TranscriptaseRevue critique
de l'actualité scientifique internationale
sur le VIH
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n°129 - Automne 06

 


Une nouvelle génération d'activistes

 

Juliette Bastin

Transversal (Paris)

 








 

 

Virage ? Grand changement ? Nouvelle donne ? Les qualificatifs sont discutés au lendemain de la clôture du XVIe Congrès mondial de lutte contre le sida pour signifier combien cette édition aurait été différente.
Différente, mais en quoi ? Une différence liée au nombre, toujours croissant et cette fois étourdissant, de délégués (24000) ? Au site même, si étalé, si découpé que l’unité ne pouvait pas se créer ? Ces deux éléments n’ont certainement pas participé à entretenir le sentiment de groupe, de cohésion et de résistance qui dominait traditionnellement lors de ce type de manifestations. Mais ils ne peuvent à eux seuls justifier cette impression de changement.
Si l’on doit identifier des évolutions, elles se situeraient plutôt dans la nature des discussions, et des invités. D’ordinaire, les présences étaient moralement hautement symboliques, comme celle de Nelson Mandela par exemple, ou très "peoplesques". Le programme scientifique était traditionnellement de haute tenue. Cette fois, peu d’informations cruciales ont été portées à la connaissance de la presse. Peu de communications également sur l’accès aux traitements. Il y a deux ans encore, à Bangkok, les manifestations en faveur de la disponibilité des antirétroviraux (ARV) pour les personnes séropositives des pays en développement étaient nombreuses, intenses et émouvantes. A Toronto, les rassemblements d’activistes ont été rares - notamment en raison de la présence d’un service d’ordre sur les dents -, et principalement portés à critiquer des actions politiques : le Pepfar (President’s Emergency Plan for AIDS Relief) de George W. Bush, et ces accords de libre échange dont les Etats ne peuvent refuser les clauses, qui leur interdisent l’accès aux molécules génériques et les engagent à respecter des brevets de trente ans sur les molécules princeps, a été particulièrement conspué. Une colonne d’activistes de tous pays a traversé le centre de conférence. Il fallait voir l’énergie qui émanait de ce groupe soudé et encouragé par les applaudissements des délégués. Nous sommes tout de même là face à un sujet qui recueille une certaine unanimité contre lui. Tout comme la politique sud-africaine, qui s’entête, par la voix de sa ministre de la Santé, Manto Tshabalala-Msimang, à prôner un traitement à base de betterave, d’ail et de citron pour lutter contre le VIH. Tout en affirmant avec un aplomb choquant, ou risible tant cela en est incroyable, que l’Afrique du Sud dispense "la réponse la plus efficace du monde" dans ce combat.
Preuve du glissement vers une perception politique de la lutte contre le sida, les associations de patients n’ont pas été seules à revêtir l’habit d’activistes pour vilipender ce comportement criminel. Stephen Lewis, l’envoyé spécial des Nations Unies pour la lutte contre le VIH et le sida en Afrique, s’est également fendu d’un violent réquisitoire en expliquant qu’il s’agissait "du seul pays en Afrique dont le gouvernement continue à proférer des théories plus dignes de marginaux illuminés que d’un Etat préoccupé et capable de compassion", a-t-il déclaré la voix chargée d’une émotion qui ne semblait pas feinte. Et d’ajouter que le gouvernement de Thabo Mbeki restait "obtus, dilatoire et négligent dans la mise à disposition des traitements". Mark Wainberg, qui coprésidait le congrès, a lui aussi porté de virulentes attaques contre Pretoria en exprimant son étonnement "qu’un gouvernement puisse rester au pouvoir malgré toutes les preuves de son incapacité phénoménale à assurer l’essentiel pour sa population".
Mais Mbeki et son gouvernement n’ont pas été les seuls à faire les frais de cet engagement du scientifique. Le premier ministre canadien également, qui s’est vu reproché sa remise en question du programme d’échange de seringues. Un programme qui, lorsqu’il a été instauré, était l’un des premiers au monde.
Si l’engagement politique fort semble donc être l’une des grandes nouveautés de ce congrès, la nature des "guests" également. Bill Clinton et le couple Gates ont attiré les lumières, et donc provoqué un intérêt particulier pour ce congrès.
Bill et Melinda Gates sont depuis quelques années maintenant connus pour leur financement actif de la lutte contre le sida dans les pays du Sud via leur fondation. Mais depuis que le fondateur de Microsoft a décidé de tourner la page de la vie en entreprise, l’investissement du couple s’est accru. Et que dire lorsque deux personnes qui n’y sont obligés en rien font le choix de verser 500 millions de dollars sur 5 ans à un Fonds mondial de lutte contre le sida, la malaria et la tuberculose toujours en peine de ressources ? Les objections qui ont accompagné leur engagement à son initiation s’épuisent petit à petit face à la réalité. Melinda a pris une position claire contre son gouvernement en affirmant que "si vous vous opposez au préservatif, c’est que vous pensez qu’il y a quelque chose de plus important que la vie". Ainsi ciblait-elle sans doute directement le président George W. Bush dont les financements bilatéraux privilégient quasi exclusivement les programmes de prévention prônant l’abstinence. Bill lui, a exprimé son contentement "de constater, sur le terrain, que des progrès étaient réalisés grâce aux dollars du Fonds mondial". Mais, a-t-il ajouté, "un meilleur travail de prévention est nécessaire". Et de se prononcer en faveur du financement de la recherche sur les microbicides. Une problématique d’autant plus cruciale en Afrique. "J’insiste, nous demandons au monde d’accélérer la recherche sur les nouveaux moyens de prévention, surtout pour les femmes. Une femme ne devrait pas avoir à demander la permission de son époux pour sauver sa vie", a-t-il lancé.
Une position partagée par Bill Clinton, qui prône lui, indéfectiblement, l’accès aux traitements et à la prévention. Et de déclarer, en référence aux essais menés sur la circoncision comme moyen de prévention que "si cette méthode s’avère efficace, alors aucun argument ne vaudra qu’elle ne soit pas pratiquée à grande échelle". Des prises de position qui ne manquent pas de remuer les consciences. Mais qui gagneraient toutefois à ne pas oublier certains combats un peu écartés lors de cette conférence. Car si, effectivement, on a relativement peu parlé de l’accès aux traitements, notamment en regard du nombre de débats consacrés à ce sujet lors des précédentes éditions, il serait faux de croire que tout est réglé.
Certes, les traitements de première ligne sont plus disponibles que jamais auparavant.
Dix fois plus de séropositifs qu’il y a trois ans en disposent aujourd’hui en Afrique subsaharienne, au prix de nombreuses batailles commerciales, juridiques et politiques.
Si les objectifs de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), qui étaient de mettre trois millions de personnes sous ARV à la fin 2005, ne sont toujours pas atteints, un an après l’échéance du programme, celui-ci a tout de même modifié le paysage international du traitement du VIH. Mais sur le front des secondes lignes et des formulations pédiatriques, il y a encore un travail énorme à accomplir : ainsi, le coût de 600 patients traités en deuxième ligne équivaut à celui de 7000 en première ligne. Et 22 milliards de dollars seront nécessaires à la lutte contre le VIH en 2008, année de la prochaine conférence internationale. De nouveaux thèmes de bataille pour tous les activistes, qu’ils soient de la nouvelle génération, les économistes et les politiques, ou de l’ancienne, ces militants associatifs et ces scientifiques sans qui finalement rien n’aurait avancé.