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SWAPS nº 28

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Culture

Le retour du "péril vert" ?

par Philippe Périn

"L'absinthe perd nos fils" ; "L'alcool, voilà l'ennemi !" : il y a cent ans, débutait en France une féroce campagne hygiéniste contre l'alcoolisme, fléau ayant pris une énorme ampleur tout au long de la seconde partie du XIXe siècle. S'inscrivant dans le cadre d'une prise de conscience, au sein des sociétés bouleversées par la révolution industrielle, de la montée en puissance de l'usage des drogues1, ce premier débat de santé publique s'attachait à un problème plus spécifiquement français, avec, comme principale accusée, l'absinthe "qui rend fou", liqueur distillée à partir de la plante du même nom et qui, en quelques décennies, avait conquis militaires et artistes, voyous, bourgeois et ouvriers.

Créée à la toute fin du XVIIIe siècle dans le Jura suisse, distillée à petite échelle entre Pontarlier et Couvet, de part et d'autre de la frontière franco-suisse, bientôt adoptée par les soldats des bataillons d'Afrique pour combattre dysenterie et fièvres, l'"alfa" envahit, à partir de 1830, les terrasses des cafés des grands boulevards où la bourgeoisie vient, en début de soirée, sacrifier au rituel de l'"heure verte". La "déesse aux yeux verts" inspire plusieurs générations de peintres et d'écrivains, de Baudelaire à Picasso - et souvent sans modération : Eugène Scribe parle de "se coller un peu de paradis sous la peau", Toulouse-Lautrec la mélange -pure- à du cognac en un cocktail nommé "tremblement de terre". C'est le "recours des maudits" mais aussi le "diable vert" de Raoul Ponchon, la "lave verte" d'Antonin Artaud...
Son prix modique lui permet d'atteindre une nouvelle clientèle, le monde ouvrier, vite acquis à cette "morphine de gueux" qui permet d'apaiser la dure réalité de la vie quotidienne, au point de lui valoir un nouveau surnom, "Notre-Dame de l'Oubli".
L'image de l'absinthe, plante réputée depuis la plus haute Antiquité pour ses vertus médicinales, s'inverse alors. L'"atroce sorcière" incarne désormais l'ennemi, "la tueuse d'hommes, l'hydre verte, mère des apaches" dénoncée par les ligues antialcooliques.
Le corps médical s'attache, par le biais d'expériences parfois controversées, à prouver sa nocivité. L'huile essentielle d'absinthe -qui contient de la thuyone, produit épileptogène à doses fortes et répétées- est officiellement reconnue toxique en 1903.
Les ligues antialcooliques -suivies par les syndicats de viticulteurs, qui subissent de plein fouet la concurrence de la "verte liqueur"- lancent des pétitions exigeant l'interdiction de la "pourvoyeuse des enfers, des bagnes et des hôpitaux"2. A l'image de Clémenceau fustigeant ce "poison empoisonné", nombre d'hommes politiques relaient leurs revendications. Le gouvernement, auquel l'arrêt de la consommation d'absinthe ferait perdre des millions de recettes, se contente dans un premier temps de demi-mesures. Puis, en 1915 (9 ans après la Belgique, 7 ans après la Suisse), l'Etat français prohibe définitivement l'absinthe.
Rétrospectivement, on voit mieux ce qui, dans cette interdiction, tient au caractère proprement dangereux de celle qu'on appela "fée verte" -comme, à la même époque furent nommés "fée brune" l'opium, "fée blanche" la cocaïne et "fée grise" la morphine...- et ce qui relève plutôt du rôle de bouc-émissaire que lui firent endosser viticulteurs et autres bouilleurs de cru -dont on peut encore aujourd'hui juger du pouvoir de pression- afin d'échapper aux attaques des tenants de la guerre à l'alcool… tout en se débarrassant d'un concurrent encombrant.
Pendant près d'un siècle, la fée s'est absentée. Pour mieux resurgir, débarrassée d'une image par trop négative et désormais parée du statut de mythe. D'abord confidentiellement, au détour d'un livre de Queneau ou d'une chanson de Barbara, puis dans le sillage des premiers ouvrages de Marie-Claude Delahaye, devenue au fil de ses recherches "l'experte de la verte", au point de lui consacrer un musée à Auvers-sur-Oise.

Voici l'"ensorceleuse fée" revenue à la mode: on en boit (mais est-ce bien elle ?) dans les cafés branchés de Barcelone, Londres ou La Nouvelle-Orléans, mais aussi au Teknival ; la collection de succédanés déclinant des noms avoisinants (Absente, Versinthe, Abisinthe...) s'enrichit régulièrement ; le village de Boveresse, dans le Val-de-Travers (son terroir d'origine, où la "verte", qu'on y nomme parfois "bleue", continue d'être distillée clandestinement) organise chaque été une fête en son honneur3 ; un site internet basé à Dresde propose même graines et extraits d'absinthe, ainsi qu'un kit complet permettant d'élaborer une "soupe de pois" artisanale4.
L'édition suit, qui compte de nombreux ouvrages récents consacrés à la "purée"5. Le petit dernier, Absinthe, précis de la troublante dePierre Kolaire6, s'attache à recenser "les mots de la verte", "vertigineux foisonnement lexical, enivrant et coloré" dont sont tirées bon nombre des expressions utilisées dans cette présentation.
D'aucuns jugeront que cette "résurrection" n'est qu'une mode "attrape-bobos", quand d'autres y trouveront l'occasion de se plonger dans l'eau verte ; d'autres, enfin, y verront sans doute le signe qu'en matière de lutte contre l'alcoolisme, rien n'est jamais acquis.
Quant à l'absinthe, elle pourrait bien y brouiller une nouvelle fois son image...



1- Prise de conscience qui allait bientôt aboutir, sous l'influence -déjà- des Etats-Unis, aux premières décisions internationales de lutte contre les drogues.
2- Témoin de la réputation de nocivité du produit, une "correspondance pour Charenton" était une expression répandue dans les bistrots parisiens pour commander une absinthe, en référence à l'hôpital psychiatrique de Charenton-le-Pont.
3- www.absinthe.ch/new_2002/
4- www.phenomene.de/absinthkit
5- Par exemple :
- L'Absinthe, son histoire, de Marie-Claude Delahaye, Musée de l'absinthe Auvers-sur-Oise édition, 2001, 336 p.
- L'Absinthe perd nos fils, de Benoît Noël, éditions de la Fontaine-aux-loups, 2001, 29 euros.
- L'Absinthe, une fée franco-suisse, de Benoît Noël, éd. Cabédita, 2001, 20 euros.
- Absinthe, de Christophe Bataille (roman), Arléa, 128 p.
6- Absinthe, précis de la troublante,
Pierre Kolaire,
éditions de l'Ampoule,
2002, 160 p., 14 euros.