Santé
Réduction des Risques
Usages de Drogues


Recherche dans SWAPS avec google
   

SWAPS nº 21

vers sommaire

INDIA 2001

"Avoir à cur d'exporter le meilleur de nous-mêmes"

par Pierre Chamboredon

La 12e conférence internationale sur la réduction des risques liés à l'usage de drogues a naturellement été un brassage d'expériences diverses en qualité et en intérêt. Et si, entre sous-cultures du gotha des pays industrialisés, les approches sont déjà plurielles, l'éventail des perspectives s'étend jusqu'aux extrêmes à la rencontre des pays qui ont la double caractéristique d'une épidémie à VIH/sida impressionnante et de moyens par tête d'habitant les plus réduits du monde.

Une poignée de préservatifs, et c'est le revenu journalier d'un père de famille. Nous débarquons avec nos modèles conceptuels très raffinés et notre argent mais nos kits sophistiqués ne sont pas à portée de bourse. On peut gloser sur les procédures, les techniques et les dosages, cela n'a aucun intérêt sans prendre la peine d'adapter nos grilles d'évaluation à la réalité socio-économique de ces zones et des habitants qui y vivent. En attendant, ce sont donc essentiellement des organisations internationales (UNAIDS, UNCDP, Communauté européenne) qui soutiennent des initiatives de réduction des risques.
Face aux difficultés à satisfaire les besoins sanitaires de base (eau potable, accès économiques aux moyens de protection contre les infections virales et bactériennes), l'échelle des risques se réduit: les causes d'infections sont plus nombreuses et les moyens de lutte plus difficiles d'accès. Le risque le plus courant est l'abcès, mais la septicémie ou les mutilations sont aussi des dangers à très court terme.

La place des morphiniques dans la pharmacopée locale n'est pas taboue comme elle a pu l'être en France. Des opiacés antidouleurs de type buprénorphine sont disponibles en pharmacie sans grande difficulté, le matériel d'injection aussi. Il est possible de s'autosubstituer comme on peut le faire avec du Néo-Codion® en France. Beaucoup le font sans doute. Mais les plus précarisés restent sur la touche de cette virtualité. La question du choix du traitement de substitution nécessite, là aussi, de se recaler par rapport à la réalité économique. Elle a été résolue par le recours à la buprénorphine à des dosages proches de ceux du Temgesic®.

Comme dans tout système prohibitionniste, ce sont les plus précarisés qui subissent la répression de plein fouet: celui qui vivote en marge de la société de la revente au détail d'héroïne à des touristes vivra, par exemple, toute la violence du quadrillage policier ou militaire et l'insécurité de l'économie souterraine. Ce simple facteur a un effet accélérateur et multiplicateur sur les risques. La consommation d'opiacés n'est pas ici une des raisons principales de la précarisation. Ce n'en est que l'une des variantes. L'analphabétisme, la malnutrion ou la difficile prévention des affections infantiles en sont d'autres, plus généralisées. Enfin le coût de l'héroïne et la disponibilité des opiacés font que l'injection est, proportionnellement, plutôt moins pratiquée que dans nos pays latins. Mais des injections de médicaments sont souvent pratiquées en parallèle au traitement à la buprénorphine.
Il est légitime que les pays favorisés partagent avec les pays qui le sont moins leur expérience en matière de réduction des risques. Il est humanitaire d'apporter nos moyens financiers pour essayer de mettre en œuvre des dispositifs protecteurs pour les personnes les plus vulnérables. A la fois conseilleur et payeur, il faudrait avoir à cœur d'exporter le meilleur de nous-mêmes.

Certaines des expériences asiatiques ne prennent pas en compte la réduction des risques et proposent de simples programmes de désintoxication en échange d'un toit temporaire, de nourriture et d'un peu de soutien à la réinsertion. C'est le circuit court de financeurs visant à une rentabilité immédiate des programmes dans le cadre de la guerre à la drogue et aux usagers de drogues. Ces programmes nourrissent des fonctionnaires internationaux, des bonnes sœurs, des âmes charitables et quelques usagers de drogues.
Si ce type de programme est plus acceptable que les camps de rééducation, nous avons le devoir de souligner qu'il a connu ses limites en Occident et que, bien loin de prévenir les risques d'infections virales, il a contribué à accroître les risques liés à la clandestinité et l'isolement. On se demande parfois si les tenants d'un "Monde sans drogue", hérauts du "Tout abstinence" ne sont pas allés se réfugier dans les derniers endroits où leurs idées obsolètes sont encore vendables: chez les pauvres, sous l'aile protectrice et bienveillante de l'Oncle Sam.
Face à cette menace, mentionnons tout spécialement l'expérience, très réaliste, de Sharan à Delhi (voir page???) qui aide à la réduction des risques en tenant à disposition du matériel d'injection, de prévention, des soins et, pour soutenir le tout, un traitement de substitution, sans aucun enfermement. Intégré avec difficulté, mais intégré, dans un quartier très pauvre, ce centre offre un accès aux soins de base les plus urgents et sa réussite tient à la qualité des contacts favorisée par l'intégration d'intervenants ayant eux-mêmes vécu l'expérience de la vie précaire des usagers de drogues. Un programme soutenu par la Communauté européenne.