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n°83 - mai 2000


CONFERENCE D’AMSTERDAM

Classes défavorisées, migrants et minorités ethniques : Un bilan plutôt décevant

Michael Bochow
sociologue, Intersofia (Berlin)








Bien que les organisateurs de la conférence aient mis en avant l’importance de la question de la santé des classes défavorisées ou la situation des migrants et des minorités ethniques en Europe, le bilan des recherches présentées est plutôt décevant.

Les conséquences de la pauvreté pour la prévention du sida sont principalement envisagées pour les pays d'Europe de l'Est ou des Balkans, et minorées pour les pays occidentaux. Heureusement, Michal Wright a présenté une analyse très pertinente dans une communication intitulée : " Le sida et les grandes épidémies : une occasion pour la santé publique de s'intéresser à la fréquence disproportionnée des maladies dans les classes défavorisées " (1).

Le sida a en effet conduit à des réactions similaires à celles provoquées par les grandes épidémies ou pandémies antérieures : déni du danger lié à la maladie, stigmatisation des segments de la population dans laquelle la maladie se diffuse, adoption de nouvelles législations pour prévenir les nouvelles flambées de la maladie. Mais les épidémies importantes, par les hécatombes qu'elles ont provoquées, ont contraint à changer les approches de la prévention et à innover.

Après une première période où les homosexuels des classes moyennes ont été les plus concernés, le sida frappe, comme dans toutes les épidémies, davantage les classes défavorisées. L'innovation majeure de la prévention du sida a été la mobilisation et l'implication des groupes marginalisés - usagers de drogue, homosexuels, migrants - avec une ampleur et des formes certes très différentes. Ces approches et formes nouvelles de la participation à la prise en charge de leurs besoins pourraient aussi être mises en œuvre dans bien d'autres domaines de la santé parmi les groupes les plus marginalisés. Dans la discussion, cette vision très optimiste de Wright a été contestée. On a vu, dans l'histoire des sociétés capitalistes développées, que les catégories les plus défavorisées sur le plan social et économique étaient les moins à même de s'organiser pour défendre leurs propres intérêts, l'exclusion sociale se conjuguant à l'exclusion de la participation politique.

Dans sa communication partant de la prévalence plus élevée chez les homosexuels ayant un faible niveau d'instruction en Angleterre, Hickson a donné une illustration empirique des arguments développés de façon globale par Wright. Les données, tirées de l'enquête anglaise National Gay men's Sex Survey de 1998 (6315 hommes), indiquent que les hommes ayant un faible niveau d'instruction n'ont pas plus souvent des rapports anaux mais utilisent moins les préservatifs (2). A un âge donné, lorsque les deux partenaires ont le même statut sérologique, il n'existe pas de différence dans l'utilisation du préservatif; par contre, quand le statut du partenaire est inconnu, les hommes de niveau d'instruction plus faible utilisent moins le préservatif. Ils déclarent avoir plus de mal à s'en procurer, et, quand ils l'utilisent, ils ont plus souvent des accidents de préservatifs. Les réponses indiquent aussi que les hommes ayant moins d'instruction sont aussi plus vulnérables au viol ou aux autres abus sexuels.

L'auteur de cette note a présenté les résultats d'une recherche qualitative conduite en Allemagne en 1997-99 qui s'est attachée à éclairer les résultats des enquêtes quantitatives menées en Allemagne (3). Cette étude repose sur des entretiens avec des hommes de la classe ouvrière, allemands d'origine, des hommes prostitués et des migrants. C'est une partie de ce travail portant sur six homosexuels d'origine turque qui a fait l'objet de la communication.

On peut penser que la fréquence d'hommes ayant des rapports avec d'autres hommes est plus élevée parmi les migrants d'origine turque que chez les Allemands, en raison des règles encore strictes qui gouvernent les rapports prémaritaux entre hommes et femmes, de la sociabilité presque exclusivement masculine des jeunes hommes et des habitudes de contacts physiques entre eux. Il a été cependant particulièrement difficile de recruter des sujets pour l'enquête. Les 6 Turcs interrogés, âgés de 23 à 32 ans, immigrés de deuxième génération, se définissent comme gay. Le moindre dévoilement de leur homosexualité les distingue encore des homosexuels allemands. L'étude suggère que les immigrés turcs qui vivent ouvertement une vie homosexuelle sont plutôt bien informés sur le sida et ne prennent pas plus de risques que l'ensemble des homosexuels en Allemagne. Les difficultés rencontrées dans la famille ou au cours de la formation professionnelle sont cependant d'une telle ampleur qu'elles génèrent une vulnérabilité psychologique majeure dans la gestion du risque. L'étude met en évidence un besoin très fort de counselling et d'action visant à permettre aux jeunes homosexuels de s'approprier des capacités à faire face au risque qui doivent être intégrées dans les réseaux sociaux des communautés immigrées en évitant de provoquer des sentiments d'aliénation ou d'exclusion.

Irene Herzog a décrit un projet particulièrement innovant en matière de prévention du sida et des MST parmi les clients marocains et turcs de prostituées aux Pays-Bas (4). Ces hommes ont été contactés dans des lieux qui ne sont pas des lieux de prostitution, notamment dans des cafés. Un spectacle de danse du ventre devait favoriser la discussion, ce qui s'est révélé plus difficile avec les Marocains qu'avec les Turcs. Plus classiquement, en direction des plus jeunes, c'est le rap qui a été utilisé pour véhiculer des messages de prévention. L'évaluation de l'impact de ces projets reste à faire.

A Londres, Max Sesay a donné un bon aperçu des efforts de l'African Steering Group pour faire face aux besoins de prévention primaire et secondaire dans la communauté africaine (5). Il a rendu compte du partenariat entre l'African Steering Group et le National AIDS Trust pour explorer et mobiliser les efforts par la communauté elle-même.

La session satellite sur "les besoins spécifiques des migrants, des minorités ethniques et des réfugiés en matière de VIH ", bien intentionnée, est malheureusement restée trop vague, autour d'un discours abstrait sur la stigmatisation et la marginalisation, à l'exception notable de Krishna Maharaj, qui a brossé un tableau très instructif des efforts du NAZ project en Angleterre. Elle a exploré parmi les migrants du sous-continent indien, les différences en fonction des formes d'intégration à la société anglaise des normes religieuses en matière de morale sexuelle, du statut d'immigration face à des messages directs concernant les MST ou à des messages de prévention plus larges.

Ce bilan en demi-teinte renforce l'urgence de développer la recherche sur les migrants et les communautés ethniques en Europe. - Michael Bochow



1 - Wright M " AIDS and other epidemics: an opportunity for public health to address the disproportionate rate of illness in lower social classes " 28.1
2 - Hickson F et al. " Why is the prevalence of diagnosed HIV infection higher among gay men with lower education? " 11.1
3 - Bochow M " Gay turkish immigrants and HIV prevention in Germany " 5.2
4 - van Gelder P et al. " Between instruction and talkability. Reaching Moroccan and Turkish clients of female prostitutes for AIDS/STD education " 102.22
5 - Sesay M et al. " Partnership approaches to building the participation of migrant communities in policy development - the African HIV steering group and the National AIDS trust " 5.4