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SWAPS nº 15

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Le testing fait du lobbying

A la Techno Parade, "dis-moi ce que tu gobes..."

par Jimmy Kempfer et Sylvian Klein

Pelouse de Reuilly, le 18 septembre 1999. La Techno Parade est terminée et plus de 200 000 jeunes, rient, s'agitent, dansent, communient au rythme des différents "sons"(1) de la gigantesque fête. Certains ont les yeux plus brillants, les pupilles plus dilatées, l'air plus hilare que les autres. Ils vivent la musique avec plus d'intensité, d'exaltation...

Contrôle rapide des produits

A côté de la Sécurité civile, les deux unités mobiles de Sud 92 (2) et de C3R(3) ainsi que quelques tables délimitent un espace un peu spécial. Des membres d'Asud y pratiquent le "testing" ou "contrôle rapide des produits" (CRP).

Des dizaines de personnes font la queue en lisant et commentant les brochures de prévention présentées sur les tables. Elles attendent de monter dans une des camionnettes pour faire tester leurs "ecstas" (ou ce qu'ils croient en être).

Un jeune couple entre. Philippe Tessier les invite à s'asseoir devant une table, en face de lui. La jeune fille lui remet un comprimé un peu élimé. Philippe lui explique le principe du contrôle rapide et lui demande l'appellation du produit. "Ecstasy, Mitsu !" répond la fille. Un des côtés comporte, en effet, trois losanges gravés: le sigle Mitsubishi. Philippe gratte un peu de poussière du "Mitsu" dans une coupelle, verse une goutte de liquide et demande au jeune s'il en a déjà goûté et quels en étaient les effets.

- Non, répond l'autre !

Sous l'action du test de Marquis (voir encadré), le mélange vire rapidement au violet-noir.

"Ce produit contiendrait une méthylamphétamine. Peut-être de la MDMA, de la MDA, du MDBD ou une autre molécule apparentée à l'ecstasy !" affirme Philippe pendant qu'à ses côtés, Sarah en note soigneusement les caractéristiques: aspect, couleur, dimensions, logo, vitesse de la réaction...

- Il est bon alors? demande le jeune homme.

- Rien ne permet de dire qu'il soit bon. Il s'agit d'un produit illégal, fabriqué clandestinement sans aucune garantie de qualité. Il y a des traces blanchâtres. Ils contient probablement toutes sortes de produits et des résidus chimiques dangereux pour votre santé!

- Oui mais est-ce qu'ils sont forts? insiste le jeune homme.

- Ce test est simplement indicatif. On ne peut pas connaître le dosage. Mais vue la vitesse de réaction, il vaut mieux ne gober qu'un demi ou même un quart pour commencer."

Le couple remercie du conseil, ramasse encore quelques documents informatifs et sort. Déjà un autre jeune entre. Son comprimé est plus gros, gris, verni, d'un aspect plus "pharmaceutique" et comporte un sigle ressemblant vaguement au précédent.

"C'est probablement un médicament ! L'œil exercé de Philippe a immédiatement identifié un antalgique déjà vu plusieurs fois ce soir.

- J'en étais sûr, fulmine l'autre, dépité. Tu peux le tester quand même ?"

Philippe explique et procède au testing. Aucune réaction. Il s'agit bien d'une "arnaque".

Conseils divers

Le jeune homme laisse le comprimé, comme souvent lorsque que la réaction est inhabituelle, qui atterrit dans la "boîte à carotte". C'est un amateur d'amphétamines. On l'informe que l'association de cette drogue avec de l'ecstasy augmente la neurotoxicité. A chaque fois l'opération est accompagnée de conseils divers:

- Est-ce la première fois que tu consommes ce genre de produit?

- Si oui, quand en as-tu pris? Combien? En combien de fois? Quelle est ton appréciation? L’as-tu mélangé avec autre chose et quoi?....

- N'oublie pas de boire de l’eau, tu risques de te déshydrater.

- Bois régulièrement mais jamais trop à la fois.

- Tu as l'air d'avoir chaud. Tu devrais prendre un peu l'air et boire de l’eau.

- Ne restes pas seul si tu sens quelque chose d'anormal, si ça ne va pas n'hésites pas à revenir...

La plupart des accidents liés à la prise d'ecstasy sont dus à l'hyperthermie et à la déshydratation.

Un jeune "piercé" reconnaît prendre les "Taz"(4) par quatre sous prétexte qu'ils sont moins dosés qu'avant et se déclare prêt à augmenter encore la dose. Il en consomme chaque week-end durant deux jours et souffre de fatigue, dépression, irritabilité qu'il attribue à la mauvaise qualité des produits.

Il a l'air surpris d'apprendre que la disparition des effets empathogènes(5) est due à l'abus. Quelqu'un lui affirme qu'il faut attendre 40 jours entre chaque prise et que la consommation répétée entraîne une tolérance. Une fille lui recommande le Prozac®, un autre le Lexomil®, un troisième le "rachacha"(6) pour la descente. Quant aux responsables du stand, ils lui conseillent un arrêt radical afin d'offrir des vacances à ses neurones et éventuellement de consulter un centre spécialisé ou au moins de contacter un des groupes d'autosupport mentionnés sur les documents.

Toutes les personnes présentes manifestent leur soutien au testing.

"C'est bien ce que vous faites ! Continuez.

- Dommage que les tests ne soient pas plus précis."

Des personnes veulent faire tester du LSD, de la kétamine et de la cocaïne

 "salement coupée" qui "paralyse". Mais Asud n'a pas le matériel.

