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SWAPS nº 13

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Culture

Secret-défonce ou l'enfer de la petite reine

par Florence Arnold-Richez

Vous connaissez le " Pot belge ? C’est la bombe atomique du dopage ": il s’agit d’un mélange d’une dizaine de produits: amphétamines, cocaïne, héroïne, antalgiques... Parfois coupés de vaso-dilatateurs, des corticoïdes ou des dérivés opiacés, morphine comprise. Efficacité garantie. Le consommateur est très vite accro. Comme pour la drogue, un véritable marché s’est mis en place. Pour appâter le client, le dealer fait des petits cadeaux. Puis, le coureur qui revend, prend sa commission. Soit en nature: il se sert dans le pot et remplace par un autre produit. Soit en cash, et le prix monte au fur et à mesure que les intermédiaires se multiplient. La dose démarre entre 500 et 900 francs et peut monter jusqu’à 2500 francs...

Nombre de grands cyclistes sont tombés dans ce pot-là, préparé par les grands druides des Tours de France, de Flandres, d’Italie ou d’ailleurs. "A quand les compétitions où la voiture-balai sera remplacée par un corbillard? ". Erwann Menthéour, un Breton sacré en son temps " espoir français du cyclisme ", n’a pas voulu monter à son bord. Il a perdu les pédales. Définitivement. Dans son livre-témoignage "Secret-défonce, ma vérité sur le dopage "*, un brulôt-réquisitoire contre l’hypocrisie et les profiteurs de performances, il retrace dix années de passion d’un cobaye à mollets avec "les cachetons" et la shooteuse. Il faut dire qu’il s’est enfilé dans les veines et dans le col toute une pharmacopée "innovante". Un vrai concentré amer de la came: corticoïdes (A.C.T.H), vitamines B12, fer, acide folique, ATP pour les muscles, et anabolisant divers, amphétamines dont la Ritaline® et la méthedrine, cocaïne, héroïne...Et encore: Erythropoïétine ou EPO, hormones et facteurs de croissance dont l’H.G.H qui potentialise l’E.P.O, l’IGF-1 ou Insuline Growth Factor, le perfluorocarbur pour augmenter le transport d’oxygène...Pour grimper, pour être meilleur que les autres (et notamment que Pierre-Henry Menthéour, le frère cycliste), pour sauter des filles, pour sauter des cols, pour sauter des nuits. Et même pour faire la fête...  "Il existe une interaction très nette entre la dépendance physique et psychique, confesse-t-il. Le besoin d’avaler une gélule ou de se faire une piqûre, même  de produits aux effets anodins, devient impératif. Le coureur, dans le doute, ne s’interroge plus sur son hygiène de vie, son alimentation, son entraînement ou son sommeil . Il ne pense plus qu’aux produits, alors qu’ils ne devraient intervenir qu’en complément du reste de sa préparation sportive ". Tout et n’importe quoi pour arriver. "Si l’on m’avait dit: pour finir dans les cinq premiers du Tour de France, tu dois boire un litre de gazole, par jour, je l’aurais bu ", confesse Erwann.  Drôle de carburants pour " booster " l’huile de genoux! Qu’on en juge! La veille d’un grand tour, les cyclistes préparent le  "Grand Prix de la Chaudière ", une expression qui désigne les coureurs "chargés à bloc ", qui se réunissent dans une grande chambre pour le rituel "Tonton-Tintin-Riri-Mémé ". Traduction de ce Vidal des Petits et Grands Braquets: Tonédron® (Tonton)- Pervitin (Tintin), Ritaline®(Riri), Méthédrine ( Mémé), quatre amphés pures injectables!

Erwann nous retrace donc dix années de fréquentation assidue des "soigneurs" (dont Willy Voet, auteur du non moins décapant   "Massacre à la chaîne" qui vient de paraître chez Calmann-Lévy) et autres "Dottore", Mabuse ou non (Bernard Sainz, en fait, aujourd’hui mis en examen). Un vrai défilé des dope-Models !

Point de mire: "non pas avoir les meilleurs jambes, écrit-il, mais le meilleur docteur", non pas se dépasser soi-même mais "dépasser les autres". Mais attention, même "chargé comme un canon" le cycliste-toxico doit en rabattre si les sorciers du tour en question ont décidé qu’il ne tirerait pas son gros boulet. Erwann en a fait l’expérience: le jour où le directeur sportif ne voulait pas le sélectionner sur le terrain des Flandres, (pratique qui a cours également lorsqu’il s’agit de renégocier le contrat d’un coureur!), il demande au soigneur "de le bloquer"... Et le tour est joué. Le fameux "Jeff " avait donc "bloqué la gueule" et surtout les jambes d’Erwann, en lui injectant un produit freinant, sans le lui dire!

Et puis, de scandales en réglementations, il a fallu aussi inventer un autre type de compétition: l’évitement des contrôles urinaires et tests d’hématocrite. Au hasard, une recette de Willy Voet: "Il fallait se munir d’un tuyau en caoutchouc. A une extrémité, on fixait un bouchon de liège et à l’autre un préservatif. Ensuite, on glissait dans l’anus le bout du tuyau muni du préservatif, on injectait de l’urine ordinaire avec une grosse seringue, on bouchait le tuyau et on le collait à la peau!"...

Aujourd’hui, Festina est devenue synonyme de réprouvée, les soigneurs sont au ban des épreuves, Marie-Georges Buffet tient bon sur le chapitre de ses projets de loi anti-dopage... Le problème reste entier, et Erwann, la tête brûlée et les veines cramées pose la question: "La Société du Tour de France est-elle prête à échanger le spectacle contre la santé des cyclistes? Et les sponsors? Voudront-ils encore entretenir des équipes qui ne réaliseront pas leur exploit quotidien? Sans oublier les médias qui paient très cher ces images de héros de l’impossible. Du sang, de la sueur et des larmes... Pour faire exploser l’audimat. Tout ce monde se tient par la barbichette. Tous veulent des résultats. Des retours sur investissement. Même s’ils prétendent le contraire". Panem et circenses pour le bon peuple de Rome. Une vieille histoire...

Florence Arnold-Richez

*(J.C.Lattès Ed.)