Santé
Réduction des Risques
Usages de Drogues


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SWAPS nº 11

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Enquête

Un modèle suisse ?

par Michel Gandilhon et Marie Jauffret

C’est en février 1991, sur la base d’un rapport de la sous-commission " drogue " de la Commission fédérale des stupéfiants et après une large discussion dans les milieux spécialisés que la politique fédérale en matière de drogue a été arrêtée. L’existence des " scènes ouvertes " avec les problèmes engendrés par celles-ci — visibilité accrue de la drogue, misère, vih — notamment à Zurich (Platzspitz), a incité les pouvoirs publics à réagir et à élaborer une politique articulée en matière d’offre de soins aux usagers de drogues. Au début des années 90, les programmes méthadone sont largement développés, les premiers essais de prescription de stupéfiants sous contrôle médical (PROVE) sont lancés et, dès 1994, on assiste à un rapprochement des positions, en matière de drogue, des principaux partis politiques (Parti démocrate-chrétien, radical et socialiste) autour de ce que l’on appelle en Suisse les quatre piliers supportant la politique fédérale :

1 - répression de la production, du commerce et de la consommation illicites des substances soumises à la loi. Répression complétée par un contrôle strict de l’usage licite des stupéfiants, afin d’empêcher l’abus (répression et contrôle) ;

2 - mesures propres à empêcher l’apparition de nouveaux consommateurs (prévention primaire) ;

3 - traitement et réinsertion sociale des personnes dépendantes de la drogue (thérapie) ;

4 - réduction des dommages et aide à la survie pour les personnes dépendantes de la drogue.

La responsabilité de la mise en place de ces orientations était confié à l’Office fédéral de santé publique, lequel voyait ses moyens en termes budgétaires substantiellement augmentés : 300 000 FS en 1990 ; 6 millions en 1991 ; 18,8 millions en 1996.

En février 1995, les scènes ouvertes du Letten, de Soleure et d’Olten sont fermées, celles de Berne, Bâle et St-Gall ayant déjà été supprimées.

Oppositions

Ce consensus autour des quatre piliers a été battu en brèche, notamment par l’initiative populaire Jeunesse sans drogue (15 décembre 1992) organisé par un comité composé de personnes publiques. Ce comité réclamait le retour à une politique fondée sur l’abstinence, la répression et bien sûr demandait la fin des programmes de prescription d’héroïne. Cette initiative reçut près de 140 000 signatures de soutien mais le Conseil fédéral demandera au Parlement de rejeter l’initiative après consultation des gouvernement cantonaux et des partis politiques. Malgré ce premier échec, les partisans de la répression tous azimuts n’ont pas désarmé et un nouveau référendum est prévu pour le 13 juin prochain au cours duquel la question de l’éventuel pérennité des Programmes de prescription de stupéfiants sera posée. Pour Philippe Lehman, responsable de l’Office fédérale de santé publique en matière de toxicomanie, ce référendum ne devrait pas mettre fin aux programmes de prescription contrôlée d’héroïne en Suisse : " Le parti à l’initiative du référendum est un parti marginal d’extrême-droite, l’Union Démocratique Fédérale, et malgré le soutien d’un grand parti de droite de Suisse allemande, il n’a pu réunir que très laborieusement les 50 000 signatures nécessaires. " D’autre part, il semble que la masse de la population ait plutôt bien accueilli les nouvelles dispositions fédérales en matière de drogue. Les études d’opinion, dès 1991, font état d’un consensus impressionnant dans la population. En effet, à cette époque, plus de 80 % de la population était en faveur de la remise de matériel d’injection, plus de 60 % en faveur de la prescription d’héroïne sous contrôle médical et la répression et la désintoxication forcée n’étaient plus considérée comme des solutions adéquates. Ce consensus, on le retrouve dans la presse et les médias, où, au fil des années 90, les aspects les plus sensationnalistes et scabreux sur les " drogués " sont abandonnés au profit d’informations privilégiant la réduction des risques (des dommages), la prévention, les traitements.

Offre de soins

Aujourd’hui, la politique suisse en matière de toxicomanie peut être qualifiée de diversifiée, innovante et cadrée. Contrairement à la France, la Suisse dispose d’un système diversifié, complémentaire en matière d’offres et de traitements pour les usagers de drogues. Dans ce système cohabitent des techniques directement liées à la réduction des risques (programmes méthadone, héroïne, échange de seringues) et des mesures plus centrées sur l’abstinence (cures de sevrage, communautés thérapeutiques). Le consensus semble quasi-général et personne ne songerait à opposer sevrage et substitution, héroïne et méthadone, tant le pragmatisme et l’étude objective des faits et des résultats obtenus ont banni toute forme de débats idéologiques dont la " belle France " est friande.

Tableau

198719941998
Méthadone180014 00015 000
Diacétylmorphine2001 200
Secteur résidentiel1 2501 700

Nombre d’usagers de drogues pour chacun des type de traitement proposé.

Sans toutefois se permettre d’établir des corrélations directes, on peut constater deux évolutions relatives à la santé des usagers de drogues : une forte diminution de la prévalence de l’infection à VIH et du nombre de décès liés aux overdoses (1994 : 399, 1998 : 209). De plus, Philippe Lehman constate que " 60 % des usagers de drogues suisses sont aujourd’hui dans un réseau de soins, un pourcentage qui a doublé en dix ans ". Quoi qu’il en soit, nos voisins helvétiques, avec leurs programmes de prescription de stupéfiants (voir l’entretien avec Annie Mino), leurs salles d’injection directement intégrées aux structures dites de " bas seuil ", la diversité des outils et la cohabitation entre abstinence et réduction des risques ont beaucoup à nous apprendre.