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SWAPS nº 16

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Troisième conférence européenne sur les recherches en sciences sociales et le sida: petite place pour les usagers de drogues

par Marie Jauffret

En février 2000, après celle organisée à Berlin en 1994, et à Paris en 1998, cette conférence d'Amsterdam est l'occasion pour les chercheurs européens de confronter leurs résultats. Lors de cette troisième rencontre, les recherches consacrées aux usagers de drogues étaient encore une fois sous représentées, seuls deux ateliers spécifiques étaient organisés sur cette question. Cette place secondaire accordée à l'usage de drogues dans cette conférence s'explique en partie par l'existence de nombreuses conférences consacrées exclusivement à la question de l'usage de drogues comme la conférence internationale de la réduction des risques qui regroupe chaque année de nombreux chercheurs et intervenants en toxicomanie (1).

Situation préoccupante à lEst

Concernant les tendances générales de la prévalence (VIH, VHC, VHB) évoquées lors de cette troisième conférence, au niveau européen, le taux de contamination des usagers de drogues par voie intraveineuse (UDVI) est le seul à avoir diminué ces dernières années en Europe, celui des homosexuels étant stable et celui des hétérosexuels en augmentation2.

Encore une fois cette année, la situation reste fortement contrastée dans les pays d'Europe centrale, le taux de contamination des usagers de drogues par le sida en Europe centrale étant toujours aussi préoccupant. Ces questions avaient déjà été largement évoqués à la 2ème conférence sur les méthodes et résultats des recherches en sciences sociales sur le sida en janvier 19983ou à la 12ème conférence sur le sida à Genève en juin 19984 En Russie, par exemple, les chiffres de prévalence du VIH et des hépatites chez les usagers de drogues restent toujours très importants, (85% des usagers sont porteurs de l'hépatite B ou C et 60% porteurs des deux à la fois). Une prévalence qui peut s'expliquer par la prééminence des comportements à risques chez les usagers induits en partie par la politique -essentiellement répressive- mise en oeuvre à leur égard. Certes, les comportements à risques concernant le partage de seringues sont toujours prégnants : 30% des usagers de drogues, par exemple, laissent leur seringue sur le lieu de l'injection pour pouvoir s'en reservir par la suite sans courir le risque d'être appréhendé par la police pour présomption d'usage, mais d'autres usagers peuvent partager cette seringue entre-temps5 A ce type de comportements induits par la criminalisation de l'usage, s'ajoutent des pratiques spécifiques aux usagers de drogues des pays d'Europe centrale comme celle du kompote, préparation maison à base d'opium mélangé à du sang6 La répression des usagers de drogues limite encore fortement la prise en considération de la dimension sanitaire. Les programmes d'échange de seringues restent encore l'exception mises à part quelques interventions impulsées par des organisations non gouvernementales (ONG) comme le programme d'échange de seringues de Médecins du monde à Saint-Pétersbourg qui connaît toutefois des difficultés répétées comme l'arrestation des intervenants du bus7. Un changement peut cependant être noté: les interventions bureaucratiques et moralistes présentant avant tout les usagers de drogues comme des transmetteurs potentiels du VIH à la population hétérosexuelle et des irresponsables8 ont été abandonnées au profit d'un discours déplorant l'absence de politique de réduction des risques dans ces pays et réclamant l'aide des autres pays européens plus avancés dans ce domaine.

Prévention sexuelle

Au-delà de ce thème récurrent de la situation sinistrée à l'Est, deux grandes nouveautés sont à relever cette année. Le premier thème largement évoqué est la prévention sexuelle chez les usagers de drogues. Un constat a été largement partagé : si les comportements des usagers de drogues concernant le partage des seringues ont évolué très rapidement dès que les seringues ont été mises en vente libre et que les programmes d'échange de seringues se sont développés, les comportements sexuels semblent avoir plus de mal à se modifier. Cette préoccupation relative aux comportements sexuels des usagers de drogues est liée au fait qu'ils constituent un groupe potentiel de contamination envers la population générale. Des résultats issus de plusieurs recherches néerlandaises9 ont été présentés sur l'utilisation non systématique du préservatif chez des prostituées usagers de drogues ou sur la faible protection des usagers de drogues dans le cadre de relations sexuelles avec des partenaires occasionnels. Ces résultats ont été nuancés lors des discussions tournant autour de l'interrogation suivante : Pourquoi les comportements des usagers de drogues changeraient-ils plus rapidement que ceux du reste de la population ?

