Santé
Réduction des Risques
Usages de Drogues


Recherche dans SWAPS avec google
   

SWAPS nº 17

vers sommaire

Etat des lieux

Pas d'alcool avec la kétamine et le GHB!

par Bertrand Lebeau

Même si le discours officiel a évolué, pour Bertrand Lebeau, beaucoup reste à faire dans le domaine des polyconsommations, en particulier pour informer des risques associés à la consommation d'alcool.

Ah! Qu’il est doux de lire sous la plume de Nicole Maestracci : "Une société sans drogue, ça n’existe pas!" (titre donné à sa préface de la brochure grand public "Drogues: savoir plus risquer moins").De la mobilisation de quelques activistes au début des années 90 au rapport Henrion en 1995, des circulaires sur l’échange de seringues et les traitements de substitution la même année au rapport Roques en 1998, de l’extension des attributions de la MILDT à l’alcool, au tabac et aux médicaments psychotropes à la mise en place des projets SINTES et TREND sans compter le dynamisme, presque unique en Europe, de l’auto-support, on finit par se demander si le trop fameux "retard français" sur lequel nous avons tant glosé n’est pas de l’histoire ancienne!

Non que tout soit désormais bel et bon dans la politique française des drogues: une loi discrétionnaire dont on va bientôt fêter les trente ans et qui n’est pas près de changer, des inégalités territoriales criantes en matière de prévention et de soins en particulier dans les "quartiers difficiles", une répression qui continue à privilégier les bonnes vieilles interpellations d’usagers de cannabis quand la sécurité publique et la lutte contre le grand trafic sont négligés, la litanie des critiques serait longue comme chacun sait mais... une société sans drogues, ça n’existe quand même pas, voilà désormais la (bonne) doctrine officielle. Il va forcément falloir en tirer quelques conséquences.

Lisez les dernières pages du premier rapport Trend/Sintes. Vous y trouverez une première tentative de description des polyconsommations dans un rapport officiel. Les polyusages n’y sont pas traités comme des comportements nécessairement chaotiques mais comme des conduites qui obéissent souvent à des logiques rationnelles: gérer la "descente" de stimulants avec de l’alcool, du cannabis, des benzodiazépines, des opiacés, modifier les effets de l’ecstasy avec du LSD, ce que le rapport appelle joliment un effet "love" (oui, dans un rapport officiel; effet love!). Mine de rien, cette idée des "logiques rationnelles" en matière de polyconsommations constitue une officielle révolution conceptuelle. Comme de mettre un "s" à drogues ou de distinguer usage, abus et dépendance..

Le marronnier des polyconsommations

Même si quelque chose a changé et dans l’ampleur du phénomène et dans les produits (1), le thème des polytoxicomanies est aussi un "marronnier" comme disent les journalistes. Relisant récemment le rapport Pelletier (1978) Anne Coppel y a découvert un développement sur le thème: les héroïnomanes, c’est fini, il n’y a plus que des polytoxicomanes...

Pourtant, on ignore toutes sortes de choses en matière de polyconsommations tant sur le rôle des quantités que sur celui des mélanges eux-mêmes. On ne dispose même pas, à ma connaissance, de modèles animaux permettant d’étudier des combinaisons de drogues. Il semble que la question n’ait pas beaucoup passionné les neurobiologistes. C’est dommage. On aurait par exemple besoin d’en savoir plus sur les associations benzodiazépines/alcool (la défonce du pauvre), amphétamines/MDMA (neurotoxique?), et, préoccupation récente mais sérieuse, kétamine/alcool ou GHB/alcool (dépressions respiratoires sévères).

Or les usagers sont, comme dirait Trend, en phase d’expérimentation et leur connaissance de la kétamine et du GHB est encore limitée. Problème: la kétamine se présente souvent sous forme de poudre et les premières consommations se font volontiers sur la base d’une ligne de cocaïne. C’est certainement beaucoup trop et cela peut provoquer des accidents psychiatriques aigus (bad bad trip). Ca va forcément finir par se savoir mais, en attendant...

Bannir l’alcool

Et puis surtout il y a l’alcool. En Amérique, dans les milieux gays et de la nuit, la dangerosité de cette association est bien connue: il y a eu des décès après des consommations de kétamine ou de GHB mais toujours dans le cadre d’une co-consommation avec de l’alcool. Aux Etats-Unis, le message de réduction des risques est devenu: aucune consommation d’alcool dans les jours qui précèdent une consommation de GHB. Si de nombreux usagers français sont dans l’ignorance de ce danger, c’est, on l’a dit, parce que ces produits commencent tout juste à se répandre mais c’est aussi parce qu’il existe peu de canaux de communication crédibles entre la société adulte et les jeunes marginaux. Pour des raisons assez légitimes, le niveau de crédibilité des informations "officielles" dans ces milieux est extrêmement bas. Enfin, la définition de l’alcool reste assez floue en France: nombreux sont ceux qui n’ont pas vraiment conscience que si la bière désaltère, c’est aussi un alcool! Dans les raves comme dans les soirées autorisées pour ne pas parler des boites de nuit, les alcools distillés sont beaucoup consommés: l’alcool reste la première drogue de la nuit.

Il y a eu toutes sortes de mises en garde et de craintes exprimées depuis qu’a commencé à apparaître ce nouveau phénomène de consommation de "drogues de synthèse". Aucune ne me semble plus fondée que celle qui concerne la co-consommation de kétamine et d’alcool ou de GHB et d’alcool. Si cette information de base ne parvient pas rapidement à ceux et celles qui sont susceptibles de consommer ces produits, le risque d’accidents sérieux est grand. Je sais bien que toutes les brochures de prévention signalent les dangers de cette association mais, il n’empêche, le message n’est pas passé. Il faut le diffuser en plus grand. L’alcool est certainement le premier produit sur lequel les teufeurs devraient méditer.

Bertrand Lebeau



(1) On n’a jamais autant parlé de produits qu’actuellement et c’est une bonne chose. Bizarrement, tout en structurant la brochure grand public autour des produits, la MILDT tient un discours paradoxal du type: ce ne sont pas les produits qui sont importants mais les comportements. Pourquoi ne pas dire plutôt: et les produits et les comportements sont importants?