Santé
Réduction des Risques
Usages de Drogues


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SWAPS nº 24

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Culture

Informer sans ennuyer

par Jimmy Kempfer

Acte social subversif au départ, "se défoncer" devient de plus en plus une simple "consommation d'un rapport intensifié au monde". Maximiser les sensations. Jamais on n'a autant gobé, sniffé... consommé. Les drogues de synthèse et les stimulants n'ont jamais été aussi dosés et bon marché. Les "ecstas" valent 50F, le gramme d'"amphet" 100F et celui de "coke" 300F. On se demande ce que fait la police. Louée soit la Mildt qui s'acharne à diffuser un peu de savoir afin de diminuer les risques. La prévention c'est bien, mais si on commençait par informer, "donner une signification"; pour cela il faut se documenter. Parler de drogues avec un consommateur, c'est également échanger autour des aspects historiques, sociaux, politiques, spirituels, amusants, surprenants... qui concernent les modificateurs de la conscience. Bref, informer sans ennuyer.
Sortis de l'antre du Lézard, 3 bouquins bien étayés aideront à y voir un peu plus clair face aux questions/clichés qui circulent autant que les "prods": coke végétale "bonne" et coke synthétique "mauvaise", ecstasy "naturel", héroïne "synthé"…

Ecstasy
(Miriam Joseph, éd. du Lézard, 60F)
Incontestablement le meilleur. Après avoir dévoré la brillante préface d'Astrid Fontaine, coauteur de l'incontournable Raver, on est en plein dans le vif du sujet: les effets et la toxicité de l'ecstasy. L'hyperthermie et le risque létal furent l'arbre qui cachait la forêt des dépressions et autres troubles liés aux abus et aux mélanges. Un passionnant travail d'investigation retrace la propagation de la MDMA à travers la planète. Depuis sa redécouverte par Shulgin, les expériences de quelques thérapeutes autoproclamés en passant par le rôle joué par la secte de Shri Rajnesh. Ou comment l'intérêt teinté de respect pour une substance devint un engouement massif de toute une partie de la jeunesse. Comment la house et l'ecstasy, drogue de communication, de partage et d'enthousiasme, mirent le feu au monde de la nuit en commençant dans un garage de Detroit. L'histoire des clubs, la genèse de la techno, les intérêts et compromis mafieux et politico-industriels. En Angleterre, ce fut le lobby de la bière qui fut à l'origine d'une virulente croisade anti-ecstasy. En effet, l'alcool diminuant les effets recherchés de l'ecstasy, les gobeurs se saoulaient moins...
Un puits de ces connaissances, détails, précisions qui valident et "authentifient" les messages de prévention.

Cocaïne
(Julian Durlacher, éd. du Lézard, 60F)
Un livre longuement préfacé par Anne Coppel qui analyse avec beaucoup de pertinence l'explosion actuelle de la consommation récréative mais aussi compulsive de ce produit. En Espagne, le nombre des overdoses attribuées à la cocaïne rejoint celui des décès liés à l'héroïne. L'ouvrage retrace plus d'un siècle d'histoire depuis la découverte et l'enthousiasme pour le "givre de Dieu" à sa diabolisation, certains allant jusqu'à le qualifier de plus grand "fléau de l'humanité". Pédagogie et documention conséquente permettent de comprendre le mode d'action de la "divine substance" et la dépendance qu'elle induit. Mais la partie la plus dense concerne tout le contexte politique, mafieux, démagogique et surtout financier de la guerre à la drogue. Ça fourmille d'anecdotes concernant un aspect assez méconnu: la cocaïne "phénomène culturel". Aleister Crowley, Sherlock Holmes, les stars du muet, Easy Rider... la noblesse british, le fils du milliardaire Niarchos qui en mangeait par grammes, Maradona... Un peu agaçante l'insistance de l'auteur à démontrer que"les problèmes dus à l'usage de la cocaïne sont inhérents, non pas à la drogue elle-même, mais à la personne qui la consomme". Coluche dirait qu'on n'est pas tous égaux devant les drogues. Certains sont plus égaux que d'autres. L'auteur, c'est sûr, connaît mieux la cocaïne chic que les galériens du crack. A peine quelques pages sur le crack et quasiment rien sur l'injection intraveineuse de cocaïne. Mais pour 60F, c'est déjà pas mal.

