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SWAPS nº 14

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Humeur

Pour une nouvelle clinique du toxicomane

par Alia Trabelsi

Réponse au Docteur B. Géraud

La réduction des risques, je cite "interdit tout effort de penser la toxicomanie, éloigne l’exigence d’une clinique du toxicomane. Ceci dans l’exacte mesure où son présupposé n’est rien de moins que la négation du toxicomane."

Ceci est un présupposé qui nie la réalité quotidienne du toxicomane: prises multiples de produits, expositions répétées aux dangers de la rencontre avec les dealers, poursuites judiciaires toujours possibles, obsédantes, déterminant les pratiques et comportements de "non dit" "non vu" "non su". Obligations d’entourer ces pratiques du secret si l’on veut vivre un tant soit peu "tranquille". Successions réitératives, rythmiques du manque-besoin-nécessité impérieuse- autour de la recherche du produit (qui prend du temps), de l’argent qu’il faut trouver, de l’achat qui expose à tous les dangers, de la prise enfin qui vient soulager momentanément et qui est donc un moment privilégié qui doit faire oublier tout le reste - sauf si on s’est fait arnaquer, ce qui est la réalité la plus sordide qui soit puisqu’elle renforce le cercle maléfique: manque, besoin, soulagement etc.

Quand on se heurte à cette réalité-là un certain nombre de fois par jour, on comprend que la réduction des risques est déjà une clinique du toxicomane.

Elle permet de s’éloigner physiquement puis psychiquement de la réalité du vivre du toxicomane.

Comment ? En donnant le produit de substitution, dans toute l’acceptation du terme "don" qui est fondamental dans l’échange entre celui qui va donner la substitution et celui qui la reçoit. On échappe à l’enfermement psychique masochiste du toxicomane face à la perversité qui colore "l’échange" avec le dealer. Plus, ce don s’entoure de garanties de prise en charge minimale: aide à l’accès aux soins - la réalité du toxicomane est d’abord et avant tout l’évitement de son propre corps, voire même une véritable négation de celui-ci qui demandera plus tard à être entendu dans un cadre thérapeutique adéquate- aide à la gestion du dosage de la substitution quelle qu’elle soit, et ce dosage est fondamental puisque, correspondant à l’état du toxicomane, il supprimera les effets néfastes des premiers termes du cercle manque-besoin.

Et c’est bien cette suppression qui va déterminer un second temps possible: l’accompagnement psychologique du toxicomane dans sa démarche de mise à distance d'avec le monde de la drogue, mise à distance absolument nécessaire si l’on veut pouvoir par la suite introduire du thérapeutique dans la réduction des risques.

"Où est alors la négation du toxicomane?" Pour vous qu’est-ce qu’un toxicomane ? "Un être aux prises avec des prises de produits". Vous en oubliez toute la prise de risques inhérents à cette dernière. Or, que voulez-vous entendre -cliniquement parlant- quand le sujet en face de vous n’est que l’ombre d’un objet, celui de la drogue? La réduction des risques permet justement de sortir de l’ombre, celle de la rue bien sûr avec son redoutable et meurtrier anonymat, pour restaurer l’otage qu'est le toxicomane en tant que sujet de sa propre toxicomanie.

Vous me direz: Qu’en est-il de l’addiction obligée que comporte la réduction des risques ? Car au fond c’est cela que vous dénoncez sans le dire clairement.

Or, cette addiction n’est pas la même que celle du produit de la rue. Pas du tout. Savez-vous au moins que l’héroïne de la rue ne comporte que 2% de produit réellement opiacé, alors que le reste est constitué d’additifs aux effets encore mal connus aujourd’hui? Il vaut mieux utiliser de la Méthadone® que de l’héroïne parce que la première offre des garanties de santé publique que n’offre pas l’héroïne. La qualité de l’addiction s’en trouve totalement bouleversée: elle peut faire basculer l’économie - même du marché de la drogue (d’où ses détracteurs possibles). Cette qualité-là permet, et c’est un véritable paradoxe, j’en conviens, de se départir de la toxicomanie. Mais il faut du temps pour cela. Alors la clinique du toxicomane telle que vous la pensez s’en trouve dépassée car elle doit repenser ses propres cadres: accepter enfin que la souffrance physique soit du domaine de l’impensable donc hors du champ du dire (et cela vous dérange puisque vous avez fondé votre fameuse clinique sur ce "dire"-là avec la formule "il faut qu’il émane du toxicomane un discours qui révèle son désir de se faire soigner".

Mais qu’en est-il des soins que vous voudriez voir restaurer? Un dire impossible (d’où les échecs massifs du système thérapeutique "classique"), un malentendu entre toxicomane et thérapeute puisque les objectifs finaux n’ont jamais été les mêmes, un non entendu de votre part. Que savez-vous au fond de la véritable clinique du toxicomane? Qu’avez-vous appris sinon que le toxicomane n’entrait dans aucun des cadres nosologiques préétablis? Sauf celui du "borderline" qui veut tout dire, sans rien dire au fond, et surtout pas comment orienter les soins psychiques dus au toxicomane.

Alors et pour clore ce débat, non définitivement, je l’espère, laissez émerger une nouvelle clinique du toxicomane où les psychologues et autres intervenants auront leur place, à une condition sine qua non: qu’ils prennent réellement conscience qu’on ne peut rien entendre, sinon des cris intérieurs révélateurs d’une souffrance physique et psychique intolérable, cris qu’on avait l’habitude d’enfermer derrière les hauts murs des hôpitaux psychiatriques avec tout le cortège de traitements inutiles mais oh combien dépersonnalisant pour ne pas dire plus, pour l’instant. Cris à entendre, écouter, travailler, et prendre enfin en charge. La réduction des risques, c’est la réduction non aliénante des cris et rendre enfin une souffrance humainement parlante. Ce qui nous concerne au plus haut chef.

ALIA TRABELSI