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SWAPS nº 23

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Reportage

Narcosala: "Succès" ou bonne conscience ?

par Isabelle CÚlÚrier

Première salle d'injection du sud de l'Europe, la "narcosala" a ouvert ses portes le 24 mai 2000 à Madrid: 1000m2 et 10 cabines individuelles, implantés dans les bidonvilles de Las Barranquillas, l'un des principaux supermarchés de la drogue de la capitale espagnole.

"La Narcosala? c'est comme un bateau de luxe pour 5 personnes pour traverser le détroit de Gibraltar alors que des milliers d'autres meurent en tentant de le franchir dans de petites embarcations". Lâchée par un intervenant en toxicomanie espagnol, cette phrase semble assez bien résumer le sentiment suscité par la salle d'injection madrilène.
Le détroit de Gibraltar, en l'occurrence, ce sont Las Barranquillas, une zone de baraquements investie par quelque 200 familles de gitans qui se partagent le marché. Des collines arides et rocailleuses de la périphérie de Vallecas dans la banlieue sud de Madrid transformées en scène ouverte par les 4000 toxicomanes qui viennent tous les jours y chercher leur dose quotidienne.
A l'entrée, une piscine en plastique pour les enfants qui déambulent et jouent sans prêter la moindre attention à ce qui les entoure: en tout, 200 points de vente répartis sur 2 kilomètres, sans le moindre point d'eau ni électricité. Le plus grand lieu de deal de Madrid, voire d'Espagne aux dires de certains. Un no man's land où l'on ne peut accèder qu'en voiture. Alors, certains usagers proposent à d'autres leurs services -motorisés moyennant 500 pesetas du centre de Madrid- pour rallier Las Barranquillas, où ils achètent et consomment sur place dans des conditions sanitaires déplorables.

Une salle déserte ou presque
C'est là, à l'écart des points de vente et des lieux de passage, que se cache, installée derrière une ferme dans une ancienne étable, comme une B.A. dont on aurait honte, la narcosala. Des préfabriqués, ceints d'une grille, gardés par un agent de sécurité, où 5 personnes en uniforme vert estampillé DAVE (Dispositivo asistencial de venopuncion, dispositif d'assistance à l'injection, le nom officiel de la salle) attendent le (rare) client.
A l'entrée, 1 frigo pour les seringues; une infirmerie avec médicaments de base, cathéters; une salle de réanimation et 10 cabines d'injection avec, derrière un rideau, 1 table avec seringues, tampons alcoolisés, Stéricup®, et garrot. Un rideau un peu court pour que l'infirmière puisse surveiller d'un œil et intervenir si besoin est. Au mur, une affiche détaillant le système veineux.
A l'arrière, encore en travaux, les bâtiments en dur qui accueilleront les futures douches, machines à laver, salles de repos et autres TV, dont l'ouverture était prévue pour l'automne.
Côté personnel, 5 équipes de 5 (1 médecin, 2 infirmiers, 1 assistante sociale et 1 éducateur) se relaient 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Mais comme le souligne l'un d'entre eux, si tous avaient auparavant déjà travaillé dans le domaine de la toxicomanie, "aucun d'entre nous n'a d'expérience puisque c'est la première fois qu'on ouvre une salle comme ça".
Subventionné par la municipalité de Madrid (et à hauteur de 50% par le plan national de lutte contre la drogue) mais géré par une entreprise privée, l'espace aseptisé paraît complètement incongru, hors du temps, et contraste carrément avec la déchéance environnante: "La quintescence de la misère, les damnés des damnés, une atmosphère satanique" comme le résume, atterré, Fabrice Olivet, le directeur d'Asud, l'association française d'autosupport aux usagers de drogues qui, à peine arrivé à las Barranquillas, ne cache pas qu'il n'a "qu'une envie: me tirer. C'est contre tout cela qu'on se bat. Je suis horriblement mal."
"Faire de la réduction des risques à cet endroit impliquerait au moins un bus d'échanges de seringues à demeure comme les bus bas seuil de Médecins du monde" s'emporte-t-il. "Il faudrait distribuer des brassées de seringues".
La narcosala? "Ils sont tout juste tolérés par les usagers, on sent qu'il faut qu'ils fassent gaffe. Et on n'a pas vraiment l'impression qu'ils ont en tête de se rendre utiles pour les usagers. Ils pourraient au moins sortir de ce camp retranché, mettre des caisses de seringues à l'entrée, distribuer de l'acide citrique..."
Et de lâcher, amer: "On sent le truc politique mais aussi qu'ils ne se sont pas demandé comment faire pour que cela marche. Quel est l'intérêt pour les gens?"
Un sentiment partagé par certains -la plupart?- intervenants espagnols qui vont même jusqu'à penser que le Parti populaire au pouvoir n'a finalement autorisé l'ouverture de la salle que pour pouvoir faire la preuve de l'échec de ce type de programme.
Résultat: une salle déserte ou presque, qui n'a pas su -ou pas voulu- attirer l'usager alors que, comme le rappelle Miguel, "à Madrid où il y a une énorme liste d'attente pour les programmes méthadone, environ 8000 personnes achètent de la drogue et l'injectent tous les jours dans des conditions déplorables ".

