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SWAPS nº 17

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"Chimiocratie" contre Droits de l'Homme

par Fabrice Olivet

15 ans de réduction des risques liés à l'usage des drogues n'ont hélas pas changé la situation des usagers en ce qui concerne la question des Droits de L'Homme. Le principal résultat de cette politique est d'avoir fait passer les consommateurs du statut de "délinquants pervers" à celui de "malades chroniques". Pourquoi le droit d'utiliser des drogues est-il si impopulaire? La réponse est peut-être contenue dans ce l'on pourrait appeler "la chimiocratie", c'est-à-dire la croyance dans la supériorité objective des des molécules chimiques sur la volonté humaine.

Quelle relation la réduction des risques entretient-elle avec les Droits de l'Homme? Actuellement, la réduction des risques est une méthode de traitement de la toxicomanie alternative des méthodes classiques basées sur les cures de désintoxication. Tout cela n'a qu'une incidence lointaine sur les Droits de l'Homme.

Mais peut-être la question n'est-elle pas l'usage de drogues et les droits de l'homme, mais plutôt les Droits de l'Homme dans la réduction des risques. Je veux dire la part d'humanisme qui subsiste à l'intérieur de la réduction des risques et qui n'a qu'un rapport très indirect avec la guérison d'une pathologie. S'il s'agit bien de cela, il s'agit de continuer un raisonnement qui fait de la réduction des risques non pas une méthode de soins à vocation humanitaire mais un nouvel humanisme à implications sanitaires. Ce raisonnement part du principe que notre problème n'est pas une maladie mais se décline autour de la souffrance, de l'humiliation, et de la colère.

Donc en tant que militant des Droits de l'Homme je viens aujourd'hui tirer une sonnette d'alarme: une secte tente de noyauter la réduction des risques. Ses adeptes, que j'ai baptisé "les chimiocrates" sont les adorateurs de molécules. Sportifs de haut niveau, professions médicales, toxicomanes, ou divorcés de plus de 50 ans, ces personnes croient que les substances chimiques dominent le cerveau humain et que le bonheur est une question de dosage. Cette secte menace l'idée même de Droits de l'homme au sein de la réduction des risques.

Etes-vous un chimiocrate ?

Il importe tout d'abord de savoir reconnaître un chimiocrate. N'êtes vous pas un chimiocrate sans le savoir? Il suffit pour cela de répondre à quelques question simples sur:

A) La substitution

- Les traitements de substitution sont-ils un succcès?

Vous répondez:

  • oui = 1 point
  • non = 1 point
  • ça dépend = 0 point.

- Si vous avez répondu oui parce que:

* les récepteurs cérébraux sont saturés, le toxicomane n'a plus de pulsions toxicomaniaques = 2 points

* l'usager de drogues peut mieux gérér sa consommation dans un cadre médicalisé que dans le cadre de la prohibition = 0 point

- Si vous avez répondu non parce-que:

* le toxicomane a remplacé une dépendance par une autre, son cerveau est contrôlé par la drogue = 2 points

* La médicalisation a substitué le pouvoir du médecin à celui du policier, en termes de citoyenneté le résultat est nul = 0 point

B) Le dopage

  • Le dopage c'est de la triche; un sportif dopé est transformé par les produits; les résultats sont tronqués = 2 points
  • Le dopage c'est vachement bien; on va bâtir grâce à lui une génération de sportifs prolétariens qui vont prouver au monde occidental sa décadence petite bourgeoise = 2 points (en plus, vous êtes un brin nostalgique).
  • Le dopage est inévitable; tous les sportifs dopés ne deviennent pas des champions et inversement certains champions ne se dopent pas. La solution ne serait-elle pas la légalisation d'un dopage contrôlé? = 0 point.

