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SWAPS nº 18

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Reportage

MDM au Teknival* de Carcassonne

par Bertrand Lebeau

Avec sa fameuse description de Fabrice à Waterloo, Stendhal a immortalisé le point de vue "subjectif" sur les évènements. C'est à un exercice du même type (le génie en moins) que voudrait se livrer l'auteur de ces lignes. Raconter "son" teknival tout en ne frustrant pas trop le lecteur d'informations "objectives".

Une "teuf" très particulière

Ce Teknival ("tékauss" dans le jargon des "teufeurs" soit une rave qui dure plusieurs jours et nuits) serait un des plus importants de l'été, on le savait. De fait, dans la nuit du samedi 19 au dimanche 20 août, il y eut entre 15 et 20 000 personnes. Pour la première fois depuis qu'avait débuté la mission rave au printemps 1997, toutes les équipes de MDM* devaient se retrouver sur cette teuf avec deux objectifs explicites:

- Tout d'abord, organiser une conférence de presse au "Club 620" -situé sur la place du petit village de Fontiers Cabardès et qui deviendra par la suite le QG des associations- afin d'expliquer le travail de MDM après les polémiques du début de l'année1. Les associations d'autosupport (Techno Plus, le Tipi et Asud) étaient aussi présentes.

- Ensuite permettre aux membres des différentes équipes -soit (excusez du peu) 70 personnes à loger, nourrir et faire bosser- de faire connaissance et, selon la formule consacrée, de "partager sur les pratiques".

Bref, rien que pour cela, la "teuf de Carcassonne" était très particulière. D'autres raisons, joyeuses ou tristes à mourir, viendront bientôt s'y ajouter. Nul ne savait, en effet, où aurait lieu la fête et d'abord si elle s'installerait dans l'Hérault ou dans l'Aude. Et ce n'est que dans la nuit du jeudi 17 au vendredi 18, "après consultation des sites internet, des infolines et du tamtam techno" (compte-rendu de Patrick Beauverie2), que MDM installait son campement à l'entrée de la teuf, juste en contrebas d'un petit pont qui ne permettait le passage que d'un seul véhicule. Puis une petite route cheminait entre deux grands champs qui furent investis par les teufeurs.

L'auteur est arrivé dans la nuit du vendredi au samedi, nuit qui fut calme (près de 40 interventions sanitaires sans évacuation). Le samedi matin, accompagné par quelques camarades, il visitait le "camp de repos" de MDM situé dans une grande ferme à quatre kilomètres de la teuf: on pouvait y dormir dans des tentes installées sur un champ. Quel silence! Quel confort! On pouvait aussi, muni d'une pièce de deux francs, prendre une douche chaude dans des locaux spécialement aménagés à cet effet comme on dit à la SNCF. Qu'on permette à l'auteur un rapide commentaire destiné aux novices (car les grognards des teufs de tous poils l'auront déjà compris): c'est un luxe inédit que ces tentes baignées de sérénité et surtout que cette douche chaude qui efface les fatigues de la nuit.

Au grand dam de la préfecture de l'Aude

Nous fûmes donc quelques-uns3 à expliquer par le menu aux médias le sens de notre action. Tout baignait-il? Pas tout à fait. Il y avait un souci et ce souci s'appelait la préfecture de l'Aude. Ceux qui avaient mené localement les négociations s'étaient, en effet, vu répondre le vendredi 18, et après quatre heures d'attente, par le directeur de cabinet du préfet de l'Aude, M. Lacaze: "Je ne suis pas là pour rendre les choses faciles…"

On avait peut-être bien, en haut lieu, l'intention de nous compliquer sérieusement la tâche. Pour autant qu'on la comprenne, la ligne du préfet était la suivante: ces événements sont illégaux et dangereux. En conséquence, nous allons montrer à quel point ils le sont (illégaux et dangereux) en augmentant, autant qu'il est possible, les risques. Une ligne, soit dit en passant, en léger désaccord avec celle de la MILDT qui plaide plutôt pour leur réduction4. En conséquence, Mme le sous-préfet qui est aussi "correspondant MILDT" pour le département et jusque-là interlocutrice des associations mais probablement trop encline à accepter leurs demandes de bon sens5 était "limogée" sans autre forme de procès.

