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SWAPS nº 16

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culture

Editions du Lézard: 7 ans pour déstabiliser le discours prohibitionniste

par Isabelle Célérier

Passage Dagorno, une ruche de 25 personnes. A l'étage la “cellule livres” travaille sur la dernière production maison ,”Psychoactif”, (de Christian Vilà illustré par Kiki Picasso). Une synthèse des connaissances sur le LSD et autres hallucinogènes, “un livre d'art, un livre halluciné, hallucinant” -parmi tant d'autres-aux dires de son éditeur, Michel Sitbon.

Des livres pour former les élites

"Spécialisées"dans la publication d’ouvrages sur les drogues, les éditions du Lézard sont "nées"à New York en 1990. "J’y suis resté 5 semaines durant l’été à traîner dans les librairies pour trouver des livres à traduire" raconte Michel Sitbon qui résume son CV d’alors en un tournemain: "éditeur de presse et de Minitel, 41 ans aujourd’hui, Bac et squatteur dans la mouvance autonome.""Une fois virés des squats, il a bien fallu bosser, faire une boite pour ne pas être désespéré, et gagner sa vie."Dès 1986, le Minitel permet à la petite équipe de subvenir aux besoins et de passer à autre chose.

"A New York, reprend-il, la première chose qui m’a frappée c’était la présence discrète, notamment au "St Mark book store", de quelques livres sur les drogues. Il n’y avait pas d’équivalent en France."

C’est à cette époque qu’il découvre, dans sa version anglaise, "LSD et CIA", une "révélation": l’histoire politique et sociale de drogues qu’il s’était jusqu’alors contenté de consommer sous forme d’expérience. "Un apport intéressant pour la réflexion. Je n’étais alors qu’un drogué velléitaire. Sans plus. Un amateur de tout mais amateur. Qui n’avait en fait jamais eu à réfléchir à la prohibition."

Au même moment, il apprend que l’ami de sa baby-sitter est en prison pour quelques centaines de grammes de cannabis ramenés d’Amsterdam. "Quand je l’ai vu sortir, se souvient-il, c’était un enfant (19 ans). Et j’ai été particulièrement choqué par la dimension scandaleuse de la répression".

1992, c’est la rencontre avec Jean-Pierre Galland, l’auteur de "la fumée clandestine" qui après la faillite des éditions Ramsay cherche un nouvel éditeur et qui milite contre les prisons. Ce sera le premier livre publié par les éditions du Lézard.

"L’idée de départ , raconte Michel Sitbon, c’était qu’on ne peut pas réfléchir à un sujet sans information. Sur l’article L630, on n’avait, par exemple, que des informations polémiques sur les drogues. Et tant qu’on n’a pas les éléments de la réflexion, on ne risque pas de faire avancer le débat. J’étais même plus élitiste que ça: pour avancer, il fallait que les intellectuels évoluent. Et à l’époque, les universitaires, les journalistes et les politiques ne s’en tenaient qu’aux préjugés de la police". L’objectif c’était donc de publier des livres pour former les élites. Et l’ambition de réformer les consciences.

Déjouer la censure

Parallèlement, Michel Sitbon créé les éditions Dagorno ("Ya basta", "Gandhi", "que fait la police, "la grande famine de Mao"...) pour ne pas pénaliser les autres ouvrages de la maison et éviter un éventuel rejet des libraires. Mais la "ruse"n’a en fait jamais trompé personne. Car un des premiers bilans du petit éditeur, c’est qu’il ne faut pas confier la distribution à autrui. "Le phénomène de censure fonctionne bien, et celui qui distribue est dans le même bain, explique-t-il. Si le bouquin est "sulfutreux", comme beaucoup au Lézard, ils ont toujours tendance à l’oublier."

Pour l’Esprit Frappeur, une collection à 10 francs de pamphlets politiques ("de la prison à la révolte", "le Monde, un contre-pouvoir?", "les mines anti-personnel"...) "c’est encore pire, reprend-il, car on touche au politiquement correct."Une collection dont l’inspiration générale découle de feu "Maintenant", un journal d’information d’abord thématique puis périodique qui n’aura duré qu’un temps. "D’eux-mêmes les kiosquiers n’en voulaient pas. Au bout d’un an, on a jeté l’éponge. L’Esprit Frappeur, c’est le même travail sous une autre forme. Qui se vend très bien quand il est mis en vente. Mais là-encore, nous sommes victimes d’anomalies inacceptables, de la censure des libraires."

Un bilan mitigé

Depuis 1990, les choses ont pourtant fortement évolué.

"Mais je me suis peut-être trompé, reconnaît l’éditeur. Ceux qui achètent sont les usagers. Pas du tout les élites. Les livres de réflexion de fond, on en a très peu vendu. La cible de départ n’a pas été touchée. Pourtant, l’ensemble du débat a quand même évolué. Mais la pression est venue de la base: les livres ont pu exister grâce aux usagers."Réaliste, il poursuit: "La réduction des risques a en fait plus contribué à modifier les façons de voir, comme le Centre d’information et de recherches sur le cannabis (CIRC) d’ailleurs, mais là aussi par la base: les fumeurs."

Donc de vrai débat, point. Plutôt un phénomène de mode.

Puis ce fut l’organisation d’un colloque réunissant, le 18 juin 1993, les militants et intellectuels du monde entier. La première rencontre du genre qui, selon Michel Sitbon, "a beaucoup joué notamment pour faire évoluer la situation chez nos voisins. C’est peut-être de là aussi qu’est née la réduction des risques et Limiter la casse", aime-t-il à supposer.

Environ 150 livres et 7 ans plus tard, le bilan paraît donc mitigé: les livres faits pour réfléchir sont ceux qui se sont le moins vendus, à la différence de ceux d’accompagnement pour les usagers. "Mais, globalement - et si on prend ce colloque qui a réussi car il a provoqué un certain nombre d’effets dès le troisième livre des éditions du Lézard, ça a marché", s’enorgueillit l’éditeur. "Peut-être même au-delà des espérances car il y a maintenant un vrai débat de société". Une évolution qui n’aurait cependant pu se faire sans la réduction des risques qui "a été un critères déterminant pour empêcher qu’on puisse écarter le sujet."

Reste enfin "un effet très important de déculpabilisation des drogués". "La revendication de consommation de Jean-Pierre Galland, explique en effet Michel Sitbon, a créé une autre relation aux drogues, au cannabis en tout cas. On a suffisamment dit que le cannabis ne présentait pas de danger pour la santé pour déculpabiliser mais , à l’époque, en 1993, il fallait le dire. C’est probablement l’effet le plus profond, le plus utile et relativement indiscutable. Il aura fallu 7 ans pour réussir à déstabiliser le discours prohibitionniste."

L’avenir? "Si on arrive à distribuer nos livres, on sera beaucoup plus libres qu’avant. Il faut arriver à le faire parce que quand on édite, on se fait seulement plaisir. Les éditions du Lézard ne sont à l’équilibre que grâce au Minitel mais ce dernier rapporte de moins en moins."

Prochaine étape, donc: le passage à "une distribution sérieuse".

Isabelle Célérier

Tous les livres des Editions du lézard, dagorno et de l'Esprit Frappeur peuvent être commandés sur le web (http://www.ladylong.com) ou par Minitel (3615 Lézard)
Editions du Lézard, 7-9 passage Dagorno, 75020 Paris
tel: 01 40 09 69 69