Premier ecsta

Dans le camping-car de Sud 92, un médecin volontaire réconforte et rassure deux jeunes filles particulièrement angoissées. Elles ont gobé un "ecsta"

pour la première fois de leur vie. Elles culpabilisent gravement et veulent se rendre aux urgences d'un hôpital. Finalement, il s'avère que ce qu'elles croyaient être de la MDMA n'en était pas: la plaquette "Qu'est-ce qu'on nous

fait gober?" (voir page 14), réalisée en collaboration avec Médecins du monde, Act Up, Asud et Techno Plus, et qui montre, photos à l'appui, les médicaments les plus communément vendus pour de l'ecstasy a, en effet, clairement permis d'identifier un anti-inflamatoire.

D'autres viennent parce qu'ils ont besoin de parler, d'évacuer l'angoisse et la dépression qui suit souvent la prise d'ecstasy ou d'amphétamines. On parle drogues: Qu'en est-il réellement de cette fameuse toxicité de l'ecstasy? Que vaut-il mieux prendre pour gérer une "descente": cannabis, opiacés, tranquilisants...ou rien du tout? Les dangers et les effets des associations: ecstasy/cannabis/alcool/amphétamines/LSD/Prozac®/kétamine...

Cette dernière drogue revient souvent. Elle en fascine certains. Les gens échangent et discutent volontiers. Les récits des raves interrompues brusquement par de violentes descentes de polices, font froid dans le dos:

- Panique indescriptible en pleine montée d'acide;

- Crise d'épilepsie due à la charge des CRS et aux gaz lacrymogènes dans un entrepôt;

- Départ précipité en voiture sous l'effet du LSD ou de la kétamine;

- Prise d'une dizaine d'ecstasy et de doses de LSD au moment d'une fouille pour éviter que la police ne les trouve...

Environ 40 % des produits testés ce soir là s'avèreront être des médicaments

vendus pour de l'ecstasy. On trouve de tout : anti-parkinsonniens (Artane®),

neuroleptiques, benzodiazépines, bêtabloquants, antiarytmiques cardiaques, vasodilateurs, anti-histaminiques et ce soir-là de nombreux anti-paludéens dont l’aspect et le logo peuvent faire penser aux ecstasy "Mitsubishi", très recherchés actuellement. Dans un cas sur dix, la réaction indiqua la présence d'amphétamine (speed). Et près de la moitié des tests révèleront la présence d'une méthylamphétamine (ecstasy). (7)

La Sécurité civile est intervenue 288 fois. Dans près de 80% des cas, il s'agissait de problèmes dus exclusivement à l'abus d'alcool. Pour les autres, de problèmes d'hypoglycémie, de stress aigu...d’appendicite. Il y a eu 36 évacuations. Mais le responsable de la communication de la Sécurité civile n'a pas pu affirmer qu'il y en ait eu une seule principalement liée à la consommation de drogues illicites. Elles étaient exclusivement dues à des abus et à des mélanges d'alcool.

L’autosupport par excellence

Le testing permet d’établir une qualité de contact, de dialogue irremplaçable. Les jeunes savent que les acteurs du testing, culturellement proches d’eux, font cela dans un souci humanitaire, informatif, sans jugement et avec pour principal objectif: la réduction des risques ainsi qu’une information objective et adaptée. C’est une action d’autosupport par excellence qui part d’un droit de l’homme fondamental: le droit à une information objective. Pour pouvoir agir efficacement, il faut connaître les usages. Et pour les connaître, il faut avoir la confiance des usagers afin qu'ils révèlent leurs pratiques dans le détail, ce que permet le testing. Il faut aussi être formé à la technique du CRP, au dialogue, aux effets... La qualité de l'échange autour du testing compense largement le manque de précision et les limites du test. Dire à quelqu'un que son comprimé contient probablement une molécule proche de la famille de l'ecstasy ne veut pas dire: "C'est du bon, tu peux y aller !"

Si ceux qui procèdent au testing semblent crédibles à l'usager, il entendra leur message. Il écoutera très souvent les mises en garde, il prendra moins de risques, il consommera plus intelligemment.

Le testing est un outil humble avec ses limites, mais c'est le seul qu'on ait trouvé dans ce contexte pour faire une prévention recevable par ceux à qui elle est destinée. Le testing sera le complément d'outils qui restent encore à inventer.

L’ecstasy n’est pas sans danger. Il y a risque d’abus, de dépression, de "bad trip", d’hyperthermie, d’hépatite, bien plus que de décès8.Risques aggravés par la clandestinité, la répression, les procédés de fabrication douteux, les mélanges, sans parler des médicaments vendus pour de l’ecstasy qui peuvent être encore plus dangereux.

Jimmy Kempfer, Sylvain Klein

Le Test de Marquis

Le Test de Marquis, un réactif à base d'acide sulfurique et de formol, permet d'identifier les méthylènedioxyamphétamines (MDA ou apparentés): lorsque la réaction vire au violet-noir, il s'agit très probablement d'ecstasy ou d'une molécule de la même famille. Si le produit testé contient de l'amphétamine, la couleur vire à l'orange-marron. Ce test permet également d'identifier le 2CB, une drogue de synthèse recherchée par certains pour ses effets hallucinogènes et érotisants, mais peu présente en France pour l'instant.

La présence de filaments colorés, de tâches, une réaction autre, partielle ou l’absence de réaction peuvent signifier un contenu douteux ou inconnu.



1)Son ou Sound System : installation sonore mobile où officie un DJ.
2) Programme d’échange de seringues (PES) de Bagneux 92
3) PES d'Aulnay 93
4) taz : ecsTAZy
5) empathogène ou empathie : faculté de s'identifier à quelqu'un, de ressentir
ce qu'il ressent.
6) Rachacha : décoction concentrée de têtes de pavots
7) Il peut s'agir de MDMA, MDA, MDEA, MDMB...ou d’autres molécules de la famille des phényléthylamines.
8) 2 décès attribués à l’ecstasy en 1998.