Lorsque les négociateurs, après avoir rencontré leur nouvel interlocuteur, M. Jean, sortent de leur entrevue, il est environ 17 heures. Qu'ont-ils obtenu? Rien, sinon des réponses dilatoires. Que faire? Une réunion de crise s'improvise autour des tables du "Club 620". L'ambiance devient véritablement électrique. Après une heure de discussions serrées, une idée radicale finit par faire consensus: "Y en a marre! Ou bien ce que font les associations est utile et, dans ce cas, on répond positivement à nos demandes sur l'évacuation des personnes en difficulté, l'accès à l'eau potable et le ramassage des ordures. Ou bien ce que nous faisons est inutile, voire nuisible et on nous empêche de travailler. Il ne nous reste plus alors qu'à partir. Soit! On s'en va! Jamais une telle occasion, la présence sur le même lieu de toutes les missions rave de MDM, ne se reproduira. Ils veulent l'épreuve de force, ils l'auront!". Commence alors la valse fébrile des portables. On appelle le président de MDM, Claude Moncorgé, pour lui expliquer la situation et lui "vendre" notre position. Il l'avalise. On laisse un message sur le répondeur de la MILDT afin que Nicole Maestracci soit prévenue de la situation. Et surtout, on alerte les médias, fidèles en cela à la "ligne Kouchner": sans "tapage médiatique", rien n'est possible! Beaucoup des journalistes présents à la conférence de presse attendent d'ailleurs la suite du feuilleton. Ils ne seront pas déçus!

La révolte gronde

Retour donc sur les lieux du drame où nous demandons à toutes les équipes de se rassembler. Bastien explique la situation, les négociations stériles avec M. Jean, la décision de lever le camp. C'est la stupéfaction. Nous prenons conscience de la situation: nous sommes quelques-uns à avoir assuré la conf' de presse, les "négociations" avec la préfecture, la décision irrévocable de quitter les lieux, l'appel aux médias sans avoir eu le temps de rendre compte aux équipes de l'évolution du dossier. Et voilà que nous nous pointons la gueule enfarinée pour annoncer benoîtement que l'on s'en retourne chez soi, qui à Strasbourg, qui à Bayonne, Nice, Paris, Lyon… La révolte gronde! Certains, les médecins en particulier, se disent incapables de suivre cette consigne alors que la nuit la plus lourde, celle du samedi au dimanche, est juste devant nous. Finalement, on décide du plan de bataille suivant: on assure la nuit qui vient. Le lendemain, on plie bagage tout en laissant un médecin sur place mais sans badge MDM (votre serviteur), et on reste à proximité afin, si les dieux nous sont favorables, de revenir victorieusement dans la journée de dimanche. C'était la sagesse. Car la nuit fut chaude!

Dimanche matin: tristement mais fermement, MDM s'en va sous l'œil des médias dûment prévenus. Sur le site, l'auteur s'active avec Soufiène (dans le camion duquel nous travaillons) et Sandrine Coltat, infirmière de son état et bénévole MDM qui amènera à l'hôpital de Carcassonne un malheureux, dont le visage avait été écrasé par une roue de camion pendant son sommeil dans la nuit du vendredi au samedi et dont la plaie s'était infectée depuis un premier passage aux urgences. Il y a du boulot. Nous sommes dans l'ignorance de ce qui se trame à l'extérieur mais, Dieu que le Teknival est beau! Que la fête est jolie!

