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SWAPS nº 28

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Reportage

"Can Tunis", scène ouverte espagnole

par Isabelle CÚlÚrier

Un terrain vague, jonché d'immondices, coincé entre la zone portuaire, le cimetière du fameux parc Montjuïc, la voie ferrée et la "ronda litoral 38", le périphérique qui passe au-dessus. Vous êtes à Can Tunis, Barcelone. Un no man's land de déchets, de seringues et de poussière, à la fois si près et si loin de la capitale catalane.

Hagards, ils sont là à errer, divaguer, tuer le temps. Les usagers les plus pauvres de la ville, les damnés des damnés, sans papiers, sans toit, sans rien à manger, rien à boire, sans soins. Sans rien.
Un tiers de femmes pour deux tiers d'hommes, âgés d'environ 30 ans, dont une majorité d'immigrés (Maghrébins, Russes, Géorgiens, Italiens...).
Chaque jour, ils sont ainsi un petit millier (800) à investir Can Tunis pour acheter -au pluriel le plus souvent et simultanément- leur(s) dose(s) d'héroïne, de crack ou de cocaïne.

Chaque jour aussi depuis 3 ans, un premier bus arrive : à 9 heures pile, c'est celui dévolu à l'infirmerie-restauration, pour les soins de base (dont nombre d'abcès), les petits déjeuners et les sandwiches. Puis l'unique chauffeur fait un aller-retour et revient au volant d'un autre bus, version échange de seringues et "salle de repos". En fait, une salle d'injection "clandestine" de 2 mètres sur 2 pouvant accueillir 5 personnes en même temps, essentiellement les plus fragiles et les plus précarisés, en particulier les femmes -dont beaucoup partent ensuite se prostituer de l'autre côté du cimetière.
Une goutte d'eau dans un océan. Mais, 365 jours par an, de 9h00 à 14-15 heures, l'équipe est toujours là pour distribuer des seringues, de l'acide citrique, du papier d'aluminium pour "chasser le dragon" (dont les amateurs se retrouvent dans une grotte de l'autre côté de la voie ferrée), des préservatifs (plutôt aux femmes), mais aussi pour offrir sandwiches et petits-déjeuners et amener de grands bidons d'eau potable pour tenter d'assurer un minimum d'hygiène.
13 personnes au total, médecin, psychologue, infirmières, assistantes sociales, éducateurs... Et Julian, un ancien dealer à qui, comme pour les TIG (travaux d'intérêt général) en France, la justice a donné le choix entre la prison ou la participation à un programme d'aide aux toxicomanes. Ce sera Can Tunis.

Depuis le "grand ménage" destiné à faire place nette en vue de la conférence internationale sur le sida qui se tenait début juillet à Barcelone, ils ne sont plus qu'une petite vingtaine à vivre là, abrités par des bâches et des bouts de carton, sous le pont de la ronda litoral. Un pont comme un tunnel, comme une ligne de démarcation entre "civilisés" et "yonkis", entre l'"avant" et l'"après" Can Tunis. D'un côté, un immense "tag" de Julian rappelant les règles de base du shoot à moindres risques, de l'autre une fresque à la mémoire de 3 personnes emportées par l'OD, bien avant que l'ambulance n'ait pris le temps d'arriver.
Les autres déboulent par vagues de l'autobus n°38 désormais gratuit pour les "toxicomanes" grâce à un accord passé avec la municipalité, mais sous la surveillance d'une équipe de sécurité pour éviter d'éventuels débordements avec les autres passagers.
Une victoire de Julian qui a dû négocier ferme avec pour unique et morbide argument le nombre de tués (7 en un an) en tentant de traverser à pied les 4 voies de la ronda litoral qui surplombe le terrain vague.

A chaque arrêt du 38, le rituel semble immuable: ils descendent par groupes de 10, 20 ou 30 et se rendent d'un pas rapide vers les baraquements -en dur- des familles de Gitans qui ont fait main basse sur le trafic local et ne s'en cachent pas : Mercedes, Pontiac et autres 4X4 flambant neuf garées sur le bas-côté, grandes piscines pour les enfants... Mais aussi une école que le directeur avait décidé ce jour-là de faire visiter pour montrer dans quel environnement les enfants sont censés travailler... En tout, quelque120 familles qui, malgré l'expropriation ordonnée (et payée) par le port pour s'agrandir en 2001, sont toujours là.
Puis, une fois leur dose en main, les "clients" font le chemin inverse pour se rendre au bus et demander des seringues. Ou s'arrêtent au milieu de nulle part pour shooter au mieux dans des bras bouffés par les abcès, au pire dans les mains, les pieds, l'artère fémorale, la jugulaire..
Emportés par la coke ou le crack, certains ne prennent même pas la peine de s'arrêter: ils piquent et repiquent tout en marchant, parfois en discutant, à la recherche d'un endroit où l'aiguille puisse encore s'insinuer. Parfois, comme un cathéter, la seringue restera d'ailleurs plantée là pour laisser une "voie" en attendant l'injection suivante.
D'autres, définitivement "partis", passent leur temps à scruter le sol à la recheche d'un éventuel "caillou" égaré, d'autres encore à remplir des bouteilles ou des sacs en plastique de seringues usagées pour pouvoir aller les échanger.

Le tout, à quelques mètres et sous le regard indifférent -"bienveillant"?- des policiers qui, assis sur leur moto, en interpellent certains par leur prénom, leur demandent comment ça va, etc. Complètement désintéressés par le trafic ambiant, ils ne sont là que pour traquer les sans-papiers, contrôler aléatoirement certains sacs pour arrêter les voleurs, et surtout éviter les incidents. Du jamais vu de notre côté des Pyrénées."S'ils deviennent trop "collants", explique Julian, on peut même leur demander de s'éloigner en leur disant qu'ils nous empêchent de travailler."
Julian qui, quand la drogue est apparemment trop dangereuse ou de trop mauvaise qualité, n'hésite pas non plus à aller négocier la teneur des produits de coupe avec les trafiquants.
Ceux qui le veulent peuvent travailler 2 heures (à ramasser les seringues qui jonchent le sol, préparer les sandwiches ou le petit déjeuner) pour gagner 6 euros.
De quoi s'acheter un "képa" à 5 euros. Un prix plus que modique. Pourtant, comme le fait remarquer un usager tout juste sorti de prison où il purgeait une peine pour trafic de cannabis et qui n'avait jamais shooté avant, "c'est déjà trop quand on doit, comme nous, enchaîner les doses (coke, héro pour la descente puis re-coke, etc.)."

Peu avant 14 heures, c'est de nouveau le rush avant le départ des bus. En 4 heures, 250 personnes sont venues, 2500 à 3000 seringues ont été échangées, 200 petits déjeuners et 110 sandwiches ont été distribués.
Afin d'éviter au maximum les overdoses (une trentaine en moyenne par mois, 310 l'année dernière dont 1 seule mortelle), l'équipe laisse de la naloxone aux usagers parce que l'ambulance, elle, mettra au mieux une demi-heure pour arriver.
Puis, comme ils sont venus, les 2 bus s'en vont.
Can Tunis et ses usagers se retrouvent de nouveau livrés à eux-mêmes jusqu'au lendemain matin.