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n°129 - Automne 06

 


"J'aime ces congrès sida"

 

Eric Favereau

journaliste à Libération (Paris)

 








 

 

C’est toujours unique, miraculeux, démesuré. A chaque fois, cela commence par la même scène : le premier jour du congrès, quelques médecins, à peine débarqués dans l’immense hall de la Conférence vous lâchent, avec un air détaché : "Non, il n’y a rien à attendre". Et puis ajoutent, contrits à l’égard de la presse : "Qu’est ce que vous allez bien pouvoir vous mettre sous les dents". On les écoute, on hésite, on se dit : "Qu’est ce que je fais ? Je prends quand même le livre des abstracts, il va être si lourd, allez tant pis je le prends, on ne sait jamais".
Et avec le livre des abstracts, on se rend au media center, vous savez ce gigantesque carré où sont entassés les journalistes. Depuis maintenant une dizaine d’années, c’est-à-dire depuis quatre ou cinq conférences, on dirait que ce lieu ne change pas. Qu’on le déplace à l’identique, d’un congrès à l’autre. Il est toujours le même, immense et immuable, avec de grandes travées, et beaucoup de prospectus. Cela renvoie l’image trompeuse d’un temps immobile, avec juste quelques rides en plus quand on aperçoit le journaliste du New York Times qui a eu la bonne idée de raconter dans son journal l’histoire de l’épidémie à travers les 16 conférences, d’Atlanta à Toronto. Il y a la fille du San Francisco Chronicle, la blonde du Financial Times. Ou le très agréable confrère de Radio Canada, qui, cette fois-ci, a mis le paquet. Mais où est passé le journaliste du Soir ?
Puis, commence l’incessant défilé : les mêmes attachées de presse, celle de Peter Piot ou de Kevin De Kock. On distingue au fond le pauvre Richard Feecham, encore pour quelques semaines directeur du Fond mondial : il est là, il traîne, il cherche à se faire interviewer, et comme à Barcelone il y a 4 ans, ou à Bangkok en 2004, je baisse la tête : il m’a toujours ennuyé. A Toronto, juste en face de mon poste de travail, une jeune attachée de presse. Tous les matins, elle me dépose une invitation à un débat, elle veut à tout prix que l’on parle du fonds créé par l’ONU pour "l’empowerment des femmes dans les pays à forte prévalence épidémique". Je me dis : "pourquoi pas" ; mais j’ai un petit problème : je ne trouve aucun mot pour traduire correctement "empowerment". On sait bien ce que cela veut dire, mais de là à trouver le mot juste. Bon, je suis passé outre, et le dernier jour de la Conférence je me suis rendu à l’atelier de ce fonds où différentes associations de femmes ont raconté leur travail. Des femmes, avec un tonus à vous faire pâlir, ont décrit leurs vies, expliqué comment résister à la violence, comment se débattre dans des mariages infernaux. Elles ont tenté, ensemble, d’échanger des bouts d’expériences. C’était incroyable et magnifique.
J’aime ces congrès sida. Surtout quand on arrive à mi-parcours. Le journaliste commence à être détendu. Il a ses marques, il en a fait un peu le tour. Dans ma tête, je sais ainsi quels papiers il me reste à faire. Cette année, la Conférence est tombée en plein mois d’août : l’actualité étant plutôt réduite, je savais qu’au journal on serait demandeur de beaucoup d’articles. Avant de partir, on avait préparé tout un ensemble sur le "charity business", thème qui s’imposait avec la présence de Bill et Melinda Gates à l’ouverture de la Conférence. Pas de chance, le matin de l’ouverture, l’armistice est en train d’être signé entre le Hezbollah et l’armée israélienne à Beyrouth. Et donc très logiquement, "l’ouverture de la plus grande conférence jamais tenue sur le sida" sera reléguée au second rang. Il n’empêche, le résultat que l’on publie est correct. Paul Benkimoun, journaliste au Monde, me racontera, ensuite, comment le couple Gates gérait les journalistes avec qui ils daignaient parler. Tout est contrôlé, encadré. Et je pensais à Michel Kazatchkine qui, dans Libération, se félicitait certes de l’afflux de l’argent venant des fondations privées mais s’inquiétait en même temps du manque de transparence dans la distribution des fonds privés. Il avait bien raison.
J’aime ces congrès sida. A Toronto, je suis arrivé en pensant que le sujet dominant allait être, de nouveau, la question de l’accès aux médicaments. D’autant que l’OMS insistait depuis des semaines à coup de communiqués sur un seul thème : l’accès universel. Et voilà que la Conférence de Toronto se déroule un brin différemment. Ce n’est pas tant la question de l’accès aux médicaments qui est au centre des débats mais l’incroyable bouleversement que produit l’arrivée, certes limitée mais bien réelle, des dits traitements dans les pays du Sud. Une arrivée qui fait rejaillir de façon dramatique la question de la prévention et du dépistage. En effet, lorsqu’il y a plus de 5 millions de nouvelles infections par an, évoquer un traitement pour tous relève du voeu pieu. De même, comment traiter quand on ignore son statut ? L’arrivée des traitements oblige ainsi à penser différemment et à changer de paradigme, comme l’a analysé Peter Piot dans un long article dans The Lancet.
Ce fut la première surprise. La seconde a résidé dans l’ambiance de ce congrès. On a répété à satiété qu’il serait gigantesque, démesuré (plus de 20000 participants). Et il le fut. Pourtant des 16 conférences qui se sont tenues depuis 25 ans, celle de Toronto aura été la plus sereine, la plus apaisée. Presque la plus intime. Peu de conflits, une ambiance chaleureuse. L’industrie pharmaceutique avait eu l’intelligence de diminuer la taille de ses stands, le Global Village avait réussi la gageure de rassembler dans un même lieu des stands et des débats qui n’avaient rien de folkloriques. Les participants étaient contents de se retrouver, de se saluer, de prendre des nouvelles. Paradoxalement, les débats les plus vifs ont eu lieu dans certaines sessions scientifiques, comme celle sur les compléments alimentaires et leurs effets sur la reconstruction immunitaire. Les chercheurs se traitant volontiers d’escrocs.
J’aime ces congrès sida. Christine Rouzioux avait l’air en pleine forme, Jean-François Delfraissy était toujours disponible, il y avait beaucoup de journalistes chinois, et il y avait plein de scènes cocasses, de petits malentendus. Il était amusant, par exemple, de voir, lors de l’inauguration de l’exposition de l’ANRS, dans la même salle Jacques Leibowitch et Willy Rozenbaum. On pouvait être étonné par l’engouement pour la circoncision, comme si cela pouvait devenir une politique de prévention. Ou bien désespéré par les microbicides que l’on nous annonce pour très bientôt, et qui n’arrivent toujours pas. Ou enfin impressionné par l’intelligence des activistes sud-africains.
J’aime ces congrès sida. De retour de Toronto, je regrettais de ne pas avoir écrit assez sur l’indifférence des politiques devant la contamination des toxicomanes dans les pays de l’Est et dans certaines régions asiatiques. Je repensais aux discours du professeur Marc Wainberg, à l’ouverture de la Conférence : des mots très durs à l’encontre du premier ministre canadien qui n’avait pas daigné venir. Je pensais aussi à mon ami, Arnaud Marty Lavauzelle, hospitalisé depuis deux mois à la Pitié. Serait-il vivant à notre retour ? Nous l’avions quitté mal, si mal. Etait-ce la promesse de Toronto ? Grâce à ses médecins et à quelques autres, il allait beaucoup mieux. Ce serait si doux qu’il puisse se rendre à Mexico, en 2008.