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SWAPS nº 23

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Témoignage

Sortie en free party avec l'équipe médicale d'"Action Liberté"

par Jimmy Kempfer

Vers le 10-12 septembre l'équipe d'"Action Liberté"* apprend que deux "free parties" auront lieu le week-end des 22/23 septembre... en présence des sons(1) les plus connus: Acephal et Nawak, qui mobilisent un nombreux public. Certains pensent à deux, voire trois mille personnes. Douze personnes sont mobilisées dont Olivier Boumendil, médecin, et Malika une intervenante chevronnée qui le secondera très efficacement.

Le samedi est consacré aux derniers préparatifs. Il manque toujours quelque chose. L'équipe se retrouve à 18 heures. Dernières vérifications, mises au point, briefing…. Un peu avant 22 heures, l'infoline est "lâchée": direction Fontainebleau, Nemours, Souppes-sur-Loing, Varennes... Après plus de 3 heures de route et d'errements sur les départementales, les 4 véhicules de l'équipe croisent un convoi de plusieurs dizaines de voitures. Le look des occupants ne trompe pas. Ils vont au même endroit: Néronville.

Ambiance "post-atomique"
Au bout d'un chemin de terre au détour d'un pont en pleine campagne, nous débouchons sur un site où stationnent déjà des centaines de voitures… Notre camping-car, maintenant bien connu sur les "teufs", est plusieurs fois ovationné et salué par des manifestations de bienvenue... La "teuf" a lieu entre les piliers de l'autoroute A77. Il s'agit d'une appropriation subversive d'un lieu symbolique: incarnation du béton, de la pollution. Ambiance post-atomique dans une nuit dense.
Derrière le camping-car, abrité par un gros pilier de béton pour amortir un peu les 30 kilowatts de son "Techno hardcore", l'espace médical est délimité par 3 voitures et des lits de camp... Le SAMU du 77 est informé de notre présence par un coup de fil. Le Dr Boumendil, dont c'est la première sortie avec notre équipe, connaît son affaire: avec près d'une quarantaine de sorties avec la Mission Rave de Médecins du monde, c'est l'un des médecins les plus formés sur la question.

La musique a déjà commencé depuis un moment quand le matériel est enfin installé. Il est un peu plus de 2 heures du matin. Les 50 mètres qui nous séparent des murs sonores sont noirs de monde. Plus de 2000 personnes sont déjà là, et ça continue d'affluer. Moyenne d'âge: 20-25 ans. Un bon tiers de filles. Derrière le camping-car, l'équipe de soins n'a pas fini de déballer les valises médicales que deux jeunes ramènent une jeune fille qui a perdu connaissance. On l'allonge sur le lit. Le médecin lui prend le pouls. Elle revient à elle. Secouée de spasmes, elle tremble. On la couvre d'un sac de couchage. Elle est confuse, très nerveuse. Le médecin cherche à savoir ce qu'elle a pris mais voilà qu'arrive un jeune homme d'une vingtaine d'années, soutenu par un ami. Fiévreux, le visage couvert de sueur, les yeux mangés par d'énormes pupilles, il n'arrête pas de vomir. On l'assoit sur un lit de camp. Son ami nous explique qu'il a pris un ecstasy. Le dialogue avec le patient est impossible. Entre deux vomissements, il reste prostré, puis semble trembler de froid. On l'entoure d'une couverture de survie... Le médecin cherche à savoir ce qu'il a consommé. "Un taz", affirme son copain. Les symptômes semblent violents pour un simple "ecsta". "Rien! Il n'a rien pris d'autre", assure son copain, "il a juste picolé un peu!".... L'ecstasy en question était un "Fast forward" appelé aussi "Avance rapide" en référence au sigle imprimé dessus. On n'a pas fini d'entendre parler de cette série cette nuit-là. Le médecin tente de lui faire avaler un anti-émétique(2) mais il le vomit immédiatement. Pendant ce temps, Malika s'occupe de la jeune fille. Elle parle mais est toujours très nerveuse, angoissée. Déjà arrive un troisième: "J'me sens mal!"
On l'allonge. Le médecin retourne s'occuper de la jeune fille, redevenue extrêmement anxieuse. Malika la réconforte dans ses bras, tout en assurance et en douceur. Le médecin jette un coup d'œil au dernier venu. Le pouls et la tension sont bien bas. Hypoglycémie? Choc vagal? Il n'a pas dormi ni mangé depuis deux jours. On lui administre un sucre à faire fondre sous la langue, puis on lui surélève les jambes. Il réclame un morceau de pain. Quelques minutes plus tard il va mieux et repart en remerciant chaleureusement. Le médecin est déjà retourné voir Stéphane, le jeune qui vomissait et qui maintenant semble délirer gravement. Totalement confus, il se lève, fait des grands gestes, titube, tombe sur les autres... tout en vomissant de temps en temps. Avec son copain et deux membres de l'équipe, il est ramené dans l'espace de soins.