Une nuit blanche, c'est long et fatiguant. Mais ça laisse des moments où on peut reconstruire le monde tandis que les rythmes techno abolissent le silence de la nuit. Les équipes de MDM n'approuvent pas nécessairement tout ce que font les ravers. Ils savent bien, par exemple, que le propriétaire du champ, le malheureux, est injustement dans la merde. Mais quoi! Dans un monde qui va à vau-l'eau, entre massacres et ennui, comment condamner ceux qui ont choisi, le temps d'un week-end ou en larguant les amarres avec un camion sur les routes, de vivre en nomades et en marginaux et qui font de temps en temps, c'est vrai, un peu de bruit et foutent un peu le "ouaï" comme on dit à Marseille? Bref, notre neutralité est bienveillante sinon, bien-sûr, on ne serait pas là. On voit le plus moche: les blessures, les "bad trips" à la kétamine, mais l'immense majorité de celles et ceux qui sont présents sur la teuf semblent heureux d'être là et nulle part ailleurs.

Finalement, le soir vers 18h, MDM revient avec une citerne de mille litres d'eau. Maigre victoire, mais victoire tout de même! "Dans la nuit nous effectuons près de 40 interventions sanitaires sans évacuation et sans grande médicalisation. Les stands de prévention sont réouverts (testing, flyers de prévention, préservatifs…), la collecte SINTES6 reprend. A 21h00 la citerne est vide aux 4/5èmes, les jeunes effectuent des navettes au village pour constituer des réserves d'eau" (compte-rendu de Patrick Beauverie).

Troufions, CRS et gendarmes

Le lundi matin, l'armée doit livrer mille autres litres d'eau. Enfin! L'armée! L'armée française! Les troufions le lendemain matin ont d'ailleurs l'œil presque complice. Vivent les troufions! Durant la nuit qui précède leur arrivée Bastien et l'auteur en profitent pour refaire le monde. Ca fait pas dix minutes qu'il est endormi qu'on le réveille, l'auteur, pour un bad trip de kétamine. Il voit la mort de près, le badtripé et, logiquement, hurle avec terreur qu'il ne veut pas mourir. Il est très agité mais pas du tout agressif comme le sont les personnes sous kéta avec des moments de calme que semblent interrompre des visions infernales. L'auteur est tellement fatigué qu'il lui explique avec tranquillité et sur un ton patelin que tout cela n'est pas si grave et qu'il faut vachement relativiser. A l'arrivée des troufions, le "badtripé" repart tout à fait rasséréné en lui faisant un petit signe de la main qui veut dire: "A la prochaine!"

Si vous avez suivi on est, oui, lundi matin et une nouvelle semaine commence. Un peu partout dans la population locale et parmi les divers services de l'Etat, ça s'impatiente. Il est clair pourtant qu'un très grand nombre de teufeurs n'ont l'intention de repartir que le lendemain, mardi. Un peu avant 13 heures, l'auteur retourne au camp de base et participe, d'une voix blanche et cassée par la fatigue et les cigarettes7 au journal de RTL.

Sur le terrain, la situation finit par se détériorer franchement en milieu d'après-midi lorsque l'on aperçoit les CRS et les gendarmes, casqués, la visière rabattue et avançant en ligne mais ne chargeant pas. A leur arrivée, comme mue par quelque dieu, une tempête de sable se lève puissante bientôt suivie par des trombes d'eau et un orage salvateur. Tandis que les MDM, toujours aussi casques bleus, sont entre teufeurs qui ont remis la musique à fond et dansent comme des fous tout en jetant des pierres et les CRS qui, eux les reçoivent et dont l'attitude semble hésitante, le docteur Olivier Boumendil, bénévole à MDM, transporté d'un coup en mai 68, parcourt, avec force gestes un chemin formidable tentant de calmer par son excitation les uns et les autres. Le soir, une fois qu'on a tout, mais tout mis à sécher, ce qui reste des assoc' encore présentes sur le champ de bataille décide de ripallier pour fêter la nouvelle nuit (et un peu aussi, il ne faut pas être hypocrite, la victoire sur les flics). Ca a pas l'air, mais c'est fatiguant une teuf surtout quand elle dure cinq jours avec des nuits très pâles. La nuit du lundi au mardi fut calme sur le front de la prévention et du soin, ce qui permit à certains membres de MDM de relâcher un peu la pression et de "se mettre en ARTT"8 selon l'expression employée.

