Santé
Réduction des Risques
Usages de Drogues


Recherche dans SWAPS avec google
   

SWAPS nº 16

vers sommaire

reportage

Francfort: services en tout genre à l'East Side

par Jimmy Kempfer

Accueil, hébergement, salle d'injection, méthadone, emploi, soins, réinsertion... A la périphérie de Francfort, East Side, une usine désaffectée, offre sur 3000 m2 un très vaste éventail de services à une population d'usagers de drogues très désocialisés.

Fin 1998, une équipe d’intervenants en toxicomanie français et suisses s’est rendue à Francfort pour visiter quelques uns de ces lieux "mythiques" qui suscitent tant de questions. Certains furent révoltés considérant que c’était là une façon d’abandonner les usagers. Ce qui rappela à d’autres ces paroles d’un fameux "toxicocrate" français en 86, au plus fort lors de l’hécatombe sida parmi les injecteurs: " Quoi ? Mettre les seringues en vente libre. Mais vous n’y pensez pas ! Ce serait abandonner les toxicomanes à leur toxicomanie! ".

La majorité des intervenants parisiens en visite ce jour là furent très favorablement impressionnés par les résultats d’East Side.

Simplement parce qu’ils s'ennuyaient …

" C'est simple, explique Michaël Tuchert, responsable d'East Side, lorsque nous avons ouvert en 1994, en dépit d'une large offre de services médicaux et sociaux, les gens retournaient vers les scènes ouvertes et y passaient le plus clair de leur temps. Tout simplement parce qu'ils s'ennuyaient. Il leur fallait une occupation. Et quelle meilleure occupation que le travail. Mais celui-ci doit être valorisant, permettre à l'individu d'être autonome, de recouvrer sa dignité, la confiance en soi et le sens des responsabilités ! "

Un programme d'insertion personnalisé, adapté aux possibilités de chacun, permet à ceux qui le souhaitent de travailler, d'apprendre un métier et d'améliorer son niveau de vie : " Nous faisons tout pour encourager les gens à faire des efforts. Ils bénéficient alors de meilleures conditions de logement et gagnent plus d'argent donc plus d'indépendance. Nous avons des postes intéressants, subventionnés par l’Etat. East Side peut-être un tremplin pour ceux qui utilisent au mieux les services que nous proposons. Nous ne faisons rien pour décourager ou sanctionner ceux qui se laissent juste vivre. Nous essayons simplement de répondre à toutes les demandes. "

Accueil, hébergement

Chaque arrivant voit un travailleur social qui évalue sa situation. 80 lits accueillent, tant qu'il y a de la place, ceux qui se présentent. 50 places supplémentaires ont été mises à disposition pour l'hiver. Aucune condition n'est requise. Les nouveaux dorment dans des chambres à 4 places. Les " anciens " disposent de chambres à deux places qu'ils peuvent arranger à leur guise. Des espaces sont réservés aux femmes, aux hommes, aux couples.

Au dernier étage d'un bâtiment, une douzaine de chambres, fraîchement rénovées, accueillent 24 résidents en voie de socialisation avancée. Ils sont mieux logés parce qu'ils ont manifesté un réel désir d'insertion et se sont donné les moyens de réaliser leur projet en s'appuyant sur l'institution: " Nous avons entrepris, poursuit Michaël, de rénover une bâtisse attenante pour en faire des locaux d'habitation avec les résidents. Le confort futur des occupants allait dépendre de la qualité de leur travail. L'expérience fut très positive. Nous avons alors réfléchi pour développer différentes activités tenant compte des possibilités des usagers, du marché du travail comme des ressources et des besoins de East Side! "

Travail, ateliers

Une buanderie qui lave le linge de tous les pensionnaires et un atelier d'entretien et de nettoyage des bâtiments, pensés pour s'adapter aux possibilités des personnes, constituent la dernière étape vers une éventuelle activité avec un niveau d'exigence plus élevé. Un atelier de charpenterie-menuiserie occupe 5, 6 personnes qui travaillent également sur des chantiers extérieurs. Une imprimerie s'occupe de magazines, affiches et formulaires. Menuiserie et imprimerie sont financièrement rentables. Une cafétéria, susceptible d'accueillir 100 personnes, est cogérée avec des étudiants travaillant dans la structure et fonctionne toute la journée. On peut y manger un repas ou un sandwich, boire un café, jouer au billard... L'alcool est interdit, tout en étant toléré dans l'espace privé que constitue les chambres.