"Ça va être chaud"
Entre temps, la foule s'est considérablement accrue. Il y a maintenant 3 à 4000 personnes. Notre espace, prévu pour être un peu à l'écart, est peu à peu noyé dans une marée humaine. Mais il est trop tard pour déménager. L'équipe comprend que ça va être chaud. A quelques mètres, la multitude danse au rythme des basses. Des teuffeurs n'arrêtent pas d'investir l'espace médical, histoire de profiter de l'éclairage pour rouler un joint, boire une bière, discuter, se faire un trait(3). Deux membres de l'équipe s'évertuent à négocier leur départ puis colmatent les brèches à l'aide de lits de camps disposés comme des barrières.
Un jeune homme, avec de superbes piercings arrive, la main ensanglantée. Morsure de pitt-bull. Le médecin désinfecte et lui fait un point de suture puis retourne s'occuper du jeune délirant dont l'état a encore empiré. Il a vomi sur quelqu'un et monopolise en permanence plusieurs personnes pour le contenir. Ses copains sont avec lui. Ils n'en peuvent plus, et demandent avec insistance qu'on lui injecte un calmant. Après concertation avec l'équipe, le médecin est d'accord. Pendant que ses copains accaparent son attention, ce dernier lui administre un calmant ainsi qu'un anti-émétique. L'accord et le soutien de l'entourage sont essentiels pour cet acte qui ne se pratique qu'en dernier recours. Cela renforce l'effet thérapeutique. L'état de Stéphane s'améliore rapidement. Il nous explique que c'était son premier "ecsta". A ce moment, arrivent deux autres teuffeurs dont l'un, tout en treillis, paraît également bien délirant. Il a pris un des fameux "Fast forward" et du LSD. L'autre a simplement pris un "ecsta" mais s'inquiète beaucoup de l'état de son copain.
A ce moment des cris, une bousculade... provoquent un gros mouvement et plusieurs personnes se retrouvent poussées dans l'espace sanitaire. Les lits servant de barrière sont renversés. Des coups partent. Trois, quatre personnes en viennent aux mains puis une nuée lacrymogène submerge l'endroit. Tout le monde se protège comme il peut. On aide les malades qui le peuvent à se mettre à l'écart. Heureusement, il ne s'agissait que de gel lacrymogène. Au bout de quelques minutes, l'air redevient respirable. Quelques teuffeurs, indignés par ce manque de respect vis-à-vis des malades, de notre équipe et de son travail, prennent les responsables à partie. Ça discute ferme. D'autres personnes encore arrivent pour divers soins. L'équipe se sent un peu débordée. Tout à coup, au moment où le médecin aidé par Malika recoud la main d'un autre jeune mordu par un chien, un cri s'élève, suivi d'un parpaing qui atterri sur la cuisse de notre soignante. Le patient prend une grosse pierre dans les reins. D'autres cailloux volent à travers l'espace de soins. Le médecin est obligé de s'abriter derrière la porte du camping-car. Heureusement, à part Malika qui se retrouve avec un gros hématome sur la cuisse, personne n'est blessé. Finalement, des membres de l'équipe, des sons et des teuffeurs arrivent à rétablir le calme. Tous semblent vivement désolés pour les avanies subies par l'équipe. Il s'agissait d'un conflit à propos de protoxyde envenimé par une histoire de rivalité sentimentale.

