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SWAPS nº 26

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Culture

Drogue, presse et business

par Jimmy Kempfer

Parallèlement au marché des drogues représentant des milliards de dollars, sans parler des enjeux et conséquences politiques et sociosanitaires, il est un autre secteur extrêmement lucratif concernant l'information sur les drogues, les aspects culturels (et contre-culturels ) du sujet et toute cette industrie parallèle générée par le désir de millions de personnes de modifier leur état de conscience. Très connus par les amateurs anglo-saxons, les magazines dits "spécialisés" n'existent plus en France. L'article L630 aura eu la peau des Viper, Eléphant Rose, Fait Netour…. (Swaps et Asud-Journal étant des catégories à part, notamment soutenues par les pouvoirs publics dans le cadre de la politique de réduction des risques).

Des millions de lecteurs
La drogue fait vendre, et partout en Europe on assiste à une explosion de journaux et magazines exclusivement consacrés aux psychotropes, à leurs effets, leur culture, leur histoire...
En Allemagne, 3 magazines se partagent des centaines de milliers de lecteurs :
Hanf , le plus ancien (7 ans d'existence), Grow et Hanfblatt, le magazine de la culture du chanvre. En dehors des infos "pratiques", bons "plans" et mille et un conseils pour optimiser sa culture, il s'agit des supports obligés pour vanter les produits, pipes, engrais, lampes et systèmes hydroponiques pour cultiver ses propres plants ; mais aussi les champignons et autres plantes psychotropes comme la datura et les solanacées qu'il ne vaut mieux pas mettre entre toutes les mains. L'avenir semblant être à l'autoproduction, ces magazines donnent de précieux conseils pour ne pas attirer l'attention, par exemple, à cause d'une note d'électricité suspecte, d'odeurs caractéristiques...

Un maître sorcier consciencieux
Ainsi Hanfblatt (www.zaubertrank-hamburg.de) présente, dans son n°68 (11/12-2000), un reportage sur un liquoriste de Hambourg un peu particulier. Ce "Maître sorcier" prépare et vend très légalement des dizaines de boissons à base de datura, mandragore, jusquiame et autres solanacées qui entraient jadis dans les baumes dont s'enduisaient les sorcières avant d'enfourcher leur balai et de se rendre au sabbat en s'envolant par la cheminée. Et le maître des lieux de témoigner : "J'ai goûté un peu de belladone avant hier. Ça m'a rendu infiniment clairvoyant mais en cas de surdosage c'est mortel !" Et de rajouter qu'il ne vendrait jamais un tel produit à quelqu'un sans avoir passé deux heures avec la personne en la testant psychologiquement sous toutes les coutures car un accident entraînerait des problèmes avec les autorités...

Cannabis et culture
Les Hollandais publient depuis longtemps le très chic High Life. Tout un programme pour "bobos" cannabinophiles plutôt "fashion victims" et autres "psychonautes" tendance bio.
Les Espagnols se sont engouffrés dans la brèche avec Canamo, la revista de la cultura del cannabis, fidèle et très coloré reflet d'une certaine contre-culture ibère. Chaque numéro présente un dossier toujours très documenté sur un psychotrope avec des aspects souvent inédits.
En Italie, des petits malins ont contourné les "berlusconneries" (Désolé, je n'ai pas pu m'en empêcher, NDR) en publiant Cannabis Italia en Suisse et en le diffusant par abonnement. Des fois qu'il Monsignore eût voulu le racheter.
En Angleterre, Future Grow est essentiellement consacré aux différentes cultures hydroponiques, organiques... avec des articles très poussés sur les techniques et engrais divers.
Egalement british, le luxueux Weed World, très engagé dans la promotion du chanvre comme culture alternative, le cannabis thérapeutique, les outrances de la répression avec un état des lieux périodique sur la qualité et les prix du cannabis en Grande-Bretagne. Compromis entre les aspects politiques, ludiques, culturels etc.,il a un ton sérieux sans se prendre au sérieux.
En Amérique du Nord, l'ex-Cannabis Canada est devenu Cannabis culture. Dévoué à la "cause cannabinique" mais également au business du rédacteur en chef qui a fait fortune dans le commerce des graines (ex: 375 US $ les 10 graines de Northern Light). Ce qui n'enlève rien à la qualité et à la variété des nombreux articles, notamment sur les excès de la prohibition américaine et ses enjeux politico-financiers.
Nouveau venu au Canada, Heads , derrière lequel on sent une équipe de professionnels de la presse qui cherche à formater une revue cannabis "grand public jeune" avec reportages sur le snowboard, les icônes de la subversion cannabinique, les images fractales...
Les Californiens de Hemp Times s'intéressent plutôt au chanvre en général et à ses avantages écologiques, nutritionnels et économiques, avec une petite tendance New Age. Certaines pages font penser à un catalogue de La Redoute dédié aux articles en chanvre, mais on y trouve également de bons articles sur les techniques, l'industrie et l'histoire de cette plante qui fut l'enjeu de certains conflits comme l'invasion de la Russie par Napoléon.

