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SWAPS nº 12

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Actualité

Les nouvelles orientations de la MILTD

par Bertrand Coustou

Dans ce rapport, adressé au premier ministre et destiné à fournir les axes principaux d'une politique en matière de drogues pour les trois prochaines années, la MILDT, placée sous la direction de Nicole Maestracci, se livre à un bilan sévère de la politique de lutte contre la toxicomanie menée ces dernières années, et propose un changement de cap afin d'adapter l'action gouvernementale au paysage mouvant des usages de drogues.

Manque d’accès à l'information du grand public, absence de " culture commune " d’acteurs de terrain, la MILDT, partant de ce constat, souhaite un changement. Certes, " il ne s'agit pas d'inventer des solutions radicalement nouvelles ", nous prévient-elle, car on possède déjà les outils et les méthodes. C'est l'éparpillement et le manque de coordination qu'il faut supprimer pour sortir la lutte contre la toxicomanie de la confidentialité tout en améliorant la communication, l'information, la connaissance et la prévention.

Etat des lieux

Dans la première partie, l'état des lieux présenté est un des meilleurs que nous aient jamais donné l'occasion de lire les instances gouvernementales. Le constat, s’appuyant sur un certain nombre de rapports (Henrion, Cour des comptes, Trautmann) est largement négatif : flou généralisé, manque de cohérence, de coordination, d'information, de connaissances, de moyens mis en œuvre, tant au niveau national que local. Ce constat, en plus des drogues illicites, touche les drogues licites pour lesquelles est évoquée " une action peu visible ". Les carences sont énormes, tabac et alcool font des ravages, les médicaments et le dopage deviennent préoccupants. Enfin, pour achever ce réquisitoire, la MILDT rappelle les " évolutions visibles " : moins d'héroïne, davantage de crack, de cocaïne et de médicaments ; banalisation du cannabis ; polyconsommations mais aussi (encore) dopage. Première proposition avancée : le décloisonnement ; ce qui marche pour les héroïnomanes doit certainement fonctionner pour les autres toxicodépendants.

Objectifs

L'ambition de la MILDT est affichée dès la deuxième partie : " connaître, savoir et comprendre ". Critiquant la recherche et les instruments de mesure existant, elle souhaite la mise en place d’enquêtes épidémiologiques régulières, dénonce le manque d'argent pour la recherche, les champs d'études à peine abordés et la confidentialité de certaines publications. Son idée majeure est la création d'un " réseau sentinelle " qui s'appuierait sur les réseaux toxicomanie déjà existants, ainsi que sur les associations d'auto-support et les services répressifs. Avec pour objectif de servir de système d'alerte sur la dangerosité de certains produits nouvellement sur le marché. La MILDT présente alors six propositions pour une meilleure observation et une meilleure connaissance des phénomènes de toxicomanie, du niveau international au niveau local, en améliorant et centralisant l'existant.

Connaître, savoir et comprendre c'est bien, faire partager ces connaissances c'est mieux, d'où une troisième partie sur le besoin de " créer une culture de référence fiable sur la drogue ". Pour une meilleure prévention, pense la MILDT, une " culture commune " est un atout indispensable. Critiquant les rares campagnes de prévention antérieures, elle souhaite une extension des actions comme le numéro vert sur le tabac et insiste sur l'importance d'expliquer et de clarifier l'information. S'ajoute à cela, l'idée d'une diffusion plus large de l'information, scientifique, cohérente, appuyée par des études sérieuses et des données pertinentes, mais en n'oubliant pas de rappeler les lois, les politiques et les moyens existants mis en œuvre. La MILDT souhaite ainsi " augmenter le niveau des connaissances et d'information de l'ensemble de la population pour la rendre plus apte à apporter des réponses adaptées aux différents comportements d'usages et d'abus, sans avoir systématiquement recours à des spécialistes " et présente quatre nouvelles propositions sur la communication et l'information à la disposition de tous (notamment sur Internet).

