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SWAPS nº 13

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Entretien

"Les Balkans étaient autrefois une zone de transit. Ils sont devenus une zone de consommation"

par Michel Koutouzis

De simples “transitaires” d'héroïne entre la Turquie et le marché occidental, les pays de la “route des Balkans” sont devenus acteurs de mutliples filières. Le trafic s'est démocratisé et les populations, largement éprouvées par la guerre, sont de plus en plus touchées.

Qu’en est-il du développement de l’économie criminelle dans les zones de l’ex-empire soviétique?

Il ne s’agit pas d’une économie criminelle. Je dirais plutôt qu’il s’agit d’un trafic ou des mutations de trafics informels portant sur des produits illicites. Mais aussi d’activités visant à détourner les embargos. En tout cas en ce qui concerne les Balkans.

Après un demi-siècle où tout commerce était illégal, on ne peut pas dire aux gens que certains commerces sont légaux et d’autres pas.

Dans les années 90, les habitants de ces régions n’avaient pour seule image de l’Occident que la télévision de Berlusconi et l’apologie du libéralisme tous azimuts.

Ils sont très vite rentrés dans cette logique et ont très bien assimilé les règles de l’offre et de la demande.

Qui détient ces trafics?

Ceux qui sont aujourd’hui impliqués dans les trafics sont souvent les ex-apparatchiks du fait de leur expérience et de leurs connections. Ce sont des anciens militaires, des agents des services secrets, des services de répression, toujours craints et respectés.

Plus généralement, on peut dire que dans tout le bloc de l’Est, les trafics -institutionnels ou non- qui étaient l’apanage des services de l’Etat ont été repris à leur propre compte par les serviteurs de l’Etat.

Là dessus, se greffent des spécificités régionales, notamment dans les pays où ont subsisté des structures de type clanique. Comme en Albanie ou en Géorgie où vous avez des familles qui, par-delà le temps et la succession des régimes politiques, jouissent d’un contrôle de l’espace et d’un pouvoir de type féodal qui leur permet de se livrer à toutes sortes de commerces. Contrairement à une croyance largement répandue, le "communisme" n’avait pas fait disparaître ces structures. Il ne faut pas s’étonner qu’elles resurgissent aujourd’hui et qu’elles prennent en charge l’activité économique.

Comment les filières se sont-elles mises en place?

Les choses sont complexes. Pourquoi parle-t-on aujourd’hui des Kosovars? Après tout, le Kosovo n’est qu’une petite région enclavée à l’intérieur de la Yougoslavie. Il n’y a pas de raisons particulières pour qu’elle soit le centre de trafics intenses.

Les Kosovars ont une antériorité de présence en Occident. Dans les années 70 et 80, ils pouvaient quitter la Yougoslavie et il s’est créé une véritable diaspora, aussi bien en Amérique qu’en Australie, en Scandinavie ou en Allemagne.

Leur implication dans le trafic de drogues tient à plusieurs raisons: ils ont été utilisés comme supplétifs par les mafias turques, puis ils ont commencé à s’investir dans le petit détail, mais aussi ils ont compris que les Balkans étaient devenus un lieu de consommation en tant que tel. Les Balkans et l’Europe centrale. Ce qui n’a jamais été le cas des Turcs. Les Turcs voulaient des filières extrèmement étanches qui traversent les Balkans pour toucher le marché occidental très lucratif.

Les Albanais, eux, ont considéré que cette région de transit était en même temps pour l’héroïne un lieu important de consommation.

Au niveau des arrestations, les statistiques d’Interpol prouvent très clairement que la population albanophone, et plus particulièrement kosovare, est , après les Turcs, la deuxième population impliquée dans les affaires d’héroïne.

Après avoir été des porteurs, ils ont créé des marchés locaux et sont devenus grossistes. En jouant, en plus, sur les réseaux de la diaspora.

Vous attribuez le développpement de cette économie "criminelle" aux embargos imposés par les Nations Unies. Peut-on parler de stratétgie de survie?

Stratégie de survie? Cela dépend. L’argent de l’héroïne a été utilisé dans une stratégie de développement. L’argent de la drogue finançait la paix, maintenant il finance la guerre.

Quel que soit le conflit, qu’il se situe en Afrique, en Asie ou en Amérique Latine, il y a un phénomène post guerre froide.

Quand la lutte Est-Ouest a disparu, chacun a du se débrouiller comme il pouvait. C’est à ce moment là que le trafic de drogues s’est démocratisé de manière générale. Les services secrets ont toujours utilisé la drogue et l’argent de la drogue pour mener une politique. Avec la chute du communisme et la fin du monde bipolaire, le trafic s’est démocratisé et de nouvelles productions se sont mises en place.

