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SWAPS nº 16

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Humeur

La drogue par le petit bout de la lorgnette

par Brigitte Reboulot

Le 9 mars dernier, l'émission Envoyé Spécial (France 2), se livrait à une leçon de géopolitique sur fond de drogue: La Guadeloupe est une île entourée par la mer, la Turquie n'est pas un pays démocratique, Paris se limite à la Place Stalingrad, et la Hollande est vraiment une autre planète. Grosse déception donc.

Non, il n'y a pas tromperie sur la marchandise. Ils avaient bien annoncé une émission sur la drogue, pas sur les drogués. Envoyé spécial, jeudi 9 mars, a traité son sujet aux quatre coins de la planète par le petit bout de la lorgnette répressive.

Quelle déception pour tous ceux qui croyaient à l'évolution actuelle du discours sur la drogue à travers la prévention basée sur les comportements, la prise en charge des individus dans leur globalité !

La drogue se comptabilise en kilos saisis, en planques difficiles, interpellations d'usagers et manque de moyens des services de police et de douanes. A la télévision française, l'usager de drogue est un délinquant.

Présenté par un dealer repenti, le crack en Guadeloupe "accompagne le désespoir de toute une population". Réponse alternative à une situation sociale dramatique -40% de chômeurs sur l'île-, le crack accentue la violence et la frustration des jeunes. Policiers et douaniers, souvent désabusés, se plaignent du manque d'effectifs et de l'application laxiste de la pénalisation concernant l'usage. Les contrôles s'effectuent au hasard, tellement il est difficile d'appliquer les règles apprises en métropole sur le délit de faciès dans cette population si riche en nuances de couleurs. Heureusement, il reste le critère de la boucle d'oreille.

A retenir: la Guadeloupe est une île, accessible de tous côtés par la mer !

Le deuxième reportage consacré à la Turquie, pays de production et de trafic plus que de consommation, met en évidence les liens directs entre les trafiquants de drogue, la mafia, la police et les politiques, particulièrement l'extrême droite. Tout le monde manipule tout le monde. La dérive mafieuse de l'Etat atteint son paroxysme en la personne d'un ancien ministre de l'Intérieur, condamné par la Cour de Sûreté de l'Etat mais protégé par son immunité parlementaire, qui siège au Parlement, arme à la ceinture et entouré de 6 gardes du corps. Les 500 policiers turcs d'Interpol, qui travaillent pour l'Etat turc, évoquent les organisations terroristes comme le PKK (parti des travailleurs du Kurdistan) qui font du trafic pour acheter des armes.

Dommage pour ceux qui croyaient que la Turquie, candidate à l'entrée dans l'Union européenne, était un pays démocratique !

Dans cette logique policière, que pouvait-on montrer des Pays-Bas dont les politiques, dignes représentants d'une société libérale, sont nettement plus intéressés par la prévention que par la répression? Pour répondre à des contraintes européennes en matière de répression, les Pays-Bas ont créé une Unité des drogues de synthèse. Structure unique en Europe, elle regroupe des policiers, des chimistes, des écologistes, et s'emploie à la poursuite des fabriquants. Cette industrie mouvante a toujours une molécule d'avance sur la législation pour rester dans le vide juridique des produits non encore interdits.

Pour motiver une population que les usagers occasionnels ne dérangent pas, l'Unité des drogues de synthèse démontre que cette industrie est polluante, dangereuse pour l'environnement mais aussi pour l'équilibre économique.

On savait déjà que les Pays-Bas avaient quelques longueurs d'avance en termes de réduction des risques et de prévention, mais même en terme de répression du trafic, c'est encore "un océan de pilules" qui nous sépare de cette conception avant-gardiste et intelligente.

Enfin, retour brutal en France, en 1994, avec la rediffusion d'un reportage sur la Brigade des stups. Place Stalingrad, le crack. Usagers, dealers, policiers infiltrant les réseaux, liasses de billets, interpellations, comme à la télé dans les épisodes de Navarro. Le point, six ans après, avec des inspecteurs de la brigade : "la place Stalingrad a été nettoyée grâce à des actions policières suivies et le crack ne s'est pas déplacé ailleurs. A Paris, plus de problèmes de crack".

Ah bon ? Max Dormoy, La Chapelle, c'est pas à Paris ?

Vivement jeudi prochain et le reportage d’Envoyé Spécial sur les dangers des avalanches! Ca, au moins, j'y connais rien. Je pourrai de nouveau dire que c'est une émission vraiment bien faite, basée sur du journalisme d'investigation qui permet de se faire une véritable idée du problème.

Brigitte Reboulot