Prévention

Avec la quatrième partie, on entre de plain-pied dans la prévention des risques qui demeure, selon la MILDT, " parcellaire, insuffisante, peu coordonnée et souvent contradictoire ". Elle critique la trop grande variété des profils des acteurs de la prévention et aussi le manque de moyens et regrette qu'" aucune compétence particulière (ne soit) exigée des acteurs de prévention ". Elle souhaite revoir toute la prévention, critique les séparations entre les différentes drogues licites et illicites dans les programmes de prévention, et demande que l'on cesse de prévenir en termes de produit pour agir plutôt sur les comportements entre usage, abus, usage nocif et dépendance. Elle propose enfin de diversifier les actions et les modes de prévention, constatant que l’" on ne peut se contenter d'une démarche de prévention fondée sur la seule abstinence ". Par ailleurs, " la population jeune doit être la cible prioritaire " de la prévention. Suivent huit nouvelles propositions pour améliorer la prévention, en regroupant le plus d'acteurs et en évaluant systématiquement les actions.

Mais, pour faire une bonne prévention, il faut que tout le monde communique la même information, ce qui semble ne pas être le cas selon la MILDT, qui regrette, dans la cinquième partie, le manque d'une " culture commune ". Culture commune qu'il faut donc créer et diffuser à tous en améliorant les messages pour les professions les moins accessibles (médecins, pharmaciens), mais aussi pour les élus. La MILDT insiste sur les insuffisances des formations des médecins sur les dépendances vis-à-vis de l'alcool et du tabac. Six propositions pour améliorer la formation des acteurs afin d’engendrer cette " culture commune " sont énoncées.

Les usagers de drogues

La sixième partie parle (enfin) de l'usager de drogues. Là encore, la MILDT rappelle — c’est aussi son rôle — des évidences : " accueillir, orienter, soigner, insérer ". Mais, elle se veut optimiste, rappelant que même si la France a pris du retard dans le domaine de la prise en charge et de la réduction des risques, " les réponses s'organisent progressivement ". Citant les actions menées et les statistiques officielles, elle évoque la baisse du nombre de nouveau cas de sida et confirme l'intérêt de la politique de réduction des risques en souhaitant un développement des boutiques, Sleep-in et autres structures d'accueil. Et la MILDT innove quand elle souhaite ouvrir les centres spécialisés à toutes les dépendances. Sont évoqués ensuite l'incarcération et notamment le suivi à la sortie de prison, puis le manque d'offre de soins pour les problèmes liés à l'alcool et au tabac et, pour finir, les nouvelles consommations, comme le crack et les dopants ou la polyconsommation, face auxquelles les professionnels n'avaient pas été préparés. Viennent dix propositions : identifier les besoins, regrouper toutes les structures aux dépendances, développer des moyens d'actions différents, sur le lieu de vie, en tenant compte des aspects sanitaires mais également sociaux, scolaires et professionnels.

La loi

" Appliquer la loi ", tel est l'intitulé de la septième partie, l'appliquer et non la modifier. Même si elle dénonce la " schizophrénie " de la politique publique et constate les hausses des chiffres issus de l'action répressive, elle insiste surtout sur la priorité de la lutte contre le trafic, et rappelle que " les objectifs de la répression de l'usage doivent être également redéfinis et partagés par tous les acteurs ". C'est pourquoi, il est question de " tolérance particulière " à l'évocation de la politique de réduction des risques, car " l'interpellation doit permettre une orientation sanitaire et sociale à tous les stades de la procédure ". Les besoins de trouver les usagers de drogues pour les orienter vers une prise en charge sanitaire et sociale justifie la loi. Puis, la MILDT élargit son propos à l'alcool et à la délinquance et rappelle la loi Evin. Enfin, elle revient sur l'exécution des peines qui, selon elle, laisse à désirer : aucun suivi ni contrôle à la sortie des prisons, alors que de nombreux aménagements de peine permettent d'améliorer les suivis. Huit propositions sont présentées pour rappeler et expliquer la loi, pour ne pas se focaliser sur les drogues illicites mais également tenir compte des problèmes liés à l'alcool.

