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SWAPS nº 26

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Humeur

Que reste-t-il de nos discours ?

par Michel Damade

A propos d'une participation au tournage d'une émission de TV

Le 12 mai dernier, M6 diffusait son édition de Zone Interdite consacrée au cannabis chez les jeunes. Comme d'habitude, l'émission était constituée d'une série de reportages tournés "sur le terrain" par des équipes différentes, déclinant chacun une des facettes du thème principal. Entre ces reportages, prennent place des commentaires d'experts interrogés en studio.

J'avais été sollicité pour contribuer au tournage de l'un des reportages de terrain dans le cadre associatif (Grica) où je travaille à temps partiel à Bordeaux. Après maintes discussions préalables, il était décidé d'aborder la question de la grande précocité des consommations de cannabis chez un nombre croissant d'adolescents ou de préadolescents dès la 5e, voire la 6e. Pour moi, il s'agissait d'informer sur cet aspect des choses et d'insister sur l'aide à apporter aux parents et au milieu scolaire pour que les nécessaires dialogues avec les adolescents leur soient facilités. Par ailleurs, lors du tournage étalé sur trois jours, je me suis exprimé sur la très délicate question des rapports entre cannabis et psychose délirante. Sur ces sujets, le concours de l'équipe du Grica a été acquis et j'avais permis le contact avec des parents et des jeunes pour parler de ces sujets à condition de rester à visage caché.

Au total, lors de la diffusion à l'antenne, un mois après ce tournage, j'ai été de déception en mécontentement. La séquence sur les plus jeunes a ouvert l'émission. Les sujets traités au Grica ont été saucissonnés et coupés d'extraits tournés ailleurs (jeunes ados dans des caves...) ne représentant pas la forme plus courante des usages chez les jeunes et créant un climat qui ne pouvait qu'affoler les téléspectateurs parents. La quasi-totalité de mes propres commentaires, qui avaient été dûment enregistrés restituant la minorité des cas problématiques dans l'ensemble des consommations, a été supprimée. Et c'est la succession des autres reportages qui a fait de l'émission un ensemble dramatisant, inquiétant, bien dans le contexte de la mise en évidence de l'insécurité.

Ce qui aurait pu être un outil de réflexion sur un phénomène avec lequel les adultes parents et éducateurs ont à vivre, en faisant la part entre peurs irrationnelles, situations à risques limités et véritables situations à risques, s'est transformé en charge caricaturale. Caricature, en effet, que cette mère parcourant les marchés pour faire signer des pétitions : on se demande comment son fils ne fume pas davantage. Dramatique caricature aussi que le traitement du thème cannabis et psychose par le cas du jeune se précipitant du haut d'une falaise. Rien de ce qui avait été tourné à Bordeaux et qui arbodait le sujet avec mesure n'a été diffusé. Pour couronner le tout, l'engagement formel que les personnes filmées à Bordeaux ne seraient pas reconnaissables n'a pas été tenu. Le jeune consommateur qui a commencé à 12 ans a été reconnu aussi bien dans son collège que dans son club de foot où cela n'a pas manqué de provoquer des remous.

Qu'en conclure ? S'offusquer des médias qui trahissent au montage notre démarche ? Certes, c'est ce que je fais ici. En être surpris ? Non ; je connaissais ce risque, je ne vais pas jouer les naïfs. Renoncer à toute intervention ? Non plus, car il existe tout de même des contextes d'émissions où des chances d'informer sainement persistent. Mais sans doute faut-il plus que jamais en préparant une émission et avant un engagement effectif, penser au risque de détournement et se montrer très exigeant.