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n°72 - mars 1999


VIH - RESEAUX SOCIAUX

L'influence des caractéristiques des réseaux sociaux sur la dynamique de la transmission du VIH

Maureen Miller
Inserm U292 (Bicêtre)






Social network dynamics and HIV transmission
Rothernberg R.B., Potterat J.J., Woodhouse D.E., Muth S.Q., Darrow W. W, Klovdahl A.S.
AIDS, 1998, 12, 1529-1536

Cet article, qui documente une épidémie VIH qui n'est pas survenue, malgré la présence de facteurs de risque pour la transmission du VIH, propose des outils intéressants pour mieux comprendre la dynamique de la transmission du VIH, pour identifier les concepts utiles à la mise en place de programmes d'interventions, et pour évaluer les efforts de prévention aux niveaux individuel, social et communautaire.

Les résultats présentés ici proviennent d’une étude longitudinale menée à Colorado Springs aux Etats-Unis entre 1988 et 1992 et portant sur une cohorte de sujets très exposés au VIH, soit dans le cadre du partage de seringues soit dans celui de relations sexuelles non protégées avec des partenaires très exposés au VIH – prostitué(e)s ou usagers de drogue par voie intraveineuse. Les participants ont été interrogés sur leurs partenaires sexuels, sur les individus avec lesquels ils ont consommé des drogues ou partagé des seringues, et sur toute autre personne appartenant à leur réseau social. L’étude met en évidence certaines transformations dans les comportements à risque, au niveau individuel et au niveau du réseau social, à travers une évaluation des changements structuraux survenus dans les réseaux sociaux au cours du temps.

L’importance accordée au changement structural est justifiée par le principe – auquel souscrivent les auteurs – selon lequel moins les individus partagent un comportement à risque, plus le risque de transmission diminue. En d’autres termes, si deux personnes partagent un comportement à risque donné (le partage de seringues par exemple) alors qu’aucune d’entre elles n’est infectée par le VIH, il ne peut y avoir transmission de l’infection. En revanche, si la taille du réseau dont les membres partagent le même comportement à risque augmente, alors la probabilité d’être en contact avec un sujet infecté – qui peut introduire l’infection dans le réseau – augmente aussi. Par conséquent, le changement structural allant dans le sens de la réduction du risque correspond à l’augmentation du nombre de petits réseaux de risque indépendants les uns des autres.

L’article débute par une présentation des apports théoriques et pratiques de la méthodologie des réseaux sociaux pour la compréhension de la dynamique de transmission du VIH. Les auteurs proposent tout d’abord une brève synthèse des différents concepts et méthodologies de l’étude des réseaux sociaux qui seront utilisés pour la présentation des résultats. Leur article s’adresse donc à des lecteurs déjà familiers avec la méthodologie des réseaux sociaux. Cependant, les outils utilisés sont présentés succinctement mais clairement. Les auteurs justifient la brièveté de leurs explications en précisant que les techniques employées ici paraissent plus complexes qu’elles ne le sont réellement – ce qui est vrai. Cependant, l’approche " réseaux sociaux " n’est pas intuitive ; il est difficile d’interpréter les résultats sans connaissance préalable de la méthodologie des réseaux, parce qu’il n’y a pas de statistique synthétique* et qu’une approche qualitative est nécessaire. Pour compenser les nécessaires simplifications – une grande partie de l’article est déjà consacrée à la définition des termes –, les auteurs proposent en bibliographie de nombreuses références méthodologiques de base, ainsi que des références d’études qui ont introduit le concept des réseaux sociaux dans le champ des recherches sur le sida.