C) Le cannabis

  • Fumer du cannabis c'est vachement bien; ça ne fait de mal à personne; d'ailleurs moi j'en fume beaucoup et je vais très bien = 1point
  • Le cannabis rend stérile et impuissant et mène directement à la consommation de crack = 2 points
  • Le cannabis ou "herbe qui rend nigaud" est une drogue peu nocive et euphorisante pour la plupart des gens mais désagréable et peu attractive pour d'autres. On se demande bien pourquoi tout le débat sur les drogues tourne autour de cette petite plante bien inoffensive = 0 point.

Faites les comptes!

Plus votre score est élevé, plus vous avez de risques d'être un chimiocrate en puissance. Si vous êtes à 0, vous produisez des anticorps contre la chimiocratie

Le postulat de Thomas SZASZ

Les chimiocrates se rattachent à une ancienne tradition. Thomas Szasz, psychiatre renégat, avait abusivement assimilé leur existence à la profession médicale tout entière, ce qui est faux même si les plus fanatiques d'entre eux adorent se ballader en blouse blanche.

La thèse essentielle de Thomas Szasz compare l'extermination des sorciers, qu'il situe au Moyen Age, à celle des drogués à l'époque contemporaine .

Sa comparaison donne à peu près ceci:

Moyen Age

De nos jours

Religion

Christianisme

Hygiènisme (goût du propre, du sain,du sanitaire)

Exterminateurs

Clergé

Professions médicales

Moyens

Royauté

Prohibition de drogues

Exterminés

Sorciers

Drogués

Postulat central : Les sorciers symbolisent l'opposition au christianisme; les consommateurs de drogues l'opposition à l'hygiènisme.

Mais Thomas Szasz n'est pas historien et il fait une erreur de date:

L'extermination des sorciers a bien eu lieu, non pas au Moyen Age mais à l'époque Moderne. Elle est une conséquence directe de la Réforme en pays protestant et de la Contre-Réforme en pays catholique. Elle a été opérée par le pouvoir central dans une souci de rationalisation qui visait directement certaines croyances religieuses. L'extermination des sorciers c'est d'abord la guerre que la ville a déclaré à la campagne aux XVIe et XVIIe siècles. Parmi ces sorciers, nombreux étaient des curés de campagne versés dans la magie blanche (la "bonne magie" opposée à la magie noire). Ce qui est exterminé c'est plutôt le Moyen Age finissant -c'est à dire l'inquiétude du salut- et c'est surtout l'idée que l'être humain n'a pas de prise sur sa réalité. Au Moyen Age, il n'y avait pas de frontière précise entre le culte des saints et la magie. A l'époque Moderne, il y a plutôt sorcellerie et religion d'un côté, et rationalité du pouvoir central de l'autre.

Que se passe-t-il au siècle suivant? La normalisation rationaliste des campagnes fonctionne si bien qu'elle emporte et la royauté et le christianisme, assimilés ensemble à la "superstition". L'avènement de la science expérimentale, le recul des grandes épidémies, l'invention de la pénicilline sont les conséquences du mouvement qui avait abouti à l'extermination des sorciers. On peut même avancer que, par un retournement propre à l'histoire, la science moderne a récupéré certains outils utilisés par les sorciers, comme les plantes médicinales, mais qu'en même temps elle a ruiné leur crédit idéologique, basé sur l'existence de forces occultes qui dirigent les destinées de l'homme.

Inversement, de nos jours, de nombreux consommateurs de drogues ne se présentent pas comme antithèses du pouvoir médical. Au contraire, qu'il s'agisse des sportifs de haut niveau dans le cas du dopage ou de la consommation excessive de médicaments, de nombreux "toxicomanes" sont les produits directs de la médicalisation, de son culte de la performance et de sa foi inaltérable dans la supériorité des substances chimiques.

