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n°69 - automne 98


Comment étudier les sexualités masculines ?

Daniel Welzer-Lang
université Toulouse Le Mirail








Une session de travail particulièrement intéressante sur la “ sexualité masculine ” s'est tenue à Genève (1). C'est en effet à partir d'une problématique novatrice — l'étude de la sexualité des hommes comme préalable à la compréhension des évolutions (prise en compte et/ou résistances) de la prévention — que, pour la première fois, dans un colloque mondial de ce type, la question globale des hommes, en tant que catégorie sociale, a été posée.

L'ensemble des hommes et des femmes qui sont concernés par l'épidémie à VIH connaissent la manière dont ont été problématisées, jusqu’ici, les questions liées à la sexualité masculine. Depuis les travaux fondateurs de Michaël Pollak et Marie-Ange Schiltz (2), en France, l'habitude a été prise, dès le début de l’épidémie, de regarder et d'étudier de manière distincte les sexualités des hommes homo/bisexuels et des hommes hétérosexuels. Cette classification, à la base de nombreuses études, a montré sa pertinence mais aussi ses limites. Ainsi, pour pouvoir atteindre ces hommes qui, tout en ayant des rapports sexuels avec les hommes, ne se reconnaissent pas dans cette classification, on a créé la périphrase devenue maintenant célèbre : men who have sex with men. Plus tard, en France, d'autres études comme celles de Rommel Mendès-Leite (3) se sont particulièrement centrées sur cette population d'hommes que l'on peut qualifier de bisexuels, dans la mesure où ils font l'amour avec des hommes et avec des femmes.

Les organisateurs et organisatrices de la session " Male sexuality ", prenant en compte le caractère arbitraire de certaines classifications, ont posé la question d’emblée : afin d'accroître les connaissances, de parfaire nos systèmes de prévention, ne pourrions-nous pas interroger d'abord nos propres catégories de penser les sexualités masculines, notamment ce découpage en catégories homo/hétéro ? Autrement dit, en dehors des différences, qu'y a-t-il de commun dans la sexualité des hommes ?

Une fois que Lynne Segal eut rappelé le cadre général historique des études qui abordent les sexualités masculines, différent(e)s intervenant(e)s ont présenté des exemples de pratiques sexuelles pour illustrer ce questionnement (4).

Identités changeantes

C'est ainsi que Shane Petzer, qui travaille en Australie dans les projets de santé communautaire auprès des travailleurs et travailleuses du sexe, explique qu'il faut intégrer de manière pragmatique les catégories de perception des personnes elles-mêmes (5). Qu'il ne sert à rien d'adresser un message de prévention sur l'homosexualité à une personne persuadée qu'elle ne l'est pas. Ou à une personne qui ne se reconnaît pas dans la catégorie dans laquelle on la classe habituellement. Ainsi Shane Petzer a-t-elle rapporté le cas d’un prostitué masculin qui, lors de ses rapports sexuels avec des clients, se vit comme une femme :" Quand je me fais pénétrer, je pense être une fille, cela prouve bien que je ne suis pas homosexuel ", dit-il, alors que quand il a des rapports avec des femmes, il se vit comme un homme, donc normal et pénétrant. Dede Oetomo (Thaïlande) donne un autre exemple, à partir de ses observations sur les pratiques de drague des hommes mariés, lesquels viennent — c'est une coutume locale — " faire du sexe " avec d’autres hommes (6).

Autre problème posé, comment caractériser un rapport sexuel entre un homme et un transgender (un homme ou une femme qui se vit comme appartenant à l'autre sexe) ? Plusieurs exemples de brouillage des catégories sexuelles pris sur nos terrains d'études illustrent les brouillages des identités sexuelles : hommes qui se masturbent au minitel en pensant l'un et l'autre que l'autre est une femme ; clients mariés dits hétérosexuels qui montent dans les voitures d’hommes (de naissance) prostitués en femme (travestis ou transsexuels), en payant plus cher pour toucher et s'exciter avec leur pénis ; hommes (près d'un sur trois) qui fréquentent la " planète échangiste " en revendiquant leur hétérosexualité, leur dégoût homophobe des rapports entre hommes, et qui en même temps ne se gènent pas pour, dans le secret du privé (cabines de sauna, appartements, espaces sombres…), avoir une sexualité avec d'autres hommes, devant des femmes la plupart du temps.

Ces constats réalisés, il est nécessaire de tenter d'en comprendre les raisons. Question d'autant plus importante, pour nous en France, que notre société, mais aussi des pans entiers des sciences sociales, de manière figée et hétérosexiste, ne cessent de nous dire que les catégories pour penser les sexualités sont liées à la biologie, à la nature. On est un homme ou on est une femme, comme on est homo ou hétéro, voire bi. Or, nous avons à faire à des réalités labiles, poreuses, où une personne y compris dans le même instant (sur minitel ou internet) peut se vivre et décider de se vivre comme homme et/ou femme, homo et/ou hétéro. Et cela les intervenant(e)s, les chercheur(e)s, les spécialistes de la prévention, doivent le prendre en compte.

