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SWAPS nº 14

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Actualités / Plan triennal

"Inciter les gens à aller chercher l'information et à se l'approprier"

par Isabelle Célérier

Entretien avec Nicole Maestracci, présidente de la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (Mildt)

Vous travaillez actuellement à l’élaboration d’une campagne nationale d’information. Quel en sera le message?

L’objectif n’est pas de délivrer un message mais de rendre compte de la complexité des choses et de parier sur la responsabilisation des gens en leur donnant le maximum d’informations, toutes les connaissances qui étaient jusqu’à présent réservées à un nombre restreint de spécialistes.

Des informations sur tout: les effets des produits, la prévalence, la législation, les comportements des jeunes, à qui s’adresser... Mais aussi des chiffres pour remettre les choses en perspective, notamment par rapport à nos voisins européens qui ont des niveaux de consommation comparables, quelque soit la politique suivie.

Ce qui m’a beaucoup frappé dans ce monde assez étroit de la lutte contre la toxicomanie, c’est qu‘on sous-estime totalement la méconnaissance que les gens ont du problème. On tenait ces informations pour acquises.`

Or les gens ne savent pas parce qu’on les a peu informés. Il n’y a pas eu de campagne depuis 1994. Mais je suis convaincue que l’opinion publique est prête à entendre beaucoup plus de choses qu’on ne le croit.

Notre campagne sera donc lancée mi-janvier avec l’objectif d’inciter les gens à aller chercher l’information et à se l’approprier.

Vous vous êtes battue pour mettre sur le même plan toutes les dépendances. Comment faire passer le message dans une opinion "baignée" dans l’idée que l’alcool ou les médicaments ne sont pas des drogues?

Conduire des programmes de prévention et de soins qui concernent l’alcool et le cannabis ne pose en fait pas de problèmes. Tout se passe comme si cela devenait évident pour tout le monde.

C’est vrai que la représentation de l’alcool reste positive. Mais aussi que l’abus - les gens raisonnent par rapport aux jeunes, à l’accroissement des états d’ivresse, et aux accidents de la route- doit être traité. Il faut distinguer l’usage occasionnel de la consommation abusive ou nocive pour soi ou pour les autres et ce, quel que soit le produit.

Pour l’alcool, le problème c’est évidemment la notion d’abus. Nous sommes partis de la définition OMS -3 verres tous les jours = consommation à risque- mais quand nous avons testé cette approche en France, les gens ont eu du mal à l’admettre comme un seuil acceptable.

Donc comment faire évoluer les comportements de consommation et surtout les représentations de consommation?

Quant aux médicaments, il me semble qu’on peut, là encore, agir par des actions de prévention auprès des jeunes et du grand public.

Comment la médecine des addictions sera-t-elle mise en pratique? Les centres de prise en charge seront-ils spécifiques?

La prise en charge de l’alcool et celle de la toxicomanie se sont développées de manière parallèle. L’idéal serait qu’à terme il n’y ait pas forcément de structures communes mais un travail en réseau et qu’il y ait au moins un lieu de référence dans chaque département. La création d’un diplôme de médecine spécialisée en addictologie devrait ainsi permettre de créer une compétence en bout de chaîne, de vrais experts avec reconnaissance universitaire.

Mais il faut aussi tout un travail en réseau associant hôpitaux (donc développer des équipes de liaison en addictologie hospitalière) et médecins généralistes, toujours en rapprochant les réseaux alcool et toxicomanie existants. On sait, par exemple, que quelqu’un qui a une consommation abusive d’alcool mettra vingt ans pour aller consulter, dix à quinze ans pour un héroïnomane. Pendant toute cette période, ces personnes passent d’une consommation abusive à la dépendance. Il faudrait arriver à une prise en charge plus précoce, à rendre l’entourage sensible à un certain nombre de signes pour provoquer la première consultation.

Ce qui implique également que le dispositif de droit commun, et en particulier les généralistes qui n’abordent pas systématiquement ces sujets profitent des consultations pour demander à leurs patients "où en êtes vous par rapport aux consommations?" Le seul fait de poser la question amène souvent la personne a réfléchir. C’est une démarche de sensibilisation.