Dans les Balkans, tout le sud de l’Albanie est aujourd’hui producteur de cannabis, production qui n’existait pas. De même, la Yougoslavie a renoué avec une vieille tradition de production d’opium. Cette mémoire des cultures s’était perdue. Et que voit-on apparaître tout de suite avec la guerre en Bosnie ou en Macédoine? De nouvelles cultures.

Tout cela dans une stricte logique de survie. La déstabilisation des Etats, l’arrivée de la Forpronu créé un marché, de nouvelles clientèles. Et l’industrie pharmaceutique locale, ruinée, peut se reconvertir dans ce sens. J’ai l’exemple d’une usine pharmaceutique qui avait le monopole de la fabrication de morphine et qui aujourd’hui ne fait plus que produire des précurseurs chimiques pour le marché turc puisqu’il n’y a plus de marché yougoslave. La Croatie et la Slovénie jouent quant à elles un rôle important dans la fabrication de drogues de synthèse qui nécessitent un certain degré de sophistication de production.

A chaque fois que l’on pratique la politique de l’embargo, c’est une aubaine pour les pays voisins mais cela constitue également une détérioration fondamentale de l’idée que l’on se fait du commerce, des pratiques de subsistances et d’accumulation de capital. Et une fois que la guerre se termine, on n’est rarement prêt à arrêter ce genre de trafic.

Les populations de ces pays sont-elles victimes de ces trafics?

Les Balkans étaient autrefois une zone de transit, de la Truquie vers l’Occident via la Macédoine et l’Albanie. On constate depuis quelques temps qu’ils sont devenus une zone de consommation.

Paradoxalement, les premières victimes de la consommation d’héroïne sont essentiellement (plus des deux tiers) les Albanais de Macédoine et les Albanais d’Albanie.

En Macédoine, la proportion d’héroïnomanes par rapport à la population est énorme: 20 000 pour une population de deux millions d’habitants. Ces cinq dernières années, ce pays a connu une véritable explosion de la consommation. En Albanie, le phénomène est identique. La consommation a débuté avec la pétidine, un opiacé de synthèse proche de la morphine, qui a commencé à circuler avec l’effondrement des structures du pays dans un trafic souvent assuré par des médecins. Puis le passage à l’héroïne, qui vient de Turquie, s’est fait tout naturellement.

Il faut souligner que la guerre dans cette région a été un vecteur de consommation. En Bosnie, par exemple, on a d’abord assisté à l’explosion de la consommation de tranquilisants, puis la cocaïne et les amphétamines sont apparues pendant la guerre.

Cela dit, on constate des disparités entre les pays. Les pays les plus avancés sur le plan économique n’ont, en effet, pas la même consommation que les pays les plus arrièrés. Dans la région des Balkans, la Grèce constitue une illustration éclatante de ce constat: depuis la fin de la dernière guerre, il y a eu une consommation classique d’héroïne, avec en moyenne d’une année sur l’autre de 18 000 à 22 000 héroïnomanes. A partir du début des années 90, avec le bomm économique, la modernisation et l’Union européenne, de nombreux autres produits ont fait leur apparition, notamment les amphétamines et l’ecstasy.

Dans les pays soumis à la guerre, à la pression des bombardements comme la Serbie ou la Bosnie, les populations ont eu recours aux euphorisants et aux tranquilisants pour combattre l’anxiété. Une fois cette logique enclenchée, il est très difficile de revenir en arrière. Allez demander à des gens qui, par exemple à Belgrade, ont été soumis à des bombardements quotidiens et qui pour tenir le coup prenaient des Valium® tous les soirs, d’arrêter du jour au lendemain...

On est en train de créer des nouveaux consommateurs, c’est évident. En Bosnie, l’épicentre de la guerre de dislocation de l’ancienne Yougoslavie, les gens se sont constitué de véritables pharmacopées personnelles qui suivent tous les cycles guerriers: l’agressivité, le calme, le repos etc, en fonction du résultat recherché.

Comment des Etats comme la Macédoine confrontés à l’héroïnomanie de masse ont-ils réagi?

Faute de moyens, la Macédoine a été obligée de faire appel aux Etats-Unis et à l’Union européenne par le biais du volet drogues du programme Phare. Créée par le Conseil de l’Europe, cette structure de coopération avec les pays de l’Europe de l’Est s’occupe notamment de prévention et de réduction des risques. Dans un petit pays comme la Macédoine, ce genre de programmes fonctionne bien. Ce n’est pas comme en Russie, avec ses milliers de variantes où chaque ville présente des problèmes spécifiques, où les moyens sont ridicules comme les moyens offerts.

Quant à l’Albanie, c’est une zone de non-droit qui vit du désordre ambiant où il va être très difficile d’entreprendre quoi que ce soit.

Propos recueillis par Michel Gandilhon.