Les catégories définies par Szasz ne sont donc pas fausses, mais leurs limites sont autres. Son schéma de départ est donc utile pour définir la chimiocratie à condition d'en déplacer les termes. Ce qui donne les catégories suivantes:

Epoque moderne

Epoque contemporaine

Religions

Christianisme

Chimiocratie ("Le bonheur Spriritualité tridentine est une question de dosage")

Exterminateurs

Pouvoirs centraux

Police /Professions médicales

Moyens

Rationalisme

Prohibition des drogues non européennes. Inflation de la consommation de médicaments

Exterminés

Bas-clergé, Sorciers

Drogués illicites

Postulat central : Avant: les sorciers et le clergé des campagnes symbolisent la résistance à la centralisation du pouvoir et au rationalisme des idées.
Aujourd'hui : les consommateurs qui revendiquent la maitrise de leur usage résistent symboliquement au règne des chimiocrates.

Conclusion : plutôt que l'hygiènisme, c'est le concept de "chimiocratie" qui convient le mieux pour définir la nouvelle religion qui domine les cerveaux.

"Le bonheur est affaire de dosage". Cette formule séduit autant d'usagers de drogues que de soignants. Exemple: la réussite d'un programme de substitution est souvent appréhendée par les deux parties sous le seul angle du dosage. Or nous savons que c'est avant tout une affaire de personne. Le même dosage ne convient ni à tout le monde, ni à la même personne tout au long de sa consommation.

A la disparition des religions a succédé l'angoisse. Ce n'est plus, comme au XVe siècle, la crainte de la damnation éternelle, mais l'horreur de la maladie, la terreur de la douleur. La sacralisation du corps n'a rien à envier à l'obsession du salut en termes d'aliénation. Autrefois, les fidèles avaient Dieu pour diriger leur existence, aujourd'hui ils ont une presciption médicale. Etre en bonne santé est devenu le nouveau credo (ce qui n'est pas synonyme de bonheur). Pour nous aider, nous avons les pilules et les poudres, et comme intercesseurs entre nous et le dieu-molécules, un nouveau clergé: les médecins. Et les pauvres patients de se lamenter : "docteur, je n'y arrive pas car je n'ai pas le bon traitement" comme autrefois le pécheur s'écriait: "nous sommes tous entre les mains du Seigneur".

La chimiocratie menace les Droits de l'Homme car elle subordonne toute volonté humaine à l'effet des molécules chimiques. La réduction des risques prétend exactement le contraire. Elle prétend que chaque être humain s'approprie les substances en les absorbant, et qu'ensuite c'est la volonté, consciente ou inconsciente, qui utilise ces substances au service du corps.

Nous sommes dans le millénaire de l'usage des drogues. Non plus une drogue ou deux, mais une multitude de produits utilisés à l'échelle planétaire. Le piège tendu par la chimiocratie aux Droits de l'Homme est maintenant évident. En guise de légalisation, vous aurez des programmes médicalisés d'héroïne, du cannabis thérapeutique, de la méthadone, du Subutex®, une médicalisation qui contourne habilement le débat de la décriminalisation.Cette forme de légalisation asservit plus sûrement les usagers que la répression. Il s'agit d'une contrainte exercée sur les esprit plutôt que sur les corps. Au contraire d'un délinquant, un malade chronique est un irresponsable à vie.

Je suis heureux de pouvoir dire ici qu'au XXIe siècle notre plus mortel ennemi sera le chimiocrate plutôt que le policier. Nous aurons à nous battre, y compris dans nos rangs, contre un mouvement puissant qui prétend confier son destin aux molécules plutôt que de gérer des choix volontaires et citoyens. Etre un consommateur de drogues avisé demande des efforts, de la rigueur, de la discipline et de la curiosité, c'est un acte d'homme libre.

La réduction des risques devra se prononcer. Ou elle choisit le camp de la chimiocratie et elle contribue à organiser des groupes de "patients", ou elle choisit les Droits de l'Homme et elle admet que la frontière ne passe pas entre usagers et non usagers, mais entre les hommes libres et les serviteurs du pouvoir chimique.

Fabrice Olivet