C’est vraiment un travail à long terme, mais je crois que cette évolution (le rapprochement alcool-toxicomanie) va se faire sans problème. Les centres spécialisés dans la prise en charge de la toxicomanie se rendent déjà compte par eux-mêmes du pourcentage important de patients présentant également un problème d’alcool. Ils sont donc plutôt favorables à de telles évolutions.

Reste à savoir comment faire pour ne pas réitérer les mêmes erreurs, c’est-à-dire pour que les politiques publiques ne soient pas en retard par rapport à l’évolution des consommations (c’est ce qui s’est passé pour les traitements de substitution).

D’aucuns s’inquiètent de la mise en œuvre d’une formation généralisée: par qui, sur quels thèmes, avec quels moyens?

Les financements existent. Nous sommes en train de visiter toutes les écoles (police, sociales, protection de la jeunesse...) pour harmoniser les programmes de formation, notamment dans le domaine de la prévention. Pour actualiser les connaissances et peut-être, à terme, créer un outil de formation commun.

Mais pour l’instant, chaque ministère doit se réapproprier le discours dans son propre langage. Car l’idée c’est aussi de donner des informations sur l’application de la loi aux personnels sociaux et sanitaires et des informations sur les traitements et les soins des dépendances aux personnels répressifs, par exemple. Il faut que chacun se réapproprie le discours. La Mildt a un rôle d’impulsion, après..

La création, à l’OFDT, d’un observatoire de l’évolution des consommations et des produits qui circulent va-t-elle permettre d’officialiser ces informations?

Cette banque de données des drogues de synthèse et d’évolution des consommations devrait permettre d’approcher la réalité plus rapidement.

Jusqu’à il y a peu, on n’avait pour seule vision que les chiffres de la police et ceux du dispositif de soins.

Prenons l’exemple de la cocaïne dans les cités: nous n’avons encore aucune traduction épidémiologique de ce phénomène - dont tout le monde nous dit qu’il est en progression- car ces enquêtes sont longues.

Cette observation en temps réel permettra de connaître plus rapidement les évolutions.

Comment aider les efforts de recherche et l’épidémiologie?

Nous mettons en place un programme d'enquêtes épidémiologiques régulières. Avec, tous les 2 ans, une enquête au cours de la journée préparatoire à la Défense, ce qui permettra de toucher tous les jeunes - filles et garçons -, à l’exception, peut-être des plus marginalisés. Et une enquête européenne tous les 4 ans en milieu scolaire. Enfin, nous comptons également introduire des questions sur les consommations dans d’autres enquêtes plus générales comme le Baromètre Santé du CFES mais les résultats seront moins fiables notamment en ce qui concerne les consommations statistiquement plus faibles comme les drogues de synthèse.

Il n’y a pas suffisamment de chercheurs en sciences sociales en France qui s’intéressent à ces questions. La Mildt peut financer sur contrat certains laboratoires, essentiellement le CNRS et l’INSERM, mais le vivier est relativement limité en ce qui concerne les sciences humaines et sociales.

Il faudrait susciter de nouvelles vocations Mais ceci implique de mobiliser les milieux de recherche qui, pour l’instant, ne le sont pas.

La Recherche est un milieu compliqué, assez lourd à faire bouger.

D’où notre idée de réorganiser complètement l’OFDT pour en faire un organisme d’animation de la recherche scientifique spécialisé, de référence. Mais cela suppose un énorme travail de réorganisation.

L’objectif est qu’il aboutisse à la fin du plan triennal et que fin 2001, tout le dispositif d’alerte et de connaissances soit en place pour pouvoir réagir à temps.

A défaut d’avoir touché la loi de 1970 dans votre plan triennal, pensez-vous pouvoir inverser la tendance en ce qui concerne les interpellations pour usage de cannabis?

Tout le monde est d’accord sur la nécessité de privilégier la lutte contre le trafic mais les faits ne suivent pas toujours. On assiste plutôt à un accroissement du nombre des interpellations pour usage et à une baisse de celles pour trafic. Il faut donc que les objectifs du plan soient repris comme une priorité forte par tous les ministères répressifs (Justice, Intérieur, Défense, Affaires étrangères).

C’est vrai pour tous les sujets: mon rôle est de coordonner et d’impulser. Après, il faut que tous les services de l’Etat s’engagent.

Mais je suis pragmatique et plutôt obstinée.

Propos recueillis par ISABELLE CELERIER