Catégories socialement produites

Autres éléments d'analyse fournis, ces réalités et les catégories qui tentent d’en rendre compte sont produites, construites par nos sociétés et les rapports sociaux qui traversent nos sociétés. Or, dès que l'on s'intéresse aux hommes et que l'on veut bien quitter l'habituel mépris avec lequel les sciences sociales françaises considèrent les recherches féministes ou proféministes, on peut constater que ce qui est commun à tous les hommes, c'est qu'ils sont hommes en référence à l'autre genre, et aux rapports de pouvoir et de domination qu'exercent les hommes sur les femmes. Les anthropologues (7) montrent aisément comment l'éducation masculine structure le pouvoir des hommes dominants par des secrets collectifs dont les femmes ne doivent rien connaître. C'est d'ailleurs le propre de tout système de domination que de rendre opaques les pratiques réelles vécues par et entre dominants, pour faire admettre (par un discours sur la naturalité des choses, par l'utilisation de violences diverses et variées) aux personnes dominées des réalités autres.

Ainsi l'éducation nous apprend-elle à être polygame, à vivre des désirs différents dépendant des personnes avec qui nous avons des relations sexuelles — épouses/maris, amant(e)s, maîtresses, travailleurs et travailleuses du sexe (prostitué(e)s, masseurs, masseuses, animateurs ou animatrices de téléphone dit " rose "…) —, le principal étant que cela ne se sache pas, du moins que " notre " compagne et son entourage ne le sachent pas. Ce qui pose d'ailleurs des questions quant à la prévention du VIH chez la femme : le plus grand danger pour elle n'est pas tant d'avoir des rapports non protégés, que le risque que son conjoint ait — en secret — des rapports non protégés, avec des femmes et/ou des hommes.

Comme nous le formulions en 1991 avec Pierre-Jean Dutey et Patrick Pelège de Bourges (8), l'analyse tranversale des modes de vie masculins, en quittant les présupposés créés par nos catégories d'analyse, est riche de sens et d'élaboration de nouvelles formes de prévention. C’est ce qui fut suggéré par Denis Altman (Australie), lequel a mis en évidence l’intérêt d’intégrer aussi les questions que posent les queers. Ce mouvement (encore peu connu en France), situé à l'intersection des études gaies et lesbiennes, des études féministes et des études ethniques, montre en effet comment nos diverses catégories élaborées pour penser les genres, les sexualités, l'appartenance ethnique, mais aussi le corps, sont des construits sociaux produits par les différentes dominations auxquelles sont exposé(e)s les femmes, les homosexuel(le)s, les bisexuel(le)s, les transgenders (ou transgenres), les " minorités " ethniques…

En tous cas, et la discussion avec la salle l'a montré, chaque système d'analyse amène des pistes nouvelles pour la prévention, en vue de l'adapter au plus près des réalités que vivent les gens, hommes et/ou femmes. Les études sur les hommes et le masculin, balbutiantes en France, ont un bel avenir devant elles.



1. " Male sexuality ", D13.
2. Pollak M., Schiltz M.-A. (1991) Six années d'enquête sur les homos et bisexuels masculins face au sida, Rapport ANRS
3. Mendès-Leite R. (1996 ), Bisexualité, le dernier tabou, Paris, Calmann-Lévy.
4. Segal L., " Overview ", 97.
5. Petzer S., " Men practising sex ", 100.
6. Oetomo D., " Men, men and sex ", 99.
7. Et ici comment ne pas se référer aux travaux de Maurice Godelier sur les Baruyas, et ceux de Nicole-Claude Mathieu sur la conscience des femmes :
Godelier M. (1982), La production des Grands Hommes , Paris, Fayard, réédition en 1996.
Mathieu N.-C. (1991) L'Anatomie politique, catégorisations et idéologies du sexe, Paris, Coté-femmes.
8. A l'époque, nous formulions la question suivante : " Le modèle affiché des gays est-il un mode de vie spécifique, ou la revendication sur la place publique des modes de vie commun à beaucoup d'hommes ? "
Welzer-Lang D., Dutey P., Pelège de Bourges P. (1991), " Orientations, catégories et homosexualités : questions sur le sens " in Pollack M., Mendes Leite R, Van dem Borghe J, Homosexualités et Sida, Actes du Colloque international des 13 et 14 Avril 91,, in Cahiers Gai-Kitch-Camp 4 : 52-59.