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SWAPS nº 19

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Humeur

Prise en charge des usagers de drogues : la France va-t-elle accentuer son retard ?

par Martin Buisson et Pierre Goisset

De 1993 à 1998, le paysage des soins aux usagers de drogues s'est trouvé radicalement transformé par la prise en compte d'une politique de réduction des risques. L'ouverture des programmes d'échange de seringues et des "boutiques", la mise en œuvre des traitements de substitution (méthadone ou buprénorphine) sont venus compléter les dispositifs de soin existants et ont permis à de nombreux usagers de drogues de stabiliser leur quotidien et d'avoir accès à des soins. Les résultats de cette politique ont été rapides et significatifs : baisse des décès par overdose, santé physique et psychique de nombreux usagers améliorées.

En 2000, on estimait à 160 000 le nombre d'usagers d'héroïne en France et parmi eux, seuls 80000 patients bénéficiaient d'un traitement de substitution. 20% des injecteurs de drogues sont à ce jour touchés par l'infection VIH et 70% par le virus de l'hépatite C. Deux infections pour lesquelles il existe depuis 1996 des traitements adaptés. Pourtant, les personnes les plus en difficulté avec l'usage de drogues et souvent les plus touchées par ces maladies ne parviennent souvent pas à se soigner.

Pourquoi ? Comme l'ont montré de très nombreuses études européennes, un certain nombre d'usagers ne peuvent se détacher d'emblée des effets éprouvés lors de la consommation d'héroïne et ne parviennent pas ˆ renoncer rapidement à la voie injectable. Il en résulte chez certains patients traités par la méthadone ou la buprénorphine une poursuite des injections de cocaïne, de crack, de buprénorphine ou de sulfate de morphine. Après plusieurs tentatives infructueuses et affectés par les échecs, certains cessent les démarches de soins et abandonnent les conduites de précaution qu'ils avaient initialement adoptées. En découlent, une marginalisation extrême qui favorise de nouvelles contaminations et une aggravation de leur situation.

Il est ainsi apparu évident à de nombreux médecins en Europe, qu'il fallait envisager pour ces patients en échec, d'autres propositions thérapeutiques qui leur permettent de poursuivre les soins et d'être accompagnés vers un abandon progressif des injections. A l'instar des larges essais thérapeutiques mis en œuvre avec succès en Suisse, il est indispensable d'expérimenter dans notre pays de nouveaux programmes de soin assistés d'une dispensation contrôlée d'héroïne injectable. Quatre pays européens mènent à ce jour des programmes de recherche en ce sens (Allemagne, Grande-Bretagne, Pays-Bas et Suisse). Certains d'entre nous ont proposé l'évaluation clinique d'un programme hospitalier de prescription d'héroïne injectable, avec pour objet d'observer si une telle démarche thérapeutique appliquée aux situations d'usage de drogues rencontrées en France permet une amélioration de la santé physique et de l'état psychologique des patients comme il a été constaté dans les pays voisins.

L'opinion publique s'est largement convertie à l'idée d'aider les usagers à limiter les risques qu'ils encourent et une majorité de nos concitoyens est aujourd'hui favorable ˆ des mesures de dispensation contrôlée d'héroïne (enquête BVA de l'Observatoire Français des Drogues et des Toxicomanies en avril 1999).

Il est indispensable que ce projet soit mis en place en France le plus rapidement possible.

Martin Buisson, médecin généraliste (Bagneux),
Pierre Goisset, coordinateur du centre Mosaïque (Montreuil)
Christophe Piketty, immunologiste, hôpital Européen Georges Pompidou (Paris)