Santé
Réduction des Risques
Usages de Drogues


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SWAPS nº 26

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LJUBLJANA 2002

Le VIH explose à l'est

par Isabelle CÚlÚrier

La treizième conférence internationale de réduction des risques s'est tenue à Ljubljana (Slovénie) en mars 2002, en présence de plus de 700 participants venus de 30 pays. Objectif, selon Pat O'Hare, le directeur de l'International Harm Reduction Association (IHRA): "convaincre que les programmes sont réellement efficaces et les renforcer." L'occasion de revenir sur l'explosion dramatique du VIH chez les usagers de l'ex-Union Soviétique.

Alors que le nombre de nouvelles contaminations VIH décroît en Europe de l'Ouest, l'épidémie continue à se répandre rapidement dans les pays de l'ancien Bloc de l'Est. Selon les chiffres d'Onusida, 250000 nouvelles infections s'y sont produites l'an dernier, portant à quelque 1 million le nombre total de personnes vivant avec le VIH dans l'ensemble de la région. Selon les prévisions, 5 millions de personnes pourraient être contaminées en 2005.
En Fédération de Russie, l'explosion du nombre de nouveaux cas se poursuit, avec un doublement annuel des diagnostics notifiés depuis 1998. En 2001, 40000 nouveaux cas ont, par exemple, été enregistrés au cours du seul premier semestre, soit un total de 129000 personnes contaminées en juillet de la même année, contre environ 11000 cas notifiés fin 1998.
Comme dans l'ensemble des pays de la région, l'immense majorité (environ 90%) des cas ont été enregistrés chez les consommateurs de drogues injectables dont le nombre, parmi les jeunes, a été multiplié par 3 en 5 ans.
A Svetlogorsk (Biélorussie) la prévalence du VIH chez les usagers a ainsi atteint plus de 55% en un an, tandis que dans certaines villes d'Ukraine, de pratiquement zéro en 1994, elle est passée à 31-57% en moins de 2 ans. Les plus forts taux d'infection jamais rencontrés dans le monde.

Parmi les pratiques souvent mises en cause dans la transmission du VIH: l'achat de seringues usagées pré-remplies d'héroïne, mais aussi le manque d'accès au matériel d'injection stérile et souvent à l'information de base sur le VIH.

Kirghizstan
Depuis 1991, l'usage de drogues n'est plus considéré comme une "offense" par le gouvernement qui garantit, par ailleurs, une "aide psychologique" aux consommateurs depuis 1992 et a adopté une loi spécifique sur la santé des usagers de drogues en 1998.
Ces derniers peuvent cependant être condamnés à des peines allant de 7 à 15 ans de prison pour possession de 0,5 g de marijuana ou de 0,001 g d'héroïne... 75% des condamnations sont ainsi liées à l'usage seul et non pas au trafic. Résultat : les usagers n'osent pas aller acheter une seringue en pharmacie de peur de se faire arrêter.

Lituanie
3,7 millions d'habitants, et 3561 usagers de drogues officiellement enregistrés pour 10 à 12000 estimés. L'usage de drogues et d'alcool a fortement augmenté l'an dernier. Alors que l'héroïne était pratiquement inexistante sur le marché avant 1997, ses prix ont, en effet, été divisés par 3 ou 4 en 3 ans, et les jeunes peuvent désormais en acheter facilement.
Le pays compte 3 programmes méthadone (intégralement payée par les patients; environ 500 personnes traitées par an) depuis 1995, des programmes d'échange de seringues (PES) et des drop-in centers dans la plupart des villes depuis 1997.
La politique de réduction des risques (RdR), qui fait l'objet d'un consensus chez les professionnels est soutenue par les familles, l'Union européenne (via le projet Phare), et les ONG mais plus facile à mettre en place au niveau local qu'au niveau national.
"Harm reduction or harm production ?" : cette politique doit, en effet, faire face à de nombreux obstacles, aux opinions négatives sur la substitution ( le sevrage et l'abstinence sont l'idéologie traditionnelle) et au manque de soutien des politiques qui lui préfèrent les tests randomisés d'urine dans les écoles...