Evaluation et coordination

La huitième partie consacrée à l’évaluation des politiques de lutte contre la toxicomanie commence par ce constat : " l'évaluation est un exercice difficile et nous disposons en France de peu de compétences et de savoir faire ". La MILDT souhaite donc évaluer en permanence les actions et les politiques menées et augmenter les expérimentations à condition qu'elles soient évaluées rapidement.

La neuvième et dernière partie aborde le problème de la coordination de toutes les propositions énoncées tout au long de ce rapport. La MILDT entend se placer au cœur de la coordination nationale, être " un lieu de référence incontestable sur les drogues et les politiques publiques " et " devenir un véritable lieu d'élaboration du travail interministériel ". De nouvelles propositions sont avancées, dont certaines déjà mises en place comme l'accroissement du champ des compétences de la MILDT à l'alcool et au tabac. Vient ensuite la coordination locale que la MILDT souhaite voir fonctionner comme au niveau national, en supprimant l'éparpillement des crédits en conservant la diversité des acteurs, en créant des " lieux de compétence " autour des chefs de projets (qui avaient été nommés en 1996 et qui " n'ont pas toujours trouvé leur place "). Structures qui seraient composées de membres aux compétences pluridisciplinaires mais ayant une " culture commune ". Enfin, la MILDT aborde le niveau international car il est " nécessaire de redéfinir des axes clairs qui fondent notre position dans les enceintes européennes et internationales ". Elle veut être l'organe chargé de veiller à la cohérence des politiques nationales dans un contexte international.

∑La MILDT conclue sur l'importance de la connaissance, véritable " arme " contre les drogues, licites comme illicites qui nuisent à la santé publique.

Problèmes...

Après une évaluation sévère de la part de la Cour des Comptes, la MILDT avait besoin de renouveler son image. Avec plus d'une soixantaine d'objectifs en une trentaine de pages, son dernier rapport tente donc un rachat partiellement réussi. Les principales idées intéressantes feront sans doute évoluer la lutte contre la toxicomanie, à condition que les actes suivent. Ainsi, prendre en compte toutes les formes de dépendances à un ou plusieurs produits, licites ou illicites, est courageux. Le faire dans des structures communes est une expérience qui mérite d'être tentée. Vouloir améliorer la connaissance générale, la prévention et l'information, notamment auprès des jeunes, est légitime, vouloir décentraliser le débat au niveau local également. Intégrer les dimensions sociales, scolaires et professionnelles à la dimension sanitaire dans la prise en charges des usagers de drogues est aussi une avancée certaine.

Cependant, le déni des problèmes impliqués par la loi de 70, qui restreint les études sur les produits stupéfiants et qui freine la recherche, est contradictoire avec la volonté d’améliorer les connaissances. Ainsi, les données relatives aux toxicomanes, du fait de l'illégalité de l'usage, sont difficiles à établir. Est-ce un hasard si, en France, quasiment aucune étude de cohorte sur les toxicomanes n'a jamais été effectuée ? Enfin, il ne faut pas oublier que la politique répressive a certainement freiné l'amélioration de la prise en charge des usagers de drogues. Par ailleurs, les moyens proposés par la MILDT sont partiellement critiquables. Par exemple, la notion de " culture commune " est ambivalente. Si d’une part elle permet une harmonisation des connaissances, des messages de prévention ainsi qu'une mise en cohérence des actions, elle risque d’autre part de s'apparenter à la pensée unique, qui n'est pas souhaitable pour la lutte contre la toxicomanie qui tente depuis plusieurs années de différencier les approches et les méthodes.

Le programme qu'elle présente est très ambitieux et intéressant, mais les coûts pour le réaliser très importants et le rapport est silencieux sur les moyens nécessaires à sa mise en place. Les intentions sont bonnes, mais la volonté politique et les moyens qu’elles se donnent seront-ils au rendez-vous pour que ce rapport ne reste pas lettre morte ?



" Propositions d'orientation pour une politique interministérielle de lutte contre les drogues et les toxicomanies "
rapport d'étape au 15 octobre 1998, de Nicole Maestracci, présidente de la MILDT (Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie)