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SWAPS nº 17

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Jersey 2000 : Pleins feux sur les pays en développement

par Jimmy Kempfer

La onzième édition de la conférence de l'IHRA a réuni plus de mille acteurs d'horizons différents mais travaillant tous dans le champ des drogues, et plus spécifiquement dans la réduction des risques. Les anglo-saxons étaient, bien sûr, très largement majoritaires. Mais tout le monde remarqua la présence d'exposants pharmaceutiques indiens, de délégués de nombreux pays en voie de développement ainsi qu'une importante délégation de Russes particulièrement concernés par l'explosion fulgurante du VIH dans leur pays. Cette conférence illustra clairement les énormes challenges en matière de réduction des risques et de santé publique auxquels ces pays vont être confrontés.

Le VIH explose à l’Est

Grâce aux efforts conjugués de MSF Hollande, de Médecins du monde, d’Onusida et des organisateurs de la conférence, la dramatique situation des usagers de drogues russes, en passe d’être décimés par le VIH, est désormais connue. De 35 cas en 1999, les chiffres officiels sont passés à 19 000 nouveaux cas rien que pour les 3 premiers mois de l’année. Près de 80% des injecteurs de drogues qui se sont adressés au programme d’échange de seringues de MSF Hollande à Moscou durant l’hiver 1999/2000 étaient séropositifs pour le VIH. Partout dans les anciennes Républiques soviétiques, l’usage des drogues explose. Pour toute réponse, plusieurs pays, dont l’Ukraine, se contentent de renforcer leur législation, arguant que c’est la demande qui crée l’offre. Les usagers sont ainsi souvent condamnés plus sévèrement que les trafiquants qui paient les miliciens pour pouvoir dealer tranquillement.

Dans la salle des posters, une série de photos édifiantes restituait la réalité d’une prison russe destinée aux usagers de drogues: dans l’exiguïté d’une petite cellule plusieurs dizaines de pâles fantômes aux yeux hâves se partageaient à tour de rôle quelques planches. La plupart étaient condamnés à 3 ans fermes pour simple détention et usage de stupéfiants. Et comme une note d’ironie pathétique, la photo d’un petit tube de métal affûté faisant office de seringue pour injecter le "Vint2", trouvée dans la prison, illustrait bien la rage de ces exclus à se droguer en dépit de l’acharnement de leurs geôliers.

Dans les rues de Moscou, le "Hanka3" artisanal et bon marché est supplanté par l’héroïne de la mafia. Criminalité et sida profilèrent de pair. Le détournement de médicaments, notamment de sirops pour la toux et de tramadol pose également de graves problèmes. Les overdoses sont de plus en plus fréquentes mais rarement répertoriées en tant que telles. Un gamin de neuf ans est décédé récemment suite à une injection d’héroïne. Les barbituriques, les benzodiazépines ainsi que la kétamine sont injectés jusque dans les provinces les plus reculées de la Sibérie. Le VIH contamine désormais des communautés entières. Et partout, les usagers contaminés sont si jeunes. Ainsi, dans l’Altaï, 14,6% des UDVI séropositifs avaient moins de 17 ans.

Produits en tous genres

Seules quelques dizaines d’usagers contaminés par le VIH, bénéficient d’une bi ou trithérapie à Moscou. Dans la plupart des hôpitaux, les malades sont obligés d’acheter leurs antalgiques à un dealer qui les écoule pour le compte de la direction. Ailleurs, ce sont ce sont des militaires blessés en Afghanistan ou en Tchétchénie qui revendent aux usagers de drogues le traitement anti-douleur dont ils bénéficient grâce à leur statut de vétéran. Un intervenant fit circuler des photos élogieuses sur les produits vendus devant la Loubianka4. de Moscou: kétamine, barbituriques, benzodiazépines, tramadol, PCP…. dont bon nombre semblaient provenir de stocks de l'armée.

Et que dire des innombrables tracasseries administratives subies par les acteurs de la réduction des risques. "Aider les drogués reviendrait à les encourager à persévérer dans leur vice ! Arrêtons de mettre de l’argent dans les seringues. Nous devons plutôt consacrer nos énergies à les dissuader de commence": c’est ce qu’asséna un vieil apparatchik, très content de son effet.

Prévenir les overdoses

Dans de nombreux pays où l’héroïne revient en force avec parfois son cortège d’overdoses, la dispensation de naloxone à des usagers formés est de plus en plus souvent envisagée. A Perth (Australie), par exemple, où de plus en plus d’injecteurs achètent dans la rue, pour 200 F le gramme, une héroïne pure à 60%, il y eut 86 overdoses en 99. La police, les ambulances, les "Drug Agencies" et les groupes d’auto-support se battent pour obtenir l’autorisation de pourvoir les usagers en naloxone et de les former à son utilisation. Une seringue spécialement destinée à l’injection lente de cet antagoniste des opiacés (Minijet) vient d’être inventée. A Jersey, les usagers peuvent ainsi depuis peu obtenir et suivre une formation pour apprendre à l’utiliser en cas d’urgence, comme dans certaines villes italiennes.