Les sujets interrogés ont participé à trois entretiens conduits à un an d’intervalle (N = 96, inclus dans deux cohortes différentes). Les membres de leur réseau social ont été inclus dans l’analyse. Les facteurs examinés dans cette étude sont :

– la configuration du réseau, c’est-à-dire les types de connexions entre les membres du réseau (sexuelle, sociale, usage de drogues, partage de seringues) ;

– la stabilité du réseau, c’est-à-dire la stabilité de l’appartenance au réseau et la taille de ce réseau au cours des trois années ;

– les changements de comportement, en termes de comportements individuels et de configuration des risques (définie comme le contexte dans lequel le comportement est survenu et estimée à partir du nombre de chaque type de relations à risque) ;

– les changements structuraux dans le réseau, qui s’appuient sur plusieurs mesures spécifiques de l’étude des réseaux sociaux (eg. centrality, 2-cliques, et k-plexes) comme mesures résumées de l’étendue des connexions inter- ou intra-réseaux, et des changements dans ces connexions au cours des trois années.

En termes de stabilité des réseaux au cours des trois années, les réseaux sexuels et sociaux sont devenus plus stables alors que l’instabilité des relations liées à l’utilisation de drogues a persisté. En particulier, les réseaux où les membres partageaient leurs seringues ont continué à connaître un turn-over important dans la composition de leurs membres. Ce résultat n’est pas étonnant ; cependant, la capacité de quantifier la stabilité de ce type de relations est nouvelle dans le champ des recherches sur le sida. De plus, les comportements à risque individuels et les configurations de risque ont montré des signes évidents de diminution. Ce résultat concerne principalement les changements observés au niveau du partage des seringues. De nombreux sujets ont cessé de partager leurs seringues, et ceux qui n’ont pas arrêté ont réduit leur nombre de partenaires d’injection. Cette modification de comportement s’est accompagnée de transformations dans la structure des réseaux, tels qu’une diminution de la taille des composants** des réseaux et une augmentation de leur nombre. Les plus grands réseaux de sujets qui partageaient leurs seringues au début de l’étude se sont scindés en réseaux plus petits*** qui n’étaient plus liés par des comportements à risque, ni directement ni indirectement, désorganisant ainsi les modes possibles de transmission de l’infection, et diminuant aussi la probabilité de rencontrer un sujet infecté.

La figure 2 de l’article fournit une excellente représentation visuelle d’un réseau de partage de seringues au cours du temps. Alors que la majorité des membres de la cohorte réduisent le nombre de personnes avec lesquelles ils partagent des seringues – diminution extrêmement forte dans beaucoup de cas –, on observe une personne (le sujet 243) pour laquelle la taille du réseau de personnes avec lesquelles il partage ses seringues augmente. Cependant, une telle représentation visuelle a ses limites, parce qu’un seul exemple peut être exposé alors que les auteurs examinent plusieurs autres types d’échanges sociaux ou comportementaux qui peuvent être liés à un risque élevé de transmission du VIH (par exemple, les réseaux de partenaires sexuels). Les outils de l’analyse des réseaux sociaux (2-cliques et k-plexes) permettent de résumer ces informations.

L’utilisation des outils de l’analyse des réseaux sociaux apparaît dans les tableaux présentés en fin d’article. A l’issue de trois années de suivi, les auteurs observent des changements structuraux importants : les réseaux de risque sont moins nombreux et de taille plus petite. On note aussi une diminution des interactions intra-groupe ; moins de personnes sont situées dans une position centrale, avec des connections directes aux autres à l’intérieur du réseau. En ce qui concerne les changements au niveau micro-structural, on observe aussi une diminution dans les types de configuration de réseaux qui contribuent à la transmission épidémique du VIH. Par exemple, les k-plexes de taille n = 4, k = 2 (un carré où tous les membres d’un réseau sont directement connectés à au moins deux autres) sont virtuellement absents à la fin de l’étude pour les réseaux de relations sexuelles et les réseaux de partage de seringues. Ce type de structure de réseau est associé à la transmission rapide de l’infection, une fois introduite dans le k-plexe. Prises dans leur ensemble, ces données suggèrent que les structures de réseau observées à la fin des trois années de suivi ne présentent plus les types d’interactions qui favorisent la transmission de l’infection par relations sexuelles ou par partage de seringues.

