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n°76 - juillet - août 99


Mouvements homosexuels et lutte contre le sida

de Busscher Pierre-Olivier
Inserm U158 (Paris)






The global emergence of gay and lesbian politics
Adam B.D., Duyvendak J.W., Krouwel A. (dir.)
Philadelphia : Temple University Press, 1999

La parution de l'ouvrage collectif organisé par Adam, Duyvendak & Krouwel sur l'histoire des mouvements gais et lesbiens dans différents contextes nationaux représente sans conteste un événement pour le public s'intéressant aux liens qui se sont constitués lors de ce siècle entre politique et sexualité, entre sphère publique et sphère privée. En effet, peu d'ouvrages affichent des ambitions aussi vastes que celui-ci, tant du point de vue du nombre de pays étudiés (Canada, Etats-Unis, Brésil, Argentine pour les Amériques; Grande-Bretagne, Pays-Bas, France, Espagne ainsi qu'une étude de synthèse portant sur la Roumanie, la Hongrie et la République Tchèque pour l'Europe; Japon et Australie pour la zone Pacifique et enfin une autre étude de synthèse sur l'Afrique du Sud, le Zimbabwe et la Namibie pour l'Afrique australe) que de celui de la volonté théorique des organisateurs, cherchant tant dans l'introduction que dans la vaste conclusion à analyser les facteurs favorisant ou défavorisant l'émergence et la croissance des mouvements homosexuels. Incontestablement, le lecteur trouvera à la lecture une masse importante d'informations, rendues facilement accessibles par l'index (noms propres et thématique).

Les différents chapitres suivent un plan relativement similaire, de type chronologique. Par contre, les approches proposées par les auteurs renvoient à des univers théoriques et disciplinaires différents : si une majorité d'articles se réfèrent implicitement ou explicitement aux théories des mouvements sociaux (ou des " nouveaux mouvements sociaux ") issues de la tradition des sciences politiques, d'autres trouvent leur source dans l'école sociologique de l'interactionnisme symbolique (voir l'article sur la Grande-Bretagne) ou, de façon plus pragmatique, proposent une description d'histoire sociale sans s'attacher à un cadre théorique précis (à l'exemple des textes sur l'Afrique australe ou sur le Japon).

La lutte contre le sida occupe une place plus ou moins importante dans les différentes contributions, renvoyant aussi bien à la réalité épidémiologique des contextes nationaux qu'à la spécialité " originelle " des différents auteurs, certains ayant travaillé préalablement sur cette question, d'autres non. D'un point de vue factuel, la chronologie du sida apparaît comme relativement similaire vis-à-vis des différents mouvements : à une première période de prise en compte de l'épidémie, où coexistent une première mobilisation et des craintes de stigmatisation de la population homosexuelle, succède l'émergence de structures communautaires de santé qui se professionnalisent progressivement en lien soit avec les politiques publiques des Etats, soit avec les réseaux internationaux de santé publique (en particulier en Amérique Latine). Enfin, si dans différents cas émergent des groupes " radicaux " dénonçant les frilosités et les manques tant des politiques publiques que des structures communautaires antérieures, seuls les Etats-Unis et la France voient le succès à long terme de ces associations, conduisant à une radicalisation politique d'une part importante du mouvement homosexuel.

Dans leur conclusion, Adam, Duyvendak & Krouwel soulignent une ambivalence de la lutte contre le sida vis-à-vis des mouvements homosexuels. D'une part, le sida donne une visibilité importante aux homosexuels en tant que groupe social, obligeant les pouvoirs publics à s'exprimer sur des questions qu'ils préféraient occulter auparavant (en tant que comportement privé) et menant ainsi à la reconnaissance des structures communautaires et à leur financement. D'autre part, le risque de stigmatisation ou les attaques contre les homosexuels en raison du sida tend à l'élaboration d'une " déshomosexualisation " de la maladie, dont l'une des conséquences peut parfois prendre la forme d'une négligence vis-à-vis de cette population qui reste pourtant, dans les différents pays étudiés, l'une des plus touchées. A cela, les auteurs ajoutent, autre aspect négatif, la disparition de nombreux militants homosexuels victimes de la maladie.

Si le choix de réaliser un " ouvrage collectif " juxtaposant des contributions " nationales " permet à Adam, Duyvendak & Krouwel de publier un volume de référence, donnant la possibilité au lecteur d'appréhender les grandes lignes du processus de constitution des différents mouvements gais et lesbiens, le procédé rencontre cependant un certain nombre de limites qu'illustre la question du sida. La diversité des auteurs et des approches rend difficile la perspective comparative internationale qui, dès lors, se limite le plus souvent à examiner les conditions politiques de possibilité d'émergence et de croissance de ces mouvements. D'où, à l'exception partielle des articles de Epstein sur les Etats-Unis et de Fillieule & Duyvendak sur la France, l'impression donnée par les différents articles de traiter d'un mouvement à géométrie variable (incluant ou négligeant les travestis/transsexuels, les bisexuels, la lutte contre le sida, suivant les contextes) dont la trajectoire est déterminée avant tout par la conjoncture politique. L'article de Adam sur le Canada illustre de manière presque caricaturale cet état de fait, où le lecteur achève le texte avec l'étrange sensation d'en avoir plus appris sur l'indépendantisme québécois que sur le mouvement gai et lesbien canadien.

Pourtant, apparaissent en filigrane un certain nombre de questions qui auraient pu nourrir la comparaison internationale. Au premier chef, celle du recrutement des mouvements. Il semble en effet pertinent d'analyser les revendications qui se font jour dans les différents pays comme résultant de la composition sociologique des diverses organisations et renvoyant, de manière générale, aux aspirations - parfois contradictoires - de la classe moyenne intellectualisée. Dès lors, comprendre les transformations allant des différents groupes " homophiles " réformistes des années 60 à l'émergence du militantisme " révolutionnaire " des années 70, analyser les oppositions au sein de la lutte contre le sida entre structures d'entraide et militantisme politique, entre " homosexualisation " et " déshomosexualisation ", nécessitent de poser un regard sur les itinéraires sociaux des agents qui s'investissent ou se désinvestissent du mouvement homosexuel, transformant celui-ci. Ainsi, l'une des hypothèses fortes que l'on peut poser sur l'articulation entre mouvement homosexuel et lutte contre le sida est que le scandale de la maladie et les formes d'intervention sociale qui se développent autour d'elle ont permis, dans différents contextes, la mobilisation d'homosexuels faiblement ou non investis dans le militantisme auparavant. Les transformations qui en résultent sont alors tout autant dues à cet apport de nouveaux militants qu'à la nécessité de la mise en place d'une politique publique par le champ politique.

En un sens, différentes contributions semblent se laisser aller à une forme de " naturalisation " de la notion de mouvement social. Celui-ci émerge à la faveur d'un substrat politique et social particulier, connaît croissance et mutations déterminées par les transformations des conjonctures nationales, tout en réclamant une subtile alchimie entre reconnaissance et répression pour pouvoir connaître une forme de développement optimum. Cette " naturalisation " peut prendre une forme caricaturale, à l'instar de l'article de Kenneth Plummer qui, sous couvert d'interactionnisme symbolique, expose un modèle quasi " thermodynamique " du mouvement gai et lesbien, analysant la multiplicité des scissions et contre-scissions que connaît celui comme un facteur déterminant pour " maintenir le mouvement en vie et lui donnant la dynamisme nécessaire à sa croissance et à son changement " (p. 144). Ce raisonnement, aussi optimiste puisse-t-il être, paraît quelque peu curieux pour qui s'est intéressé à d'autres mouvements connaissant ces formes d'oppositions, à l'exemple de l'extrême gauche ou de l'écologie, où celles-ci semblent tout autant (voir plus) paralysantes que dynamiques.

Cette dimension de l'article de Plummer est d'autant plus regrettable que son introduction théorique, insistant sur l'intérêt à porter à une analyse des mouvements gais et lesbiens en tant que " mondes sociaux " (" social worlds ") permettait de dépasser un certain nombre de limites que connaissent souvent les recherches sur les mouvements sociaux. L'une des difficultés que rencontre le chercheur travaillant sur le mouvement gai et lesbien contemporain est, en effet, de saisir un univers social qui interagit sans cesse à la frontière de différents champs ou espaces. Ainsi, pour la France, appréhender les orientations revendicatives d'associations telles que le Centre Gai et Lesbien ou la Lesbian and Gay Pride, nécessite d'analyser, entre autres, les relations que ces groupes entretiennent avec certaines structures de lutte contre le sida, à l'instar de AIDES ou Act Up. Mais dans le même temps, les positions prises par AIDES ou Act Up sont au moins autant le fait de leur actions vis-à-vis des homosexuels que de leurs relations avec la médecine, la santé publique, les autres associations de lutte contre la maladie, etc.

De même, une définition trop stricte du " mouvement homosexuel " excluant, comme dans la majorité des articles de l'ouvrage, les associations de convivialité et la sub-culture commerciale rend difficile la compréhension de certains phénomènes. Ainsi, pour ne prendre qu'un exemple, comprendre l'émergence d'un débat sur la consommation de drogues dites " récréatives " chez les homosexuels en France, tel qu'on a pu le voir apparaître ces dernières années (1), nécessite de suivre un enchevêtrement de liens. En simplifiant, ce débat se structure suivant un clivage entre, d'une part, une politique de réduction des risques héritée des alliances entre militants gais et intervenants en toxicomanie forgées au sein de la lutte contre le sida et, d'autre part, les préoccupations commerciales des patrons d'établissements, eux-mêmes engagés depuis la fondation du Syndicat National des Entreprises Gaies (SNEG) dans des actions de santé publique. D'où la nécessité de comprendre des réseaux constitués d'univers sociaux spécifiques ne pouvant se réduire à l'analyse du " mouvement ".

Cependant, en dehors de ces critiques, qui renvoient surtout à la façon dont s'est constitué le champ d'étude des mouvements sociaux durant les trente dernières années, dont cet ouvrage est tributaire, The global emergence of gay and lesbian politics reste l'un des livres les plus complets sur la question, qu'aucun travail sur les institutions de l'homosexualité ne peut désormais ignorer. Si le lecteur peut être parfois frustré par les limites qu'impose le genre " ouvrage collectif sous forme de réunion d'articles ", il n'en retiendra pas moins de nombreux axes de réflexion sur l'internationalisation du mouvement, sur les rapports entre mouvements lesbiens et féministes, sur l'émergence de nouveaux enjeux (couples, adoptions, procréations médicalement assistées) permettant de porter un regard différent sur les multiples débats hexagonaux apparus ces dernières années (lutte contre le sida, " communautarisme " versus " universalisme ", PACS, etc.). - Pierre-Olivier de Busscher



1 - Voir par exemple le dossier " Les drogues et nous " dans la revue Ex-Aequo (n° 3, janvier 1997) ou, plus récemment, l'hebdomadaire gratuit e-m@le (n° 63, 28 janvier 1999).