Le mardi matin, un départ général avait été plus ou moins négocié mais il y a les traînards et ceux qui n'ont pas vraiment l'intention de partir. Une longue file de véhicules, ceux de MDM en tête attend sous le soleil. Nous sommes dans l'ombre et nous reposons. Il y a plusieurs faux départs mais on finit par s'en aller. On a bien travaillé, dans des conditions difficiles. Plusieurs personnes de MDM et bien-sûr des teufeurs seront contrôlés par la gendarmerie qui saisira "480 cachets dont 15 portaient un logo connu des services de police et contenant une substance très toxique". Bigre!

Conclusion: bien-sûr, il y a pire comme répression. Mais justement, ce n'est ni la répression (ou pas bien méchante) ni la réduction des risques. Le Teknival de Carcassonne a montré une chose toute simple: en ne choisissant pas de privilégier la santé publique, le pragmatisme, la gestion intelligente de l'événement, l'Etat se prive tout simplement de politique (et la gauche de quelques soutiens dans une partie de la jeunesse). C'est le vide politique de l'Etat qui régnait pendant que les ravers ravaient, que les riverains se demandaient, et que les associations travaillaient. Viendra peut-être un jour où nous regretterons ce temps où il n'y avait pas de politique d'Etat. J'espère que non, sans en être certain.


* Festival de musique techno

** Strasbourg, Paris, Lyon, Montpellier et Nice, Marseille ayant délégué sur place Thierry Lleba.

(1)Tout particulièrement le dossier indigne du Nouvel Observateur du 20/26 janvier 2000 qui présentait le travail de MDM dans un article dont le surtitre ("Personne ne craint la police") était un appel quasi-explicite à la répression et dont le titre ("Extase sous contrôle médical") rappelait les "dealers en blouse blanche" du début des années 90 en pleine polémique sur les traitements de substitution. Notons que les médecins qui font du soin et de la prévention dans le cadre des raves étaient traités de "médecins défroqués"…

(2) Patrick Beauverie, pharmacien hospitalier, est responsable scientifique du projet SINTES pour MDM. Il anime la mission XBT sur l'analyse des drogues de rue.

(3) André Bénézech, le pionnier, Valère Rogissart, éducateur de son état responsable associatif de la mission rave de Paris, Patrick Beauverie et Bastien Noël , coordinateur du PES de Montpellier mais aussi Nicole Ducros (le Tipi), Bruno (T+) et Alain Abina (Asud Hérault)

(4) Mais il est vrai de dire que les préfets "réclacitrants" peuvent s'abriter derrière la loi du 31 décembre 70 qui restera toujours supérieure, en droit, aux décrets, circulaires et autres notes d'informations. Preuve, s'il en fallait, qu'il faut changer la loi.

(5) Mise en place d'un sens giratoire pour rendre possible les évacuations de blessés et de malades, présence d'un dispositif médical léger pour prendre le relais de ces évacuations vers les hôpitaux, surtout apport d'eau potable pour éviter que, sous une chaleur accablante, les teufeurs se déshydratent ou ne consomment pour se désaltérer que de la bière, enfin ramassage des ordures à la fin de la teuf par des bennes. Ce dernier point peut sembler anecdotique mais rien ne donne plus aux "populations locales" le sentiment d'une horde de sauvages que la vue d'un champ dévasté et couvert d'immondices

(6) Système national d'identification des toxiques et substances destiné à collecter une information toxicologique et épidémiologique sur les produits synthétiques, les usages de ces produits, et le contexte de l'usage.

(7) Les docteurs, c'est: "Faites ce que je dis, pas ce que je fais!"

(8) Accord sur la réduction du temps de travail.