Russie
Une trentaine de programmes de réduction des risques (PES, travail de rue, formation, distribution d'informations, éducation par les pairs...) ont ouvert dans la fédération de Russie en 1999-2000.
Mais les PES font généralement partie d'instituts médicaux, ce qui suscite le manque de confiance des usagers. D'où le faible nombre de "clients".
L'activité la plus importante (mais, là encore, risquée à cause de la police) est donc le travail de rue avec distribution de matériel et éducation par les pairs.
La RdR manque de fonds, de soutien des autorités, de coopération, et de législation spécifique qui rendrait les programmes efficaces et résoudrait les problèmes rencontrés avec les autorités locales et la police.
L es campagnes de prévention du VIH ne s'adressent pas aux populations ciblées comme les usagers de drogues ou les prostituées. Et face à l'absence de traitements de substitution et de centres de prise en charge, les usagers ne s'intéressent pas à leur santé.

Deuxième ville du pays, Saint-Pétersbourg, a connu en 1999-2000 une explosion du nombre de contaminations VIH qui sont passées en un an de 440 à plus de 1000, dont 90% liées à l'usage de drogues.
Distribution de matériel, ouverture d'une policlinique spécialisée, de PES dans les dispensaires vénériens, de 3 PES mobiles (bus), vaccination contre le VHB, information, dépistage, formation, services sociaux, mise en place de groupes d'autosupport ... : depuis, les actions en faveur des usagers de drogues se sont multipliées grâce aux ONG qui travaillent en collaboration avec la police et la municipalité. Mais, comme l'a souligné un intervenant, "l'idéologie de la RdR est encore très mal acceptée en Russie. Il faut donc travailler pour arriver à faire passer ce modèle au niveau de la Fédération tout entière et renforcer les groupes de soutien. Sans parler des mauvaises relations avec le corps scientifique qu'il faut convraincre du bien-fondé de la RdR et de la nécessaire réhabilitation des usagers"...

Absence de programme gouvernemental de lutte contre le VIH, de politique de prévention chez les usagers de drogues, aucune campagne à leur intention, aucune brochure, même là où existent des programmes de réduction des risques : la république autonome du Tatarstan illustre bien cette situation.
10% au moins (certains parlent de 40 à 70%) des usagers sont séropositifs pour le VIH.
Le pays recense 27 programmes de RdR (impliquant 5000 usagers de drogues par voie intraveineuse, soit moins de 5% de l'ensemble des usagers) dont 76% éprouvent des difficultés à obtenir des financements tandis que les usagers craignent d'acheter des seringues de peur d'être arrêtés. La seule possession d'une seringue remplie d'héroïne (0,001 g) suffit, en effet, à être condamné à des peines allant 3 à 5 ans de prison.
Selon un intervenant, il est donc difficile de toucher les groupes cibles en raison de ces lois très sévères (certaines interdisant le financement des programmes) et "il faudrait au moins 10 ans pour arriver à l'information primaire de l'ensemble des usagers. Qui évitent les structures médicales de peur d'être enregistrés et donc de se retrouver confrontés à des problèmes avec la police et la justice."
Conclusion : "Le politique promeut l'épidémie chez les usagers".

Ukraine
Le premier pays d'Europe en ce qui concerne l'augmentation du nombre de cas de VIH enregistrés l'an dernier : 38632 en mai 2001 dont 73% liés à l'usage de drogues. Fin 2001, 104000 usagers (dont 90% d'injecteurs) avaient été enregistrés.
Selon la loi en vigueur, "le gouvernement garantit la distribution de matériel stérile, les programmes d'échange de seringues..." et reconnaît le recours à la substitution comme thérapie.
8 villes proposent actuellement des programmes de substitution à la buprénorphine. L'autorisation de mise sur le marché de la méthadone n'est, en effet, toujours pas effective, "mais c'est en cours... depuis plusieurs années".
A suivre...