Santé
Réduction des Risques
Usages de Drogues


Recherche dans SWAPS avec google
   

SWAPS nº 11

vers sommaire

Culture

Une guerre de trente ans

par Florence Arnold-Richez

Trente ans de vie en sursis ou trente ans de galères garanties ? François Debré a été " condamné " à trente ans de toxicomanie à l'opium, aux médicaments, à l'héroïne. Il n'a pourtant pas commis d'autres " crimes " que celui d'être un écorché vif de la vie, un reporter, comme-on-n'en-fait-plus, et qui sentait le sable chaud des légionnaires de Pnom-Penh, de Saïgon, d'Afrique... Il a accompagné tous les soubresauts, des fins d’Empires (coloniaux) jusqu’aux déchaînements des guerres ethniques et des génocides. Il a commis de très grands moments de journalisme (les trottoirs de Manille...), écrit neuf livres, enlevé des trophées professionnels... Croisé Bernard Kouchner avec lequel il a partagé cette impossibilité de fuir la misère de l'humanité et l'atrocité des guerres. Une conscience aiguë de l'injustice et de son privilège personnel : celui d'avoir toujours un billet d'avion de retour dans la poche arrière de son jean quand ses prochains se font massacrer sur place. Est-ce le fait d'être un globe-trotter de grande volée qui lui a donné les clés de la boîte de Pandore des produits opiacés ou le manque à vivre qui l'entraînait dans les tourbillons de l'actualité de la planète, les remugles de la violence mondiale, la dynamique du provisoire morbide ? Et donc dans l'ivresse de la came ?

Le maudit

François Debré est un peu le vilain petit canard d'une famille compliquée : celle de Michel Debré, son père, ministre de De Gaulle, chantre du nationalisme français, lui qui venait d'une famille de rabbins et ne le faisait pas savoir (ce que François a redécouvert et qui l'a bouleversé), et de Bernard, le médecin et l'ancien ministre de la coopération, et Jean-Louis, ancien ministre de la Justice, ses frères... Une famille pas facile à porter ou à supporter ? François ne joue pas la partition du " Familles, je vous hais ! ", pas plus qu’il ne nous donne à lire des tranches de haines médiatiques à l'encontre des vedettes de l'actualité politique que sont aussi ses proches. D'ailleurs, il n'a pas de haine, pas de regrets. Seulement des remords dit-il. Il a aimé avec l'opium, plongé dans le sordide et devant la justice avec l'héroïne, sombré dans la folie. Et aujourd'hui?

Le temps des remords

Une plaie béante, suppurée, ouverte par la mort de sa femme, un ancien mannequin, qui a payé son tribut à l'overdose en 1988. Un refuge, un plaisir jamais nié (François Debré est un fidèle, et il l'affirme) : il aime les opiacés. Et s'ils ne l'avaient conduit à une hospitalisation à la demande d'un tiers (son frère, le Dr Bernard Debré, l'urologue), qui l'a tenu enfermé durant deux ans à l'Hôpital Sainte-Anne, il n'aurait probablement pas pu écrire sa détresse, crier ses remords d'avoir gâché la vie de ses deux filles (18 et 26 ans), perdu sa femme. Toutes ses responsabilités, il les endosse avec une rare grandeur d'âme proche du pitoyable. Il se sait " malade " — l'envie de fumer et de se piquer ne l'a jamais quitté ! —, et tient le coup aujourd’hui avec des médicaments de substitution.

Et demain? Demain, c'est maintenant et c'est son livre : une confession poignante, libératrice. Une thérapie personnelle. Mais aussi et surtout, un témoignage littéraire qu'on a dû mal à laisser en cours de route. On le commence et on l'achève dans la même soirée. C'est dire !