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SWAPS nº 10

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Note de lecture

Distributeurs-échangeurs de seringues à Marseille

par Julien Emmanuelli

Entre août 1996 et mai 1997, la commune de Marseille s'est dotée, sous l'impulsion de la mission toxicomanie-sida de la ville, de huit distributeurs-échangeurs de seringues. Ces automates ont été répartis sur toute la ville à raison d'un automate pour deux arrondissements. Un an après l'installation, l'ORS PACA a entrepris une évaluation longitudinale de ce nouveau mode d'approvisionnement en matériel injectable (kits kaps).

L'objectif de cette évaluation (1) était de caractériser les modes et circonstances d'utilisation de ces appareils, de définir le profil des utilisateurs, de décrire et d'analyser l'impact de ces automates sur l'accès au matériel d'injection stérile. En effet, jusqu'à la mise en place de ces distributeurs-échangeurs, seuls les pharmacies et les programmes d'échange de seringues (PES) permettaient l'accès à ce matériel.

A cette fin, le nombre de kits distribués par les huit automates, le nombre et les causes de leurs pannes ont été enregistrés mensuellement et comparé au nombre de kits distribués par les pharmacies et les PES sur la même période. Parallèlement, une enquête anonyme était entreprise auprès des usagers de drogues par voie intraveineuse (UDIV) de septembre à octobre 1997 (Tableau 1).

Tableau 1 : Lieux de la réalisation de l'enquête, nombre d'UDIV questionnés

Lieux / Nombre

Nombre d'UDIV
Nbre de jours d'enquête

Pharmacies a : 45

141
4

PES b : 3

114
15

Automates b : 3

88
8

TOTAL : 51

343
a : pharmacies connues pour participer au programme de réduction des risques,
b : les plus fréquentés ou le plus utilisés.

En juin 1997, 67-70% des seringues utilisées par les UDIV provenaient des pharmacies, 20% des PES et seulement 10% des automates. Ces derniers semblent donc compléter ou diversifier plus qu'ils ne concurrencent les officines et les PES.

Sur les huit automates installés, trois ont assuré 75% des échanges-distributions réalisés grâce à ces appareils. Les distributeurs-échangeurs les plus utilisés sont situés dans les zones urbaines à forte prévalence de consommation et/ou de vente de drogues: allées Gambetta, quartier de la Timone, quartier Saint Jérôme. Il est à noter que les autres modes d'accès aux seringues se concentrent dans ces secteurs.

Les huit automates ont délivré en moyenne 7 kits par jour. 75% des kits distribués ont été échangés contre des seringues usagées. Les automates étant équipés d'horodateur, un pic d'utilisation diurne, se situant entre 10 et 14 h a été observé, mettant en question l'argument d'une "utilisation continue 24/24h" avancé dans la promotion de ces appareils.

L'analyse des pannes ou dysfonctionnements relevés (tableau 2) met en évidence des problèmes mécaniques et un éventuel élargissement de l'accès aux seringues à des sujets non usagers de drogues au dépens du public cible.

Tableau 2 : Pannes et dysfonctionnement des automates

Causes
Origines
Conséquences

Déformation de l'emballage carton du kit

Infiltration d'eau de pluie

Délivrance du kit impossible

Blocage du jeton

Infiltration d'eau de pluie

Délivrance du kit impossible

Blocage des seringues récupérées

?

Délivrance du kit impossible

Echange contre morceau de bois ou stylo

Sujet non usager de drogue ou autre

Amoindrissement de la fonction de récupération

De l'enquête réalisée auprès des UDIV, il ressort le profil suivant : homme (77%) de 30 ans en moyenne, ayant un logement (75%), bénéficiant de ressources (90%), usager de drogues par voie intraveineuse depuis 10 ans en moyenne (80%), ayant débuté les injections avant l'âge de 25 ans. Une séropositivité au VIH était déclarée dans 27%. Les produits les plus consommés dans les six derniers mois étaient : héroïne : 67,4%, Subutex® : 58%, cocaïne : 32%.

Dans 64%, les UDIV interrogés avaient déjà utilisé les distributeurs-échangeurs. Ainsi, 39% déclaraient y recourir à égalité avec les PES ou les pharmacies, 14% en complément des PES ou des pharmacies, 6,1% de manière préférentielle et 1,2% de manière exclusive. Moins de 50% avaient utilisé ces automates de nuit. Le tableau 3 indique les raisons évoquées d'utilisation ou de non utilisation des distributeurs-échangeurs.

Tableau 3 : Raisons évoquées

Utilisation
Non utilisation
Raisons
%
Raisons
%

Gratuité

67
Manque d'information
44

Continuité d'accès

67
Peur d'être repéré par la police
30a

Absence de toute personne, de toute question

48
Peur d'être vu
20b
a : surtout les usagers s'injectant plusieurs fois par jour
b : surtout des femmes

Les usagers interrogés près des automates sont significativement plus jeunes, plus souvent sans ressource, pratiquant depuis moins longtemps les injections. Ils sont moins nombreux à consommer de l'héroïne, mais s'injectent plus fréquemment du Subutex®, obtenu le plus souvent hors cadre thérapeutique. Les usagers rencontrés près des pharmacies déclarent, pour 55% d'entre eux, n'avoir jamais eu recours aux distributeurs-échangeurs. Ils sont les plus nombreux à être salariés et consomment plus souvent le Subutex® par voie orale. Quant aux usagers ayant répondu à l'enquête dans les PES, seuls 32% n'ont jamais utilisé les distributeurs-échangeurs. Il sont plus âgés (plus de 32 ans) pratiquent des injections plus d'une fois par jour et déclarent plus souvent avoir partagé leur seringue lors de la dernière injection.

Les évaluateurs reconnaissent manquer de recul. Cependant cette étude indique un lien certain entre l'emplacement des distributeurs-échangeurs et leur utilisation. Ainsi, les automates les plus utilisés sont situés dans des zones à forte prévalence de toxicomanie intraveineuse, sur des lieux de passage d'usagers de drogues situés entre domicile et lieu de deal. Ces zones correspondent aux PES et pharmacies vendant des volumes importants de Stéribox®. Une information claire et continue des usagers sur les distributeurs-échangeurs pour augmenter leur utilisation serait nécessaire.

Les distributeurs-échangeurs apparaissent comme un complément quantitatif, dans les aires géographiques où la demande en matériel d'injection n'est pas saturée par l'offre existante; comme un complément qualitatif, un recours parallèle, quand l'offre de seringues ne répond pas à la situation particulière: pas de ressource financière, pas de possibilité d'accéder au PES, besoin d'un "shoot en urgence"...


(1) Contribution des automates à l'accessibilité au matériel d'injection stérile, évaluation des distributeurs-échangeurs de seringues à Marseille, réalisée par l'ORS PACA de juillet 1996 à octobre 1997.