High Times, l'ancêtre
L'inspirateur de toutes ces revues est sans conteste l'incontournable High Times dont la sortie du 321e numéro prouve que la contre-culture américaine résiste depuis des décennies, grâce au 1er amendement sur la liberté d'expression, à toutes les pressions, procès, et autre tolérance zéro... Offensif, provocateur et flamboyant durant les riches années 70, High Times est peu à peu devenu le OK Magazine "des jeunes stoners" US. Engagement pour le droit au cannabis thérapeutique, dénonciation d'une répression impitoyable contre les consommateurs, laissent de plus en plus la place à de fumeuses théories de complot planétaire, des reportages sur le "cannabusiness".
Ça regorge de pubs pour produits pour neutraliser les tests antidrogue ; succédanés "légaux" de psychotropes divers ; pillules d'éphédrine, cafeine ; sexe par téléphone ; pipes, bhangs, inhalateurs sans fumée ; spores de champignons divers ; escapades "initiatiques" chez des "chamanes péruviens"...
Tout cela vendu, bien sûr, très cher. Certains proposent même la garantie satisfait ou remboursé.

Effets pervers
"Just say know" fut le mot d'ordre des partisans d'un changement de politique des drogues en réponse à l'illusoire et démagogique "Just say no" de Nancy Reagan. A l'époque, l'intérêt annoncé de certains de ces magazines était la variété (et parfois la richesse) des informations qu'on y trouvait.
Est-ce là une des conséquences de la législation et de la répression tous azimuts ? Les interdictions génèrent souvent effets pervers et engouements inquiétants. Si on ne trouve plus de pubs pour des produits servant à couper la cocaïne, on y trouve de plus en plus d'annonces et d'articles sur l'usage de plantes "sacrées" ou "traditionnelles". Mais n'est-ce pas de l'inconscience de porter à la connaissance d'un jeune public, curieux et avide de nouveautés et d'intensité, des produits comme la salvia divinorum, une plante non-classée dont les feuilles se fument ou se mâchent et qui peut violemment ébranler les plus fragiles ?

Des petits malins trouvent des combines pour s'enrichir en enrobant ces produits de termes comme "chamanique", "enthéogénique", "sacré"...
Avant de consommer ces puissants produits, respectueusement et lors d'occasions solennelles, les Indiens d'Amazonie jeûnent durant des jours. Quelle sera la conséquence pour leurs pratiques si quelques amateurs de sensations fortes, se prenant pour des chamanes, finissent à l'hôpital psychiatrique ? Depuis des temps immémoriaux l'usage rituel, socialement encadré, assura la cohérence de sociétés traditionnelles qui risquent de se retrouver dépossédées du droit de les utiliser.
En 1969, déjà, Maria Sabina, vénérable femme chamane mexicaine, unanimement respectée, prédisait : "Ces plantes ont toujours eu un esprit divin pour nous. Mais celui-ci a fui devant l'arrivée des étrangers. Il a été profané et erre sans but dans l'atmosphère..."

Non contents de se faire dépouiller de leur savoir par l'industrie pharmaceutique, ils risquent de se retrouver peu à peu interdits d'utiliser ce qui pour eux est un sacrement et souvent un médicament efficace, à condition d'en maîtriser les subtilités.