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SWAPS nº 15

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Culture

Clap de fin

par Sophie Cachon

Six ans après ceux de "3000 scénarios contre un virsu", les courts-métrages lauréats du concours des scénarios sur la drogue organisés par le Centre régional d'information et de prévention du Sida (CRIPS) arrivent sur les écrans. 24 petits films pour tenter de changer les représentations sur la toxicomanie.

Ce soir, ambiance chez la Famille Médicament. Maman est débordée, papa est en voyage d’affaires, fiston a un mauvais bulletin scolaire -élève dissipé-, fillette mal à la tête, grand fiston la fièvre, vautré devant la télé, et bébé joue avec un tube de comprimés. Rien ne va plus, il faut gérer. Un cachet pour se concentrer, un pour grandir, un pour se calmer, un pour dormir ou un pour faire passer l’effet du précédent, avalé à grand renfort de boisson pétillante et sucrée, et tout le monde au lit. Le bonheur, filmé en 4,25 mn par Etienne Chatilliez, est à coup sûr dans l’armoire à pharmacie. "Le danger des campagnes de prévention, déclare le réalisateur, c’est que le résultat soit aussi sinistre que le problème exposé". Avec sa jolie mère de famille pleine de bonnes intentions question automédication, pas de danger: l’humour léger, l’absurde bien dosé et l’enrobage sucré -couleurs douces, images feutrées- font passer la pilule. Ça n’a pas l’air d’un spot de prévention, ça n’en a ni la couleur, ni la saveur, car ça n’en n’est pas vraiment un.

La Famille médicament fait partie des 24 courts-métrages initiés par le Crips, qui seront diffusés sur toutes les chaînes de télé et au cinéma à partir du 7 février, suite à un concours de scénarios lancé durant l’hiver 1998. Sur le même principe que les 3000 scénarios contre un virus, le Crips a voulu faire gamberger nos concitoyens sur la drogue, ou plutôt les drogues, "pour que les représentations sur la toxicomanie changent", explique Didier Jayle, directeur du Crips. On voulait faire réfléchir sur les notions de plaisir, de solitude, de risque, de dépendance, d’attirance". Durant six mois, les scénaristes en herbe ont envoyé la copie. Des jeunes, des moins jeunes, des usagers, ex-usagers, des parents, des classes entières, des provinciaux, des banlieusards ou des étrangers…

Fin avril, 3 624 personnes avaient répondu à l’appel. 3 624 tranches de vies en dix pages maxi, kaléidoscope de nos consommations licites ou non, de l’alcool à l’héroïne, du cannabis au chocolat, du médicament à la cigarette, de l’ecstasy à l’antidépresseur. Au printemps a commencé le travail de fourmi : passer au tamis ce formidable bouillon d’idées, d’émotions, de clichés ou de terribles vérités, partager le boulot entre deux boîtes de production (Téléma et MP productions), et tourner. "Autant c’est une évidence de se battre contre le sida, raconte Michel Propper, de MP productions, autant c’est difficile d’aborder la drogue, sujet tabou de chez tabou. Avec ces scénarios, on travaille sur la drogue, par un biais simple et à la fois compliqué: une histoire égale une émotion".

L’émotion est au rendez-vous quand la réalisation fait tilt. Comme ce coup de poing dans le ventre du film de Shoukroun et Journey Dernière année. Tourné en milieu hospitalier, l’image colle aux basques d’une interne surmenée. La caméra se heurte aux carrelages, aux malades stressés, aux traits serrés de la jeune femme exténuée qui va péter les plombs malgré les cachets, dont elle connait, elle, pourtant un rayon.

L’émotion, c’est aussi le gag. La mère de famille de Faire comme les autres, d’Isabelle Dinelli, -Eva Darlan, parfaite en BCBG bonasse- a trouvé un pétard dans les affaires de son fils et finit par le fumer avec ses copines sur la terrasse de son 250 mètres carrés. C’est la mère qui est raide toute la journée et le fils qui prend la baffe avant le dîner, car quand même, merde, faut pas déconner. L’émotion est à vif, comme le bleu des yeux de Lucie, de Guillaume Nicloux, qui se fait faire un fix à une soirée. Pas paumée, pas accro, pas malmenée par la vie, Lucie. Juste une jeune femme (Sylvie Testud, extraordinaire), dans une fête plutôt cool, filmée comme si elle était à l’extérieur de son corps, tandis qu’elle se fait sauter par les deux types avec lesquels elle s’est shootée. De province, sa mère lui laisse un message sur son répondeur, un peu gnangnan, un gentil message de maman. Entre la jeune femme qui commence à faire sa vie, entre la famille et les nouveaux amis, s’est niché un embryon de solitude, un début d’oubli, un peu de drogue, quelques conneries, mais c’est la vie.

"J’ai pas trop le moral en ce moment, je voudrais bien un truc pour me remonter", dit une cliente qui va au Drugstore comme on va chez Tati: on trouve de tout dans ce magasin kitsch couleur dragée. De la coke pour retrouver l’énergie, de l’héro pour oublier ses ennuis, de l’herbe pour fumer bio et rigolo, des amphètes pour s’éclater ou de l’ecsta pour planer. Marion Vernoux, dans son Drugstore fréquenté par une excellente et indécise Valeria Bruni-Tedeschi, filme une succulente pirouette… D’une voix blasée, la vendeuse édicte les effets secondaires: diarrhée, vomissements, perte ou prise de poids, accoutumance faible ou forte, palpitations, arrêt cardiaque ou mort foudroyante. Pas vraiment édulcoré, le rose bonbon. Et la déprimée de conclure en substance: ça ne demanderait pas réflexion, avant d’y goûter ?

Une vendeuse faisant l'article à Valeria Bruni-Tedeschi dans "Drugstore" de Marion Vernoux


Sophie Cachon