L'héroïne
(Julian Durlacher, éd. du Lézard, 60F)
Deux chapitres nous racontent la découverte puis la diffusion de cette drogue, puis l'auteur analyse brillamment l'implacable logique qui a contribué à la fabrication sociale du "junkie", la criminalisation des minorités raciales, la machine à fabriquer des clients pour l'industrie pénitentiaire US et les enjeux politiques du trafic. L'héroïne chic, grunge, punk..., et toujours ces histoires. Connaissiez-vous cette migration des héroïnomanes canadiens en Angleterre pour bénéficier du tolérant "british system", et le marquis de Bristol mort en 1999 à 44 ans après avoir dépensé plus de 60 millions de francs rien qu'en drogues? D'étonnantes illustrations de l'époque "héroïque". Un bémol toutefois : peu de choses sur la réduction des risques. Mais ce bouquin, remarquablement préfacé par le Dr Bertrand Lebeau, est l'un des rares ouvrages en français entièrement consacré à l'héroïne.

Rêves et Cauchemars, de l'opium sous toutes ses formes
(Barbara Hodgson, Seuil, 29 euros).
La suite naturelle d'Opium : Histoire d'un paradis infernal. Extrêmement bien documenté et très richement illustré, l'ouvrage nous fait traverser vingt siècles de complicité vénéneuse entre l'homme et le "sang des pavots". Depuis l'Antiquité jusqu'aux nombreux artistes du 18es., les masses ouvrières dans l'Angleterre début 19es., les enfants, les femmes du monde, les médecins... recourent à l'opium consolateur, "God's own medecine"! Il n'y eut pas que Raymond Barre. Berlioz, Daudet, Voltaire et bien d'autres en ont tâté également. Au siècle dernier, la substance extrêmement banalisée, était présente sous de multiples formes. La liste des remèdes, élixirs avec pubs et affiches, est un régal pour collectionneur.

La lutte contre la Toxicomanie - De la législation à la réglementation
(Laurence Simmat-Durand, éd. L'Harmattan)
Cet ouvrage très complet reprend chronologiquement tous les textes, décrets, circulaires depuis la fameuse loi de 70 jusqu'à nos jours. L'auteur, maître de conférence en sociologie-démographie, analyse les principales dispositions législatives et leur évolution réglementaire en les situant dans leur contexte politique et socio-sanitaire. La table chronologique des textes depuis 1803 vaut à elle seule le détour.

Qu'est-ce qu'une drogue?
(sous la direction d'Howard S. Becker, éd. Atlantica)
N'a pas vocation à y répondre. De toute façon, chacun croit le savoir, surtout les pharmacologues qui les ont classées et dont la vision dominante oriente les politiques. Mais les drogues sont avant tout des "usages sociaux". Onze chercheurs, et non des moindres (CNRS, EHESS, Cambridge), définissent leur approche, prouvant que celle-ci ne peut être qu'anthropologique. Il suffit de lire la table des matières pour être édifié : l'interdit du vin en Islam et l'ivresse dévirilisatrice ; la consommation de tabac dans le processus de civilisation; licité, illicité du vin en terre chrétienne et en Islam ; définition des drogues et gestion des toxicomanies...

Le musée du fumeur
Nous ne saurions fermer cette page culture sans vous informer de l'existence d'un petit joyau : le très original musée du fumeur qui vient d'ouvrir ses portes près du Père-Lachaise. But avoué: informer sur l'acte de fumer et sur les plantes fumées. Les nombreuses vitrines regorgent de pipes, tabatières, de variétés de tabac à priser, à fumer, à chiquer, à lavement et même... hallucinogène. Gravures et documents racontent avec moult détails l'histoire des tabacs, chanvres et autres plantes à fumer.
La vocation de l'endroit est également associative et pédagogique: promouvoir l'usage d'ustensiles comme ce vaporisateur qui permet d'absorber, en chauffant à 200° mais en l'absence de toute fumée pernicieuse, les principes actifs de certaines variétés de chanvre. Usage thérapeutique, bien sûr. Ou le très ingénieux "budbomb" qui permet d'aspirer discrètement quelques taffes allégées en goudrons, sans fumée dégagée par la combustion. Spécial espace non-fumeur. Ces ustensiles sont à vendre, ainsi qu'un choix conséquent d'ouvrages sur tout ce qui se fume, et qui, accessoirement, ouvre "les portes de la perception". Pour les adhérents, possibilité de consulter la bibliothèque qui recèle de surprenants ouvrages anciens et d'accéder au plantarium : jardin intérieur offrant des conditions de croissance optimum.
Maîtresse des lieux: Michka qui partagera avec vous son érudition, en l'éclairant de son lumineux sourire.

Musée du fumeur (de 10h30 à 19h30):
7, Rue Pache 75011 Paris (métro Voltaire)
Tél: 01 46 59 05 51
http://www.museedufumeur.net/