Les usagers de drogues (UD) employés conservent leurs revenus sociaux et touchent 460 DM (environ 1600F ) en plus pour 60 heures de travail.

Toutes ces activités sont encadrées par des professionnels. 25807 heures de travail rémunérées ont été effectuées par des résidents en 1997.

La salle d’injection

" Aucun décès n'a été déploré à ce jour dans les salles d'injection de Francfort! " Anticipant peut-être ma question, Michaël nous introduit dans le " saint des saints ", une des fameuse salles d’injections dont on parle tant à l’étranger.

L'endroit est propre et bien éclairé. Six chaises sont alignées devant des consoles surplombées d’une glace fixée au mur. Il pourrait s’agir d’un banal salon de coiffure. " C'est une salle d'injection et non de consommation. On peut s'y shooter mais fumer du cannabis, de l'héroïne ou du crack est interdit, précise notre guide. La très forte odeur incommoderait et risquerait de provoquer des nausées au moment du flash de cocaïne par exemple ! "

Cette salle d'injection fut la première ouverte en Allemagne. De 15 h à 22 h, elle voit passer 30 à 40 usagers par jour et jusqu'à 80 le week-end. Deux étudiants, formés aux soins d'urgence, en assurent le bon fonctionnement. En cas de malaise ou d'overdose, une ventilation mécanique est assurée avec le matériel approprié. Le cas échéant le médecin de permanence intervient immédiatement.

En 1997, 13 483 consommations de drogues par voie intraveineuse et une quinzaine d'alertes dues essentiellement au mélange héroïne-Rohypnol®Alcool, ou cocaïne-Rohypnol® ont été enregistrées.

" Nous avons besoin d’un programme d'héroïne injectable médicalisée car lorsque l'héroïne est bonne la consommation de Rohypnol® diminue " plaide Michaël. En attendant, le petit deal de "survie" de la part d'usagers est toléré afin qu'ils financent un peu de leur consommation. Ces "usagers-revendeurs", eux-mêmes résidents à East Side et souvent connus du personnel, sont acceptés s'ils sont discrets et se conforment aux règles du lieu. Cette attitude permet en outre de garantir une certaine régularité de la qualité des produits. Héroïne " brune " et cocaïne titrent en général moins de 10 %. "Cela évite toute hypocrisie et clarifie les rapports. En général, les usagers comprennent où se situe la limite du tolérable!" explique un intervenant.

Substitution, problèmes et soins divers

Une cinquantaine de résidents et 60 patients extérieurs bénéficient quotidiennement d'une substitution à la méthadone à East Side (224 personnes en 1997). Dans certains cas, c'est la municipalité de Francfort qui paie la méthadone1. Comme ailleurs l’abus d'alcool pose un grave problème. Il accélère l'élimination de la méthadone et entraîne des risque d'overdose sans parler des problèmes de comportement. Des contrôles d'alcoolémie sont donc effectués. En cas d'abus, les usagers doivent repasser plus tard, une fois les effets de l'alcool dissipés.

" L’augmentation de la consommation de cocaïne et de crack injecté pose de plus en plus de problèmes. Les consommateurs peuvent être très énervés, leur vie plus chaotique, ils sont en quête perpétuelle d'argent, et ont un comportement très compulsif ! " déplore le responsable.

Une unité médicale, composée d’un petit dispensaire, emploie deux infirmières et deux médecins qui assurent toutes sortes de soins allant de la délivrance de médicaments aux bandages en passant par la pose d'un plâtre. Comme dans la plupart des lieux d’accueil bas seuil, es principaux problèmes rencontrés sont les hépatites et le VIH ainsi que les abcès et infections diverses mais également quelques cas de tuberculose.

Ici, les gens peuvent vivre selon leurs modalités

Pour Michaël Tuchert : " Une partie des gens hébergés ici, socialement inadaptés, ayant souvent derrière eux des années de prison, de longs séjours dans des institutions diverses, ne seront jamais vraiment autonomes. Quelques uns souffrent de graves troubles psychiatriques. On ne peut pas les intégrer ou les soigner de force sous peine de les rendre encore plus malheureux. Ici ils peuvent vivre plus ou moins selon leurs modalités. Sans cela, ils seraient dans la rue avec toutes les conséquences que cela implique pour eux et l'environnement. Ils ne veulent pas aller à l'hôtel ou dans des institutions, ni retourner à la rue. Certains finiront sans doute leur vie ici. Sans East Side, certains ne seraient sans doute plus en vie."

