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SWAPS nº 18

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Note de lecture

L'autosupport des usagers de drogues en France - Groupes d'entraide et groupes d'intérêt*

par Marie Jauffret

L'autosupport des usagers de drogues recouvre des formes d'organisations aux objectifs et modes d'actions diversifiés. Deux grands types de groupes peuvent être distingués: les groupes d'entraide et les groupes d'intérêt. Les groupes d'entraide proposent aux usagers de drogues de devenir abstinents de tout produit modifiant le comportement grâce à la fréquentation régulière de réunions de rétablissement. L'entraide, la parole, l'identification et le parrainage constituent les principaux outils mis en œuvre dans ces groupes. Les groupes d'intérêt luttent contre la stigmatisation et la marginalisation des usagers de drogues. Ils revendiquent la mise en œuvre ou le renforcement des politiques de réduction des risques ainsi que la dépénalisation de l'usage de drogues. Ces groupes d'intérêt utilisent différentes techniques d'intervention comme l'outreach work, le soutien par les pairs et la diffusion de magazines. Ils participent également à des commissions locales et nationales, à des manifestations et des colloques pour faire valoir le "point de vue de l'usager".

Au-delà de la diversité de leurs objectifs et de leurs modes d'action, les groupes d'entraide et les groupes d'intérêt poursuivent deux stratégies opposées quant à leurs relations avec l'extérieur: anonymat et autonomie pour les premiers, exposition publique et partenariat pour les seconds. Leurs centres d'intervention divergent également, il est focalisé sur l'individu dans le cadre de l'entraide et sur le contexte social dans le cadre des groupes d'intérêt. Enfin, ces deux types de groupes ne développent pas les mêmes conceptions des consommateurs de drogues: les membres des groupes d'entraide se désignent eux-mêmes comme des "malades-dépendants" et ceux des groupes d'intérêt mettent en avant un "usager-citoyen".

L'autosupport des usagers de drogues participe dans une certaine mesure au vaste mouvement des collectifs de patients. Les groupes d'entraide s'inscrivent dans une catégorie de collectifs plutôt conformistes et consensuels et les groupes d'intérêt s'intègrent dans une catégorie de collectifs plus politiques et contestataires. Toutefois, l'autosupport des usagers de drogues revêt une double spécificité: l'usage de drogues ne peut pas être confondu avec une maladie et leur motif de regroupement (la consommation de drogues) est illégal. Ce statut juridique des usagers de drogues constitue un frein important pour les tentatives d'autosupport. En effet, la clandestinité, la marginalité, la répression et le manque d'alliés dans la société rendent difficiles l'émergence puis le développement de l'auto-support des usagers de drogues, et plus particulièrement celui des groupes d'intérêt.

Le contexte social joue un rôle prépondérant dans l'émergence et le développement de l'auto-support des usagers de drogues. Ainsi, les Pays-Bas, un des pays les plus tolérants vis-à-vis de l'usage et des usagers de drogues, a constitué le berceau des groupes d'intérêt avec les Junkiebonden au début des années 1980. A contrario, les Etats-Unis et les pays du sud de l'Europe se caractérisent depuis toujours par la rareté des groupes d'intérêt et l'importance des groupes d'entraide. En France, les deux types de groupes coexistent. Les groupes d'entraide sont représentés par Narcotiques Anonymes créés en 1984. Les Narcotiques Anonymes se sont créés dans le sillage des Alcooliques Anonymes et appartiennent au mouvement des programmes en Douze Étapes qui traitent de toutes sortes de dépendances (alcool, tabac, nourriture, jeu, sexe, etc.). En France, les groupes d'intérêt sont représentés principalement par ASUD créé en 1992. La création de ce groupe d'intérêt a été grandement facilitée par la mise en œuvre d'une politique de réduction des risques. En effet, l'accès à la substitution a permis à des usagers de drogues de consacrer moins de temps à la recherche de produits ce qui leur a laissé plus de disponibilité pour s'impliquer dans des activités militantes.

À ces difficultés liées au contexte social et politique s'ajoute la diversité des parcours et des pratiques des usagers (selon les produits et leur mode d'usage, selon les caractéristiques sociales des usagers, etc.) qui rend délicates l'identification et la solidarité entre usagers de drogues. En effet, les usagers peuvent avoir tendance à se stigmatiser entre eux (les non-injecteurs vis-à-vis des injecteurs, par exemple) ce qui rend difficile le développement d'un sentiment d'appartenance à un collectif.

Les groupes d'intérêt rencontrent des difficultés pour recruter leurs militants mais aussi pour les conserver. Tout d'abord, les usagers de drogues peuvent hésiter à proclamer publiquement leur usage, car ils souhaitent protéger leur vie privée. Ensuite, les quelques usagers qui acceptent de courir ce risque en s'impliquant dans des groupes d'intérêt y effectuent un travail militant, le plus souvent bénévole. Si des structures de réduction des risques leur proposent d'être recrutés et donc d'être rémunérés pour effectuer des tâches quasi similaires, ces usagers peuvent devenir salariés en dehors de l'auto-support et mettre alors en suspens leurs activités militantes par manque de disponibilité. Étant donné la faiblesse des effectifs militants, le destin de ces groupes est fortement lié à celui de leur leader. Si le leader quitte le groupe, celui-ci risque de disparaître.

Les groupes d'entraide ne sont pas confrontés aux mêmes difficultés concernant le recrutement des membres car ils garantissent à leurs membres l'anonymat.

Le thème de l'auto-support des usagers de drogues a fait l'objet de peu de publications en France. À l'étranger, les références sur les groupes d'entraide sont nombreuses, mais elles sont essentiellement quantitatives et américaines. Les publications relatives aux groupes d'intérêt sont moins nombreuses et elles sont produites par un petit nombre de chercheurs militants qui ont tous plus ou moins contribué à la construction ou au développement de ces groupes. Les recherches sur l'autosupport des usagers de drogues sont délicates à mener en raison de la taille restreinte de ces groupes et de leur fragilité. En effet, certains groupes peuvent disparaître du jour au lendemain sans qu'il soit toujours possible de reprendre contact avec les fondateurs et les militants. De plus, lors de réunions regroupant de faibles effectifs, la présence du chercheur peut devenir très visible, voire encombrante et gênante pour des usagers pour lesquels le groupe d'auto-support est l'occasion de se retrouver uniquement entre pairs à l'abri de regards extérieurs.



* Résumé accompagnant la synthèse des recherches effectuées sur l'autosupport des usagers de drogues en France réalisée par Marie Jauffret et publiée par le Groupement de Recherches psychotropes, politique et société du CNRS
(N°6 Juillet - Septembre 2000)
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