Partout en Europe, on assiste à une recrudescence des injections de cocaïne et la présentation du Brésilien Fabio Mesquito sur les overdoses de cocaïne fut particulièrement intéressante. Cette étude brésilienne menée auprès de 400 injecteurs de cocaïne révélait que 20% avaient déjà fait une OD, 73% étaient déjà intervenus dans le cadre d’une OD, 50 % connaissaient quelqu’un décédé d’une OD de cocaïne et autant étaient persuadés que s’ils se retrouvent à l’hôpital suite à une OD, ce dernier préviendra la police.

Ravages de l’opium chez les Afghanes

La présentation de deux travailleurs sociaux afghans fut assez émouvante. En costume local ils témoignèrent de la situation des deux millions de veuves de guerre afghanes qui sont de plus en plus nombreuses, dans les camps de réfugiés iraniens ou pakistanais, à consommer de l'opium pour supporter leur misère. Dans un camp, 25 % des femmes dépendantes en consommaient depuis près de 10 ans et 11% depuis 11 à 20 ans. Mais si l'usage médical de cette substance est admis, les femmes dépendantes sont très mal vues. D'autant qu'elles doivent consacrer près de 20$ par mois à cette consommation, souvent au dépens de la nourriture et des soins aux enfants. Une autre étude révèle que plus de 50% des enfants consomment régulièrement des thés à l'opium. Pour d'autres, ce sont les mères, débordées par les problèmes de survie, qui leur administrent un suppositoire d'opium afin qu'ils se tiennent tranquilles toute la journée. 10 enfants en sont morts en 99 dans le camp de Quandha. Certaines passent à l'héroïne, parfois plus facile à trouver. Une photo montrait une mère, son nourrisson dans les bras, en train de se faire son shoot en serrant son garot avec les dents.

Les ailes de la colombe

Schering Plough, fabriquant du Subutex® avait soigné sa communication autour de ce produit de substitution qui est en voie d’être bientôt prescrit dans d’autres pays d’Europe, notamment en Angleterre. Les Français, qui en eurent la primeur, furent donc souvent sollicités pour des explications. En effet, un laboratoire pharmaceutique indien présentait Addnok, un produit en tout point égal au Subutex®: même galénique, mêmes dosages. Sur leur stand, une hôtesse en sari distribuait généreusement des plaquette montrant l’envol d’une blanche colombe illustrés par quelques paroles de mère Teresa réclamant plus d’amour pour les personnes dépendantes des opiacés. Le document, suite de clichés des plus simplistes, laissait croire qu’Addnok avait un taux de rétention bien supérieur à la méthadone.

Enfin quelques autres présentations intéressantes:

- Une petite étude sur 20 méthadoniens US qui ont arrêtés progressivement sur 14 jours grâce à la dihydrocodeine5.:65% des patients ont terminé avec succès. 3 ont demandé de la naltrexone après.

- La substitution de la cocaïne par la feuille de coca mâchée si elle s’avère parfois un succès, il est difficile de l’évaluer scientifiquement par manque de fonds. Cette méthode se propage toutefois de façon sauvage et l’état des personnes s’améliore.

Reconnaissance officielle

En dehors des présentations, la richesse d’une telle conférence se situe également dans les échanges informels, les nombreux liens qui se tissent d’année en année. Ainsi a germé l’idée d’une conférence des pays latins que nous devrons peut-être à l’initiative de Miguel de Andres de Barcelone. Il s’agirait d’une conférence réunissant principalement Espagnols, Français, Italiens et Portugais et qui accorderait une large place au "travail de terrain".

Pour la première fois, cette année, la conférence a réuni les trois grands organismes internationaux concernés par les drogues: OMS6, ONUSIDA7, et PNUCID dont le représentant jeta d’ailleurs un froid à la plénière d’ouverture. Pas une seule fois dans son allocution il ne parla de réduction des risques. Il ne fut question que de réduction de la demande. Mais la présence de ces grands organismes fut néanmoins une marque de reconnaissance officielle de la réduction des risques qui pourrait être en Europe une vraie politique de santé publique. Politique qui ne pourra se faire qu’avec les groupes d’usagers de plus en plus organisés et présents et qui siègeront dorénavant dans le "Programme Committee" de la Conférence.

En 2001, la Conférence aura lieu à New Delhi, en 2002 à Ljubljana en Slovénie et en 2003 à Chieng Mai en Thaïlande.

Jimmy Kempfer



1. Vint : amphétamine artisanale fabriquée avec de l’éphédrine.
2. Hanka : également appelé "Kompot" en pologne, est une héroïne artisanale très instable préparée avec de la paille de pavot, des solvants et de l’anhydride acétique.
3. Siège de l’ex KGB et sinistre prison

4 Rusan pharma Ltd.
5 Dicodin®
6 Organisation Mondiale de la Santé
7 Programme commun des Nations Unies contre le sida