L'accueil sans conditions permet souvent d'intervenir auprès de ceux qui n'ont aucun contact avec des structures sociales, notamment les très jeunes qui peuvent ainsi être orientés vers des services spécialisés avant que leur marginalisation ne devienne inéluctable. Des rencontres hebdomadaires ont lieu avec tous les partenaires sociaux, y compris la police et des usagers de drogues désignés par leurs pairs. Cet échange d'informations a parfois permis d'anticiper de graves problèmes. Des séries d'overdoses ont ainsi pu être évitées grâce à l'action de la police qui a informé East Side, qui, à son tour, prévient les usagers lors de l'apparition de produits dangereux ou inhabituellement purs. Dans tous les cas, East Side joue un rôle important : Les UD se portent mieux et la ville de Francfort y gagne en sécurité et en santé urbaine. "Tout le monde y trouve son compte! souligne Michaël qui rajoute : "Tout se passe dans la transparence ici. La police peut venir quand elle veut, ce qui arrive parfois lorsqu’elle cherche quelqu’un ayant commis un grave délit. Ils ne sont jamais venus pour rien. Mais dans tous les cas nos travailleurs sociaux peuvent intervenir, négocier et parfois proposer une alternative à l’incarcération  par exemple! "

Après la visite, de nombreux intervenants parisiens des Boutiques et de AIDES ne purent s’empêcher de penser qu’un tel lieu serait certainement à même de contribuer à rétablir la paix sociale dans certains quartiers.

A l’heure où, en partie grâce à l’action énergique de la MILDT, la communication autour des drogues évolue très sensiblement dans notre pays, les élus français feraient bien de s’inspirer du pragmatisme allemand. A moins ,bien sûr, que certains aient besoin que les drogues continuent à demeurer un problème très visible.

Jimmy Kempfer

Intégration

L'intégration des usagers est pensée en trois étapes

- 1) Le contact: Hébergement, échange de seringues, salle d'injection, soins...

- 2) L'intégration: substitution, accompagnement psychosocial systématique, incitation à jouer un rôle actif dans le travail d'insertion, responsabilisation, pré-formation professionnelle en vue d'excercer une activité spécifique. En 1997, 129 personnes sont restées un mois, 62 pendant 3 mois, 20 pendant 6 mois, et 12 plus de 9 mois.

- 3) Consolidation : meilleures conditions d'hébergement, développement de compétences (entretien du lieu, rapport avec l'argent, etc.), activités professionnelles, formation, études... Retour vers une réelle autonomie grâce à un appartement, une activité professionnelle, des revenus... En 97, 10 personnes sont restées 1 mois, 8 plus de 3 mois, 7 pendant 6 mois et 10 plus de 9 mois.

Le staff

L'équipe d'East Side comprend 4 administrateurs, 8 travailleurs sociaux ainsi que 70 étudiants, stagiaires ou objecteurs "Service ville" dont 25 salariés. Huit employés sont des UD résidents, la plupart substitués. Ils bénéficient d'un contrat d'un an, reconductible pendant 3 ans. Ceux qui ont repris des études jouissent d'un statut spécial et gagnent 6 OOOF à mi-temps. Les plus consciencieux sont réellement encouragés sur le plan social et financier.

Quelques précisions chiffrées:

224 personnes ont bénéficié d’une substitution en 97. 21 étaient co-dépendantes aux barbituriques, 60 aux benzodiazépines, 11 aux amphétamines, 113 à la cocaïne, 21 au Crack, 22 à l'alcool. 92% des personnes reçues à l'unité médicale étaient positives pour le VHC, 78% pour le VHB, 20% pour le VIH. East Side est financé par l'Ordre de Malte. Le Coût de revient annuel est de 4 millions de DM (14 millions de F).



1 En Allemagne, les Caisses de maladie ne prennent pas systématiquement en charge les traitements de substitution à moins que ceux-ci ne concernent des personnes séropositives au VIH ou au VHC.