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SWAPS nº 18

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Dossier Rohypnol

L'interdit ne résoudra pas grand chose

par Jimmy Kempfer

Déjà au siècle dernier il y eut l'hydrate de chloral, un hypnotique dont les abus et les mésusages défrayèrent la chronique. Plus récemment, la méthaqualone (Mandrax®) et les barbituriques (Immenoctal®, Nembutal®), aussi appelés "Kounous", firent une hécatombe au début des années 80. Aujourd'hui, c'est le Rohypnol® qui est sur la sellette. Si les "Barbis" posèrent un indéniable problème de santé publique en est-il de même du Rohypnol®? Ne confondrait-on pas un peu santé publique et ordre public.

Rohypnol® et opiacés, une longue histoire

Considérons un peu la genèse de la prescription du Rohypnol® aux usagers de drogues. Ceux-ci connaissent ce médicament depuis les années 70. A l'époque, quand un toxicomane allait voir un médecin, il ressortait en général avec une ordonnance d'Estulic® (ou de Catapressan®), de Viscéralgine®, de Rohypnol® 2mg et de Tranxène® 50. Ces produits ne soulageaient pas réellement le manque d'héroone mais, pris en fortes quantités, ils abrutissaient un peu. Rapidement, les "tox" se rendirent compte que le médicament qu'ils préfèraient était le Rohypnol®, un somnifère. Il potentialisait d'ailleurs drôlement bien les effets de l'alcool, des codeïnés et, bien sûr, de l'héroïne ce qui était avantageux lorsque cette dernière était mauvaise ou rare.

Peu à peu son usage se développa. Dans le 10e ou le 18e à Paris, des injecteurs d'une héroïne de très mauvaise qualité (1 à 2%) étaient persuadés que le Rohypnol® était un complément naturel pour sentir l'héroïne brune comme le citron pour la diluer. Les "benzos", et particulièrement ceux à demi-vie courte, ont la particularité de "booster" les effets des opiacés surtout lorsque ces derniers ont un effet euphorisant faible ou nul comme le Subutex®. Or, combien parmi ceux qui abusent du Rohypnol® sont également consommateurs de Subutex®? Dans les structures de première ligne comme les boutiques ou les programmes d'échange de seringues, on sait combien "Sub" et "Rhyp" sont associés chez les usagers de la rue, mais ce dernier n'est pratiquement jamais injecté. En Allemagne, par contre, le flunitrazépam est souvent shooté en association avec de l'héroïne ou de la cocaïne.

Il y a quelques années, on trouvait des usagers avalant plus de 100 comprimés de 2mg par jour. Aujourd'hui, grâce à l'information des médecins, au changement de galénique et à la diminution du nombre de comprimés par boîte, on n'assiste plus à de tels abus. Certes, 10 ou 20 "Rhyp" par jour ne font par peur à certains mais dans l'ensemble, sur le terrain, la situation semble moins alarmante. Les offres massives ont diminué contrairement à celles de Subutex® qui est de moins en moins cher au marché noir.

Interdire, et après?

Devant la difficulté à se procurer le produit désiré, de plus en plus nombreux sont ceux qui se tournent vers le Stilnox® injecté par boîtes entières alors qu'ils n'injectaient pas le Rohypnol®. Toujours en association avec le Subutex® qui ne les défonce plus, quelques-uns ont découvert les vertus sédatives des anti-histaminiques. D'autres boivent le Rivotril® par flacons entiers. Si les effets sont moins spectaculaires, "l'effet défonce" dure plusieurs jours avec les mêmes risques d'overdose en cas de mélange. Il est naïf de croire que l'interdiction résoudra de façon importante les abus de ce genre de produit chez ceux, et ce sont les plus nombreux, qui cherchent à renforcer les effets du Subutex®.

En Angleterre, le changement de galénique du témazépam, massivement injecté, ne dissuada nullement les usagers de le shooter. Cette mesure ne réduisit nullement le détournement mais se solda par de nombreuses amputations et accidents divers.

Des dizaines d'autres benzodiazépines, diversement associées, peuvent constituer une alternative au Rohypnol® pour ceux qui ont la rage de vivre leur rapport au monde à travers des filtres pour supporter la misère et l'ennui (rappelons au passage que les Français sont parmi les plus important consommateurs de "benzos" au monde).

Quel serait, après son interdiction, le statut de ce médicament qui pose d'ailleurs partout des problèmes? Aux USA, il n'a jamais été autorisé mais il est facilement disponible au marché noir et semble excercer une véritable fascination. En Hollande, il est interdit mais on peut facilement en trouver à 20 ou 30F le comprimé, de même qu'en Suisse. Dans ces pays, le Rohypnol® a souvent un statut de "superdrogue".

L'abus de Rohypnol® et d'alcool, à cause de ses effets amnésiants et deshinibants, a mené plus d'un consommateur derrière les barreaux ou à l'hôpital sans que les protagnistes se rappellent ce qui les a menés là... N'y a-t-il pas là une confusion entre santé publique et ordre public? Le Rohypnol® seul tue rarement. Les décès qui lui sont attribués sont pratiquement toujours liés à des mélanges divers.

Entre deux maux...

Il est illusoire et dangereux de réclamer l'interdiction du Rohypnol® sans analyser les cofacteurs liés à son abus tels que la potentialisation des effets du Subutex® et de l'alcool. Qu'est-ce qui est le plus dangereux? Gober 10 Rohypnol® ou injecter 80 comprimés de Stilnox®? Ne vaudrait-il pas mieux reconsidérer la prescription du Subutex® et proposer la méthadone ou d'autres opiacés dont les effets légèrement euphorisants peuvent permettre de se passer plus facilement de "benzos"?

D'autre part, on oublie l'aspect subversif lié au détournement de médicaments qui est un challenge, une preuve d'ingéniosité et de savoir-faire. C'est une façon de dire: "Vous ne pouvez pas m'empêcher de consommer les produits que je veux! Je trouverais toujours un moyen et plus ce moyen est dangereux et compliqué, plus c'est valorisant!"

Et qu'on ne vienne pas nous parler de "superdrogue" du viol. Bon nombre d'autre calmants ou anxiolytiques peuvent être utilisés dans le même dessein. Il suffit de les associer à de l'alcool.