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SWAPS nº 15

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Le point sur

Un shopping stupéfiant: la paraphernalia

par Jean-rené Dard

Accompagnant le commerce des drogues, le bizness -légal- d'accessoires et autres gadgets destinés à leurs consommateurs explose dans certains pays.

Pipes, bongs, shillums...

Le phénomène commence dans les années 70 aux USA avec les "Head Shops". Dans ce pays, plus de 72 millions de personnnes (source NIDA 1994) reconnaissent avoir déjà consommé une drogue illégale. Ce potentiel commercial na pas échappé aux marchands. Dans les Head Shops on trouve tout ce qui est lié aux drogues (sauf ces dernières).

Pipes, bongs(2), shillums(3) s’exposent dans les vitrines auprès de nécessaires à sniffer, appareillages pour tester et préparer la cocaïne et autres produits "diététiques" en fait destinés à tromper les nombreux contrôles urinaires pratiqués là-bas. Ces stupéfiantes boutiques vendent également des livres très explicites sur les drogues (tel "The cocaïne lover handbook") ainsi que les principaux titres de la presse des drogues. Le magazine High Times en est le plus emblématique. Issu de la presse underground en 1974, ce magazine compte aujourd’hui plus d’1 million de lecteurs et abandonne plus de la moitié de ses pages à la publicité. Un excellent support pour les vendeurs de paraphernalia et une formidable manne pour ce journal.

Dans les années 80, les "Grow Shops" s’installent en Hollande. Ces magasins vendent tout un matériel très perfectionné pour la culture du cannabis en intérieur, alors en plein boum. La tolérante Amsterdam devient une destination privilégiée pour les amateurs européens de cannabis et, en commerçants avisés, les Hollandais organisent parfaitement les circuits du tourisme cannabinique. D’après une enquête du magazine Capital, vingt mille Hollandais vivraient du seul commerce du cannabis.

Le magazine High Times y tient d’ailleurs chaque année sa Cannabis Cup qui célèbre les meilleurs crus de hashich et d’herbe, et propose aux visiteurs une incroyable foire commerciale .

...le cannabizness gagne du terrain

Début 90, après les USA et les Pays-Bas, Head Shops et Grow Shops se développent en Allemagne, au Royaume-Uni et en Suisse. C’est en Allemagne que le phénomène est le plus marqué. Soutenu par 4 magazines (Hanf!, Hanfblatt, Grow! et Highlife), le mouvement pro-cannabis y est extrêmement puissant et le commerce de paraphernalia s'y trouve comme un poisson dans l’eau: sorte de supermarché des drogues, la chaîne UDOPEA franchise des boutiques dans la plupart des grandes villes allemandes et vend sur catalogue par VPC.

Depuis 1992, un salon dédié au commerce lié au chanvre, le "Cannabizness", a lieu chaque année. Imaginez un parc des expositions sur lequel flotterait fièrement un drapeau frappé de la célèbre feuille à 5 branches et des stands entièrement dédiés au chanvre sous toutes ses formes! Là encore, tout se vend...sauf le produit!

Toutes les nouveautés y sont présentées: test pour mesurer le taux de THC (tétrahydrocannabinol)(4), Aromizer pour fumer sans fumée, shampooing pour éliminer toute trace de drogue dans les cheveux, urine propre lyophilisée, gouttes anti "yeux-rouges", batterie de portables aménagés avec cachette, ecstasy végétal, herbes supposées psychotropes en tout genre (à l’exception du cannabis), appareils pour fabriquer des joints à la chaîne, sans oublier la nombreuse littérature consacrée aux drogues. Le salon présente également toutes les applications non psychotropes du chanvre et ses produits dérivés: matériaux de construction, vêtements, boissons, nourriture, etc.

En Suisse, où la culture du chanvre n’est pas illégale (sa consommation si), l’herbe se produit à la tonne et des supermarchés spécialisés s’y consacrent. Le cannabis y est vendu comme sachet odorisant ou plante ornementale. Triste dérive, le magazine "La Feuille de Chanvre" publie les noms des personnes surprises à voler dans les nombreux champs de cannabis.

Dernières nées: les "Smarts Shops"

Ces boutiques commercialisent tout un éventail de drogues encore légales. Des plantes psychédéliques très puissantes y côtoient des pillules plus ou moins inoffensives et il n’est pas toujours facile pour le client de s’y retrouver. Car si les premières boutiques de ce type étaient tenues par des amateurs éclairés qui ne vendaient que des produits naturels (cactus et champignons hallucinogènes), leur succès attira des marchands peu scrupuleux qui proposent du concentré d’Ayahuasca ou de Salvia Divinorum comme ils vendraient 1 kg de patates. Dernière mode: les bombes d’oxygène. A quand du soleil en barre ou de la pluie en pilule?

En fait, ces commerçants surfent sur cet engouement pour les produits dits naturels en profitant de l’hypocrisie de la prohibition des drogues: "vos drogues préférées sont interdites, en voici d’autres équivalentes mais légales". Ils occupent une sorte de no man’s land où tout ce qui n’est pas interdit peut être vendu.

L’exemple type en est Sean Shayan, un jeune américain au visage d’ange qui s’est monté un empire financier, la société "Temple of Ecstacy", en commercialisant des produits "naturels" aux noms évocateurs: Liquid ecstacy, 7th Heaven, Ayahuasca, Erotikava, Ritual Spirit, etc, etc.

D’autres entreprises proposent des Herbal Hash, Lettuce Opium et autres Killers Skunks qui n’ont de stupéfiant que le nom et le prix. Ces faussaires avisés ont inventé les "Canada dry" des drogues, merci la prohibition.

Si tout ce commerce peut être utile lorsqu’il aide les usagers de drogues à tester leurs produits, à réduire les risques grâce à des "outils"'(5) de consommation propres, voire lorsqu’il encourage à autoproduire en responsabilisant, il devient carrément dangereux lorsqu’il tombe entre les mains de personnes uniquement motivées par l’appât du gain. Car il nexiste aucune norme de sécurité pour ces produits souvent vendus avec la mention "ne pas consommer" ou "nous déclinons toute responsabilité en cas dusage à des fin stupéfiantes". Encore un effet pervers de la prohibition.

Parmi les plus emblématiques de cette "presse spécialisée", le magazine High Times compte aujourd'hui plus d'un million de lectuers et abandonne plus de la moitié de ses pages à la publicité.


Jean-René Dard



1) Paraphernalia: accessoires permettant de consommer, vendre ou manipuler des drogues illégales dans les pays anglo-saxons.
2) Bong: tourneau de pipe fixé sur un tube ouvert aux deux extrémités. On bouche avec la main, on aspire et on retire la main. Cela créé un appel d'air qui favorise la pénétration de la fumée dans les poumons.
3) Shillum: pipe formée d'un tube conique en terre cuite, bois, ou ardoise.
4) THC: principe actif du cannabis.
5) Aux USA, dans les années 80, un vaporisateur nommé Tilt produisait 80% de goudrons de moins qu’une pipe classique pour 80% de THC en plus. Il fut interdit car considéré comme exclusivement destiné à la consommation d’une drogue illégale.
Légende

Parmi les plus emblématiques de cette "presse spécialisée", le magazine High Times compte aujourd’hui plus d’un million de lecteurs et abandonne plus de la moitié de ses pages à la publicité.