Les auteurs suggèrent que les changements dans la structure des réseaux sociaux observés pour les sujets qui ont été suivis peuvent être généralisés aux sujets – ainsi qu’aux membres de leurs réseaux sociaux – qui ont été perdus de vue. Cela peut paraître spéculatif, dans la mesure où l’échantillon d’origine était de 595 sujets et que l’échantillon final n’a retenu que 96 sujets. Cependant, les auteurs apportent de nombreux arguments pour étayer cette hypothèse. Ainsi, après l’examen attentif des données de surveillance, y compris celles non publiées, ils n’ont retrouvé qu’un seul cas de transmission du VIH parmi les sujets et les membres de leurs réseaux sociaux inclus dans l’étude.

La seule critique que nous pouvons faire à cette étude est que les auteurs ne reconnaissent pas explicitement que les structures de réseaux sociaux, telles qu’identifiées dans cette population, et ce dès le début de l’étude, combinées à une prévalence VIH initialement basse, n’étaient pas propices à la propagation du VIH sur une large échelle dans cette population, pourtant à risque élevé de VIH au vu des comportements individuels. Par exemple, les sujets VIH+ identifiés dès le début de l’étude sont ensuite restés à la périphérie des réseaux sociaux : ils n’étaient pas dans une position centrale à l’intérieur des réseaux et ils n’étaient pas non plus directement connectés à beaucoup d’autres membres du réseau par leurs comportements.

Pour autant, cette limite n’invalide pas l’ensemble des résultats et l’importance de cette étude. Les résultats suggèrent que la connaissance des structures de réseaux peut être un outil utile pour décrire les dynamiques potentielles de la transmission du VIH avant ou au début de son introduction dans une population définie par un haut niveau de risque à partir des comportements individuels des sujets. Une grande partie des résultats de cette étude confirment des idées largement partagées, mais qui ont été peu documentées de façon objective jusqu’à présent, comme par exemple le fait que les relations sexuelles sont plus durables que les relations avec les personnes avec qui on utilise des drogues, dans des populations à haut risque. Par ailleurs, ce type de données aide à comprendre quels types d’efforts de prévention peuvent être les plus efficaces dans une structure et avec des interactions données dans un réseau particulier. Elles fournissent aussi des informations de base qui contribuent à mesurer des changements structuraux de réseaux après la mise en place de programmes de prévention.

Enfin, comme on l’a dit plus haut, il est difficile d’interpréter ces données si l’on n’a pas quelques connaissances de base dans l’analyse des réseaux sociaux. Cependant, la publication de cet article dans une des plus importantes revues sur le sida est le signe d’un changement ; il est devenu important d’acquérir une compréhension minimale des concepts en jeu dans l’analyse de réseaux sociaux. Deux excellents articles, aisément accessibles, proposent des arguments forts et clairs en faveur de l’intérêt pour ce champ : celui de Neaigus et coll. dans Social Science & Medicine 1 et celui de Rothenberg & Narramore dans Sexually Transmitted Diseases 2. Pour une description plus détaillée de la méthodologie et des modèles mathématiques les plus souvent utilisés, voir aussi les livres de Knoke et Kuklinski 3 et de Wasserman et Faust 4. - Maureen Miller (traduction : Laurence Meyer)



*Tel que l’Odds-Ratio ou le Risque Relatif en épidémiologie.
**Composant défini par un sous-groupe du réseau social dont les membres sont reliés par des comportements à risque.
***Notamment des " réseaux " composés d’une seule personne, donc ne méritant plus l’appellation de réseau.
1 - Neaigus A, Friedman SSR, Curtis R et al.
" The relevance of drug injectors’social and risk networks for understanding and preventing HIV infection "
Soc Sci Med, 1994, 38, 67-78
2 - Rothenberg R, Narramore J
" The relevance of social network concepts to sexually transmitted disease control "
Sex Transm Dis, 1996, 23, 24-29
3 - Knoke D, Kuklinski JH
Network Analysis
Newbury Park, CA, Sage, 1982
4 - Wasserman S, Faust K
Social Network Analysis
Melbourne, Cambridge University Press, 1994