Entre "succès" et "propagande"
Selon le bilan présenté par les responsables du programme qui tablaient sur une fréquentation quotidienne de 100 à 150 personnes par jour, 2903 toxicomanes (soit moins de 10 par jour) auraient utilisé la salle durant sa première année de fonctionnement, et les cabines d'injection auraient été utilisées plus de 100 fois par jour pour un total de 19261 injections. Un "succès", selon le Parti populaire qui cherche ainsi à démentir ceux qui, comme certains membres de la brigade des stupéfiants de Vallecas affirment, à l'inverse, que la salle "est peu fréquentée" et que "les relations entre personnel et usagers sont distantes".
De son côté, le PSOE qui accuse le Parti populaire de "propagande", souligne que "comptabiliser les injections ne rime à rien, ce qu'il faudrait, c'est savoir le nombre de toxicomanes fréquentant systématiquement la salle d'injection et qui ont, de ce fait, abandonné la rue".
Interrogé sur le peu d'affluence (2 usagers à l'intérieur quand ils sont des centaines à l'extérieur) un intervenant de la narcosala, explique, pour sa part, que "les gens viennent plus fréquemment la nuit car c'est le seul lieu éclairé". Le seul intérêt -ou presque- que semblent y trouver les usagers...
Selon Carlos, la salle ne rencontre, en effet, que dédain et scepticisme car elle multiplie les contraintes et les règlements -comme, par exemple, imposer d'avoir plus de 18 ans pour pouvoir y pénétrer-, sans offrir d'avantages significatifs.
De toutes façons, comme le souligne un autre en rigolant "les plans sont à 1km de là. On est tranquille dans la campagne, au milieu des arbres, alors une fois qu'on a acheté, on n'a ni le temps (ni l'envie) de faire 1 km pour aller à la salle"...

21h30, c'est l'affluence des heures de pointe. Les voitures qui se suivent dans nuage de poussière défilent sur la route rocailleuse. Parfois, on croise un taxi.
Les files de voitures, de la BMW à l'épave, vont et viennent. Se garent sur le bas côté. Dans chacune d'entre elles, 2 ou 3 personnes qui, aussitôt le produit acheté, shootent à l'intérieur ou à l'extérieur. Rares sont ceux qui fument. Un peu plus loin, le long d'un mur, 3-4 filles en rang d'oignons, jupe relevée ou pantalon baissé, shootent dans la cuisse.
Pendant ce temps, recluse dans sa tour d'ivoire, l'équipe DAVE se retranche, elle, derrière la bonne conscience d'une narcosala pour ne pas voir ce qui se passe à l'éxtérieur.