Santé
Réduction des Risques
Usages de Drogues


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SWAPS nº 21

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INDIA 2001

Malaisie, usages et droits de l'homme

par Isabelle CÚlÚrier

Directeur d'un centre de réhabilitation privé situé à 50 km de Kuala Lumpur, le "Wellcome Community Home", Alex Arokiam, assistait à Delhi,à sa première conférence internationale de réduction des risques. Un baptème tout à la fois "frustrant" et plein d'enseignements: "j'ai appris à comprendre les usagers".

Selon les chiffres du gouvernement qui enregistre les usagers arrêtés pour détention ou suspection d'usage, la Malaisie compterait actuellement 100 000 usagers de drogues mais différentes études estiment que pour 1 usager connu, 7 ne le sont pas. Selon le ministère de l'Intérieur, le pays compterait ainsi quelque 400 000 usagers pour une population totale de 22 millions d'habitants.
74 à 80% des cas de VIH enregistrés dans le pays sont des usagers de drogues. En octobre 1991, 30187 personnes séropositives (dont la plupart avaient été testées obligatoirement, en prison, ou à la suite d'une condamnation) et 2761 cas de sida (mais en fait seules les personnes venues se faire traiter dans les hôpitaux gouvernementaux) avaient été recensés.
Selon l'OMS, le pays compterait entre 170000 et 200000 personnes contaminées et les projections estiment que si rien n'est fait, 3 personnes sur 200 seront rapidement infectées.
Mais, en dépit de l'extension rapide de l'épidémie, le gouvernement malais se refuse encore à mettre en place tout programme de réduction des risques dans le pays. Et ce, malgré les nombreux appels de différents leaders, chercheurs, médecins, psychiatres...
Mais comme le précise Alex Arokiam, cette approche doit également faire face à l'hostilité de la grande majorité de la population en raison notamment du poids des communautés religieuses (musulmans, boudhistes, sikhs et catholiques) qui "sont contre l'usage de toute drogue, même s'il s'agit d'un traitement et contre l'usage des préservatifs qui reste considéré comme "assassin" par l'Islam et les Chrétiens."

Sevrage et "centres de réhabilitation"
En Malaisie, tout usager suspecté peut ainsi se faire arrêter par la police qui peut le garder 2 semaines -sans avocat- et lui faire subir des tests urinaires. Si ces derniers s'avèrent positifs, l'usager se retrouve condamné à 18 mois ou 2 ans de "centre de réhabilitation". Pour détention (même en quantité infime), c'est la prison, voire la condamnation à mort si la quantité est importante.
"En général, raconte Alex Arokiam, les gens commencent par fumer de la marijuana (et beaucoup de gens pensent que fumer des cigarettes amène à la marijuana) puis passent à l'héroïne d'abord fumée ("chase the dragon") avant d'être shootée, la dernière étape des junkies de la rue où il n'est pas possible d'avoir des pratiques "safe" ". Dans la rue, où le shoot d'héroïne pure à moins de 10% coûte environ 30 francs et où certains n'hésitent pas à recourir au "highway" qui consiste à shooter dans l'artère fémorale "parce que c'est plus facile et que le produit monte direct".
"L'usage est considéré comme un acte criminel, explique le directeur du Wellcome Community Home, et le seul traitement actuellement disponible, c'est d'identifier les usagers et de les bannir pendant deux ans." Deux ans d'abstinence qui suffiraient à les faire décrocher. Pourtant, 90% d'entre eux replongent..."Ces 10 dernières années, poursuit-il, le gouvernement a dépensé environ 140 millions de dollars pour lutter contre la drogue mais sans résultat puisque le nombre d'usagers ne cesse d'augmenter."
Depuis peu, le gouvernement a cependant approuvé la mise en place de programmes expérimentaux de désintoxication (dépendant de l'unité psychiatrie) dans 3 hôpitaux. Autre possibilité de suivi: la Naltrexone, le seul médicament approuvé (car antagoniste des opiacés) par les autorités pour le traitement de l'addiction en Malaisie. Enfin, conscient de la nécessité de réduire les risques, le ministère de la Santé a récemment autorisé l'échange de seringues "sous le manteau" car l'obtention d'une seringue sans prescription médicale est toujours illégale...
"L'attitude gouvernementale c'est que l'abus peut être contrôlé par l'usager et que pour arrêter, il suffit de le vouloir. S'il n'y arrrive pas, c'est qu'il a un problème", explique Alex Arokiam. Pour nous, reprend-il, il est donc très frustrant d'entendre ici à Delhi que le monde entier ou presque a désormais recours aux stratégies de réduction des risques pour améliorer la qualité de vie des usagers et prévenir la transmission du VIH".

Vivre sans drogue
Aux côtés des centres gouvernementaux, la Malaisie compte désormais 56 "centres de réhabilitation" privés, pour la plupart détenus par des ONG ou des communautés religieuses. Depuis trois mois, tout usager suspecté (puis confirmé par les tests urinaires) peut ainsi choisir un de ces centres pour se faire traiter. Mais dans la plupart des cas, le seul traitement offert consiste à les enfermer dans une cellule pendant 2 semaines, après avoir recueilli leur consentement écrit. Et éclairé??
Parmi ceux-ci, le Wellcome Community Home est l'un des rares centres du pays à leur offrir un "traitement" (mi substitution-mi sevrage): codéïne, Valium® et buprénorphine, sur prescription médicale pendant 1 à 2 semaines !! Objectif, selon son directeur,"donner à ceux qui le veulent l'opportunité d'arrêter grâce à un environnement sans drogue et au counselling. Leur permettre de trouver un sens à leur vie et leur enseigner quelques activités comme la menuiserie, l'élevage ou le jardinage."
Un projet financé par le National office of Human developpment et l'Eglise catholique à hauteur d'environ 160000 francs en l'an 2000.
"S'ils ne tiennent pas, ils peuvent partir et revenir quand ils sont prêts", explique Alex Arokiam. Mais seules 2 admissions sont possibles...
Benoît, un infirmier coopérant français recruté par le biais de la délégation catholique pour la Coopération, s'occupe plus particulièrement des 6 lits destinés aux patients atteints de sida, envoyés par l'hôpital pour éviter qu'ils se retrouvent à la rue. Parfois (souvent) en phase terminale: 11 sont morts l'an dernier.
"L'objectif, c'est d'apprendre à vivre sans drogue. C'est le seul moyen d'être heureux, insiste Alex Arokiam qui se déclare "certain que leur séjour améliore leur qualité de vie, leur permet de travailler, de penser à l'avenir. Mais grâce à cette conférence, j'ai appris à comprendre les usagers et notamment le fait qu'ils ont un problème qu'ils ne peuvent contrôler. On ne peut pas les blâmer. C'est une maladie. L'abstinence n'est pas le seul but... même si c'est celui de notre programme."
En 4 ans, le Wellcome Community Home a reçu 170 patients. Seuls 3 d'entre eux n'ont pas repris de drogue après leur sortie...