Toute cette ambiance n'a pas arrangé l'angoisse du jeune en treillis. Il n'est pas loin d'une très violente attaque de panique. Le médecin et l'infirmière arrivent à le raisonner suffisamment pour lui demander s'il veut qu'on le fasse "redescendre" à l'aide d'une piqûre. "Oh oui, s'il vous plaît", supplie-t-il. Son copain, plus lucide, approuve vivement. Cinq minutes plus tard, il est couché, détendu sur un lit de camp, sous un chaud sac de couchage. Son ami reste à son chevet, lui aussi apaisé. Il n'est pas encore 4 heures du matin. Les 6 lits mis en place sont tous occupés. Dès qu'il a un moment, le médecin passe de l'un à l'autre pour contrôler, rassurer.

Ivresses, hypoglycémies, "bad trips"...
Au fur et à mesure que la nuit s'écoule, l'activité médicale s'intensifie par phases. Vers 5 heures, des cas d'ivresse alcoolique sèment quelque panique au sein du petit espace. Il faut les calmer, les faire s'allonger, attendre qu'ils s'endorment et surveiller... Vu le nombre de participants, les effets dus à l'abus d'alcool sont minimes. C'est aussi l'heure des hypoglycémies. Par dizaines, ils viennent réclamer du sucre, se réhydrater. L'épuisement, le cannabis et les autres drogues modifient les métabolismes des glucides.
Vers 7 heures, le jour se lève, révélant peu à peu l'environnement champêtre, un peu bucolique. Contraste total par rapport à la perception au moment de l'arrivée.
Il y aura encore quelques "bad trips". Un groupe déjà venu, ramène leur copain en proie à une agitation désordonnée et de plus en plus confus. "Il faut lui faire une piqûre, docteur, on n'en peut plus!" A peine avaient-ils formulé leur demande, que le jeune homme se libérait pour retourner danser dans la foule. Ils nous regardent, impuissants. En les recroisant un peu plus tard, ils nous informent que leur copain dort.
Toute la nuit, des teuffeurs viennent discuter, s'enquérir des conséquences de tel ou tel usage de produit. Le discours médical de terrain rassure et bénéficie d'un réel et irremplaçable crédit: "Ca fait du bien de discuter avec quelqu'un de normal!", "Heureusement que vous êtes là!", "Vous en pensez quoi vous des drogues?"...
De nombreuses consultations en bobologie permettent de faire passer des messages de prévention concernant les consommations de produits ou simplement des conseils de bon sens. Les membres du staff médical ont ainsi parfois des échanges d'une rare qualité avec certains teuffeurs.
Durant cette sortie, l'équipe médicale aura pratiqué 21 actes principaux, sans parler des nombreuses petites actions de soutien. Une bonne partie des participants consommait toutes sortes de produits. Stastiquement, il y eut peu d'incidents.

* Action Liberté est une action de prévention et de réduction des risques de l'Association Liberté, menée en collaboration avec le CRIPS Ile-de-France.

Action Liberté: 10, rue de la Liberté, 92220 Bagneux
tel: 0145361120 - fax: 0146652246- portable: 0662716018
e-mail:
aslibert@club-internet.fr



1) Son : Un son est un groupe de personne, animé par une même passion de la musique qui mettent leur ressources en commun pour assurer l'ambiance et le bon déroulement des free party.
2) Anti-émétique : médicaments contre les vomissements.
3) Trait : ligne de poudre