Accès aux trithérapies

Deuxième grand thème, l'accès aux trithérapies pour les usagers de drogues semble soulever encore aujourd'hui des réticences chez les médecins. Plusieurs communications issues de la cohorte MANIF 200010 ont présenté des résultats édifiants sur les préjugés des médecins concernant l'observance des usagers de drogues. En effet, les UDVI ont moins facilement accès aux trithérapies que le reste de la population car les médecins considèrent que ce type de patients sont incapables d'être bien observants à cause de leurs conditions de vie précaires et de leur intoxication. Et pourtant, les études sur l'observance mettent en évidence que les patients les plus observants ne sont pas toujours ceux qui sont perçus comme tels par les médecins: ainsi, ce ne sont pas les usagers de drogues abstinents qui sont les plus observants mais les usagers de drogues sous Subutex®. Pour augmenter ses chances de recevoir une trithérapie, il semble donc préférable de ne pas parler de son usage de drogues au médecin11 Jean-Paul Moatti coordinateur de la cohorte MANIF 2000 a proposé en plénière une mission pour les sociologues qui consisterait à faire prendre conscience aux médecins que leur perception des usagers de drogues comme non observants est infondée et que tous les patients VIH ont droit à un accès égal aux traitements quelles que soient leurs caractéristiques12.

Marie Jauffret



1 La 11ème conférence internationale sur la réduction des risques a lieu cette année en avril 2000 à Jersey.
2 Hamers F, "Epidemiological situation and future development of HIV in Europe" Ple 1.1
3 cf Laetitia Atlani, "Le sida se lève à l'est" in Transcriptase n 64, mars-avril 1998, p. 20-23
4 cf Marie Jauffret, "Asie, Europe de l'est : deux apprentissages de la réduction des risques" in Genève-numéro spécial ANRS-Le journal du sida-Transcriptase, automne 1998, p. 53-56
Pierre Poloméni, "Usagers de drogues : sombre Europe de l'Est" in Genève-numéro spécial ANRS-Le journal du sida-Transcriptase, automne 1998, p. 56-57
5 Ostrovsky D, Toussova O, Vozraschenye, "HIV-infection and viral hepatitis in the situation of drug addiction epidemic" Wo 19.1
6 Sur ce point, on peut se reporter à l'article de Bertrand Lebeau, "Russie : chronique d'une catastrophe annoncée" in Interdépendances n 31, juin-juillet 1998 p. 24-25
7 Les diificultés rencontrées par les intervenants de Médecins du Monde avaient été évoqués à la conférence estra-hospitalière sur le VIH qui s'est tenue à Paris en décembre 1999.
8 "Maladie de jouisseurs, de pervers et de marginaux, le sida serait une punition de comportements condamnables." Propos rapportés par Bertrand Lebeau, "Russie : chronique d'une catastrophe annoncée" in Interdépendances n 31, juin-juillet 1998 p. 24-25
9 Beuker R, Berns M, Van de Laar M, Van Ameijden E, "HIV infection and risk behaviour among drug users in Amsterdam" Wo 19.2
Van Empelen P, Kok G, Jansen W.J. M, " The additionnal value of anticipated regret and psychopathology in explaining condom use among drug users" Wo 19.4
10 La cohorte Manif 2000 a suivi pendant 5 ans quelque 500 personnes de la région PACA et dIle-de-France, contaminées par usage de drogue.
11 Escaffre N, Morin M, "Anticipating and evaluating intravenous drug user's adherence to HIV antiretroviral treatments : evaluation process and physician's beliefs" Wo 12.4
12 Moatti J-P, "Medical developments in care for HIV/AIDS and their social and behavioral consequences" Ple 1.2