le reste du temps. Pas mal " d'anciens ", ne prennent de l'héroïne que très rarement, mais ont besoin, depuis de longues années, de leurs " Néo " quotidien, le plus souvent autour de 6-8 comprimés par jour. Certains, consommant de l'héroïne pendant des périodes plus importantes, l'utilisent pour décrocher lorsqu'ils décident de faire un break avec la drogue.
Pour d'autres, il permet de supporter un peu le manque pendant quelques heures en attendant de trouver de l'héroïne. En effet, le Néocodion® prodigue un léger mieux, un peu de détente et une atténuation des principaux symptômes de manque d'héroïne. Il a permis également à de nombreuses personnes de sortir de l'héroïne, du moins par périodes.

D'un pis-aller et de ses effets secondaires

A ceux qui s'en servent pour décrocher, il permet d'être dans un état quasi-normal au bout de quatre à six jours. Ils peuvent alors baisser lentement le dosage.
Quand l'état de manque est déjà avancé, le fait de se forcer à avaler ces comprimés par dizaines provoque souvent une aversion qui impose un gros effort pour ne pas vomir. Ensuite, l'utilisateur doit attendre la montée - environ une vingtaine de minutes - avec une sensation de chaleur et d'excitation, plus prononcée qu'avec les autres codéinés, sans doute due à la formule camphrée. Puis, arrive le " soulagement " attendu malgré son cortège d'effets désagréables - démangeaisons, état nauséeux, ballonnements, flatulences et constipation - plus ou moins importants suivant les quantités ingérées.
Certains, très dépendants (1), peuvent ainsi consommer jusqu'à six, huit boîtes par jour en cas de privation. Ceux qui témoignent d'un telle consommation décrivent le haut-le-c ur en avalant les comprimés et déclarent éprouver à l'odeur une irrépressible envie de vomir. Car les petites pilules bleues ont une odeur, qu'eux seuls percevront : l'odeur du manque, le goût des relents de bile d'une substitution sauvage du temps des années de galère.

Note : Le principal ingrédient du Néocodion® est le camphosulfonate de codéine. On retrouve également du sulfogaïacol et de l'extrait mou de grindélia dont il serait intéressant de connaître les effets à long terme sur l'organisme en grandes quantités.

La réalité sur le terrain

Pour ne pas se faire les complices objectifs du détournement du Néocodion®, les autorités sanitaires ont réduit les comprimés de 24 à 20 par boîte et limité la délivrance (sans ordonnance) à une boîte par personne. Certains provinciaux sont maintenant obligés de faire régulièrement des centaines de kilomètres chaque semaine pour s'approvisionner .

Année

Boîtes vendues

1992

8 748 200

1993

10 000 400

1994

10 833 300

1995

11 996 800

sept 95 à sept 96

11 246 300

Au vu des chiffres publiés, on observe que la vente, en augmentation constante jusqu'en 1995, accuse une stagnation en 1996.
Au regard du développement de la substitution en France, par Méthadone ou Subutex®, il semble que l'influence desdits programmes sur la consommation de Néocodion® ait été, pour le moins, limitée.
Une explication possible de ce phénomène résiderait dans l'image que se font d'eux-mêmes les utilisateurs de Néocodion®. En effet, ceux-ci ne se considèrent pas comme des " malades ", même pas parfois comme des usagers de drogues. Ils ne veulent pas faire le deuil de leur consommation d'opiacés ni avoir affaire au système de soins spécialisés, considérant que l'usage des drogues relève d'un choix personnel et privé.
En tout cas, du point de vue de l'usager, le détournement du Néocodion® semble avoir rendu bien des services à certains usagers.

(1) L'Addiction Resarch Center de Lexington aux U.S.A., affirme que le pouvoir toxicomanogène de la codéine est cinq fois moindre que celui de la morphine, mais l'expérience de ceux qui sont dépendants depuis longtemps des produits codeinés, et qui en sont brutalement privés, relativiserait ce type de classement. -retour-