Santé
Réduction des Risques
Usages de Drogues


Recherche dans SWAPS avec google
   

SWAPS nº 22

vers sommaire

Etat des lieux

Les pharmaciens mosellans et la réduction des risques

par Marianne Storogenko

Après avoir développé, depuis 1995, une série d'actions concernant la réduction des risques (RdR), le Réseau ville-hôpital toxicomanie (RVHT) de Metz-Thionville s'est rendu, courant 2000, dans les officines de Moselle afin d'informer et d'impliquer davantage les pharmaciens dans la RdR.

L'enquête entreprise par le réseau ville-hôpital toxicomanie Metz-Thionville auprès des pharmaciens d'officine du département de Moselle, au cours de cinq premiers mois de l'année 2000, est remarquable à deux titres : le nombre de participants (98% des officinaux du département y ont répondu), et les échanges et remontées qualitatives.
En Moselle, la séroconversion hépatite C s'élève à 70 % chez les jeunes usagers de drogues et reste constante d'une année sur l'autre. Ces contaminations s'effectuent surtout à partir des ustensiles annexes au processus d'injection : coton, filtre, récipient de chauffe... Or, depuis octobre 1999, le Stéribox® n°2 contient tout le matériel nécessaire pour éviter ce type de contamination. Il semble donc que, par méconnaissance essentiellement, son usage ne soit pas optimal.
Ces Stéribox® sont délivrés pour plus de 90% par les pharmaciens d'officine. Aussi, le RVHT Metz-Thionville a-t-il entrepris une démarche d'écoute et d'échange auprès des pharmaciens du département afin d'informer et d'impliquer davantage ces professionnels de santé de première ligne dans une action de réduction des risques.

Des pharmaciens impliqués dans la RdR...
La population du département de Moselle s'élève à plus d'un million habitants. Le nombre de pharmacies est de 253. Les patients sous substitution sont au nombre de 2496 (154 sous méthadone, 2342 sous Subutex® ). En moyenne, 7119 Stéribox® sont vendus par mois.
De façon générale (voir tableaux), les pharmaciens mosellans prennent une part très active à la réduction des risques et à la prise en charge des patients sous substitution, puisque 95% des officinaux interrogés vendent matériel stérile et substituts, 2% vendent du matériel stérile mais pas de substitut, 1% vendent des substituts mais pas de matériel stérile et seuls 2% ne vendent ni matériel stérile ni substitut.
Les pharmaciens refusant de vendre du matériel stérile évoquent essentiellement les problèmes de sécurité et d'éthique personnelle. Ainsi, trois pharmaciens refusent d'accueillir la clientèle toxicomane par crainte d'insécurité. Trois autres, estimant que vendre du matériel d'injection incite, voire facilite, cette pratique, refusent cette vente alors même qu'ils prennent ou accepteraient de prendre en charge des patients sous substituts.
Ceux qui refusent de délivrer les traitements de substitution évoquent en plus la lourdeur d'une prise en charge, la nécessité d'un suivi, les contraintes administratives. En la matière, il est vrai que le pharmacien n'est pas épargné par la paperasserie. De plus, s'il veut rigoureusement prendre en charge un patient sous substituts, cela demande du temps, un espace confidentiel dont peu d'officines disposent, un investissement personnel que certains ne sont pas prêts à entreprendre. Aussi plutôt que de mal faire, ils préfèrent s'abstenir.

Vente de matériel stérile

Question

 Oui

Non

Vente de seringues

habituellement : 18 %
rarement : 27 %

pas de demande : 36 %
impose le Stéribox® : 4 %
refus : 11 %

Vente de Stéribox®

 94 %

 6 %

Vente de matériel stérile tout confondu

 97 %

 3 %

Prise en charge des patients sous substituts

Questions

 Oui

 Non

Prenez-vous en charge des patients sous méthadone? *

 55 %

 13 %

Prenez-vous en charge des patients sous Subutex® ?

 95 %

 5 %

* : 32 % des pharmaciens n'ont pas de demande et s'interrogent sur leur attitude en cas de demande

 ... mais rares sont ceux que la conviction motive
Les pharmaciens qui acceptent de délivrer matériel stérile et substituts le font essentiellement par devoir, rares sont ceux que la conviction motive.
Cette attitude a diverses origines. Tout d'abord une certaine méconnaissance de la population toxicomane : 69% des pharmaciens indiquent ne pas savoir comment les usagers se font leur injection et les 31% informés l'ont été par la télévision !
A cela s'ajoute une grande méconnaissance des dispositifs de soins, d'accueil et de prise en charge des toxicomanes dans leur secteur, puisque seuls 19% disent connaître ces dispositifs.
S'y associent des difficultés relationnelles avec les prescripteurs, seuls interlocuteurs des pharmaciens. Si 84% indiquent qu'il existe un dialogue avec le prescripteur, ce "oui" s'assortit d'un "mais" dans 24%. Les principales critiques reposent sur les indications de prescription et la prise en charge globale des patients : infractions aux modalités protocolaires, absence de communication, prescription facile pour "se débarrasser"....
Vient ensuite une faible connaissance du matériel puisque seuls 55% connaissent le contenu du Stéribox® et 43% les raisons de la mise sur le marché du Stéribox® n°2. Enfin, dernier grief: la lassitude face à des usagers qui replongent, avec qui ils ont de bons rapports en général, mais qui sont "déprimants" car ils ne s'en sortent pas.

Méconnaissance, isolement, lassitude, autant de raisons pour jeter l'éponge et se démobiliser... Et pourtant, les enquêteurs du RVHT ont été bien accueillis, ils ont été écoutés, et tous les pharmaciens disent que l'information reçue sera répercutée auprès des usagers. Le but est théoriquement atteint, la prévention de l'hépatite C a progressé.
Ceci repose sur les modalités de réalisation de l'enquête :
- courrier préalable informant le pharmacien de la démarche;
- prise de rendez-vous avec le pharmacien;
- entretien "à bâtons rompus", souvent plus long que prévu (40 mn en moyenne), permettant un véritable échange, riche d'informations dans un sens comme dans l'autre;
- remise, au terme de l'entrevue, d'un document résumant l'information apportée afin de la transmettre à l'ensemble du personnel de l'officine;
- remise de petites plaquettes destinées aux usagers, à joindre à la vente de chaque Stériboxâ , permettant ainsi au pharmacien de renforcer son rôle dans la prévention.

Des remontées inquiétantes
Cependant les remontées du terrain de cette enquête sont inquiétantes. Est-ce une spécificité mosellane ? Malheureusement pas.
Les résultats de cette enquête sont excellents parce qu'il y a eu échange entre des professionnels et des membres d'un réseau actif. Il serait facile de reprocher au pharmacien de ne pas s'informer, mais lui en donne-t-on les moyens? Doit-il systématiquement faire, lui, l'effort d'aller à la pêche à l'information?
Est-il si difficile d'informer et d'aller vers une profession qui, d'essence même, joue un rôle de santé publique ? Acceptera-t-elle encore longtemps de jouer ce rôle sans soutien réel, sans outil, par obligation morale, avec une omniscience venue d'on ne sait où ?
Pour que la prévention, la prise en charge, la réduction des risques ne restent pas des objectifs mais deviennent réelles, il est indispensable de travailler en équipe (médecins, usagers, associations...), de mobiliser tous ses membres qui doivent recevoir une information appropriée (plaquettes sur les médicaments et matériels, adresses des dispositifs de soins, d'accueil...), une aide (y compris financière), bénéficier d'un échange base d'une synergie.